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L’égalité à la suédoise

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A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

La Suède est souvent citée comme exemple à suivre en matière d’égalité des sexes. Pourtant, Drude Dahlerup, directrice du Centre de recherche sur les femmes et la politique de l’Université de Stockholm, émet certains bémols à propos de ce soi-disant paradis égalitaire.

La Suède figure dans le peloton de tête en matière d’égalité des genres. Elle occupe notamment le troisième rang mondial du point de vue de la représentation des femmes en politique, selon les chiffres de l’Union interparlementaire. Et figure parmi les pays où l’indice des inégalités, en général, est le moins élevé.

Photographie de Drude Dahlerup.
Selon Drude Dahlerup, les féministes des pays scandinaves, tant des partis de gauche que des partis de droite, peuvent travailler à défendre des politiques égalitaires.

Pourtant, dans cette contrée proche du paradis égalitaire, les femmes occupent encore la majorité des métiers dits traditionnels : infirmières, institutrices, pourvoyeuses de soins aux enfants et aux aînés. Pourquoi donc? « Ici, personne ne vous dira que l’égalité est atteinte », répond Drude Dahlerup lors d’un entretien à l’Université de Stockholm, dont elle dirige le Centre de recherche sur les femmes et la politique. « Oui, nous avons fait beaucoup de progrès, mais les hommes et les femmes ne sont pas encore égaux. » La chercheuse et professeure cite une liste de dossiers qui documentent ces inégalités, et qui nous sont familiers, à nous Québécoises. Parmi eux, la violence contre les femmes, la prostitution, la sexualisation de l’espace public et l’équité salariale, sur laquelle la Suède a légiféré en 1979, mais qui n’est pas encore réalisée.

Le pouvoir, pierre angulaire de l’égalité

Selon Drude Dahlerup, le pouvoir général des femmes demeure un sujet primordial. Lorsqu’elles seront plus nombreuses dans les lieux de décision (politique, économique), les mentalités changeront, dit-elle. « Par exemple, une grande discussion a cours chez nous concernant les quotas dans les conseils d’administration de sociétés publiques et de compagnies inscrites en Bourse. » L’origine de ce débat : la Norvège a légiféré sur le sujet en 2003. Toutes les compagnies sont obligées de se conformer, et l’État a le pouvoir de dissoudre les entreprises récalcitrantes. « Et ça marche : toutes ont maintenant un c.a. composé à moitié d’hommes et à moitié de femmes », observe Mme Dahlerup.

Dans l’Union européenne, ce débat a cours depuis quelques années, et force les pays retardataires en matière de parité économique et politique à entrer dans le 21e siècle… « La France, la Belgique, la Hollande, l’Espagne, le Portugal ont emboîté le pas à la Norvège avec la possibilité, pour certains pays, d’instaurer la parité dans les c.a. plus graduellement. » En Suède, beaucoup sont contre les quotas. Comme ailleurs, on craint que les compagnies réagissent en quittant le pays. En Allemagne, la chancelière Angela Merkel s’est prononcée contre ces quotas et a trouvé des femmes sur son chemin, dont sa ministre du Travail, Ursula von der Leyen, en faveur de cette législation. « En Norvège, précise Drude Dahlerup, c’est le ministre de l’Économie, un homme, qui a passé la loi sur les quotas. Et c’était un gouvernement de droite. »

Drapeau de la Scandinavie.
En Scandinavie, on ne légifère pas sur l’égalité pour réparer une injustice à l’égard des femmes, mais plutôt pour incarner un principe démocratique.

La chercheuse attribue ce succès au fait que la majorité des partis scandinaves comptent des féministes. « Dans les partis de gauche comme dans ceux de droite, ces femmes peuvent travailler à défendre des politiques égalitaires. » Elle ajoute qu’en Scandinavie, les gouvernements ne prennent jamais de décision sans un consensus. « Notre système parlementaire n’est pas comme le vôtre, où l’opposition bloque systématiquement les projets. Ici, il faut que tous parviennent à un consensus. Des femmes fortes, à droite comme à gauche, plaident en faveur des femmes et démontrent que l’égalité, c’est bon pour tous. »

La Suède devra donc parvenir à créer un consensus pour faire voter la loi des quotas en entreprise.

Des partis politiques égalitaires

Étonnamment, aucun pays nordique n’impose de quotas pour l’atteinte de la parité dans la représentation politique. La raison est simple : la majorité des partis applique des mesures volontaires pour s’obliger à la parité. « En Suède, ça a commencé avec les partis de gauche, et aujourd’hui tous les partis appliquent ces mesures volontaires, sauf le parti d’extrême droite (les Démocrates de Suède) qui, malheureusement, gagne en popularité. Alors que les autres partis présentent tous une parité hommes-femmes, celui-ci est représenté au gouvernement par 16 hommes et 3 femmes. » Le parti ne paraît pas touché par le sujet, et la société suédoise est sous le choc, selon Mme Dahlerup.

Le succès des Démocrates de Suède présage-t-il une diminution du nombre de femmes dans les partis? Mme Dahlerup en doute, car l’égalité des genres en politique est capitale pour les Scandinaves. Selon elle, toutefois, la situation reste à surveiller. « C’est aussi pour cela qu’il faut des femmes fortes et convaincues au sein du gouvernement. » La chercheuse ajoute qu’il faut encore des féministes pour rappeler l’importance de l’égalité. « C’est grâce à elles que cette valeur fait partie des politiques de notre gouvernement et de celles des autres pays scandinaves. L’égalité n’était pas considérée il y a 30 ou 50 ans. Sans un mouvement féministe fort, ce changement de mentalités ne serait jamais arrivé. »

Mis à part le parti d’extrême droite, les partis politiques suédois ont tous réussi à intégrer les femmes. « On a dit beaucoup de choses sur le manque de femmes en politique : qu’elles ne souhaitent pas s’y risquer, qu’elles ne s’y intéressent pas, qu’elles préfèrent rester à la maison, etc. Mais en Suède, nous dirons plutôt que ce sont les institutions qui ne les attirent pas assez, et c’est à ces dernières qu’incombe la responsabilité de s’arranger pour compter plus de femmes. »

L’égalité des genres, formule inclusive

En Scandinavie, on ne légifère pas sur l’égalité pour réparer une injustice à l’égard des femmes, mais plutôt pour incarner un principe démocratique. Ce mouvement intègre donc les hommes, touchés par l’égalité en tant que principe. Cette vision inclusive a porté ses fruits dans le domaine de la parentalité, influençant même nos politiques familiales québécoises. Depuis presque 40 ans, en Suède, s’occuper des enfants est l’affaire des deux sexes. L’État a développé le concept du « duo de pourvoyeurs », selon lequel l’un prend soin des enfants et de la maison, pendant que l’autre rapporte un salaire. Et ces rôles sont interchangeables, ce qui responsabilise les hommes et leur donne la possibilité de « paterner » leurs enfants, de développer une expertise concernant les affaires de la famille, l’éducation des enfants, etc. Ces mesures vont loin, car le père qui ne prend pas son congé de paternité perd les compensations financières assorties à son statut. Le but est que les deux, homme et femme, puissent développer les mêmes compétences à égalité.

La loi sur la prostitution suédoise, unique au monde, est un autre exemple de vision différente de l’égalité : vendre des services sexuels y est légal, mais pas les acheter. Le client a donc une responsabilité. « Depuis que cette loi existe, il n’y a pas eu d’accusation qui soit allée jusqu’en cour de justice, observe Drude Dahlerup. Toutefois, je suis heureuse de constater qu’une spécialité s’est développée : les psychologues pour hommes. Ces spécialistes traitent par exemple des garçons trop timides pour approcher des femmes, d’autres qui souffrent d’une dépendance au sexe. Franchement, je préfère que des hommes consultent un psychologue et essaient de régler un problème plutôt que de les voir en cour. C’est plus constructif, non? »

Drude Dahlerup publiera en juillet Breaking Male Dominance in Old Democracies aux Presses de l’Université d’Oxford.

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3 Réactions

  1. Aratu

    N’oubliez pas madame de préciser que les hommes se suicident 7 fois plus et représentent 95% des morts au travail ainsi que 90% du nombre de sans abris.

    Ah ca en revanche vous en avez absolument rien a foutre de ca.

  2. Tarara

    Tant que les femmes auront besoin de Quota pour reussir quoi que ce soit, en temps qu’homme d’affaire j’aurais du mal a les respecter.

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