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Photographie d’une personne dans une cellule de prison.

Trois femmes contre la peine de mort

par 

Tour à tour directrice des communications, rédactrice en chef de séries télévisées, chef de pupitre et chroniqueuse à Radio-Canada. Curieuse infatigable, elle a complété un doctorat en sciences des religions. Exploratrice, elle est la première au Québec à détenir un postdoctorat en soins spirituels non confessionnels. Elle est actuellement chercheuse et intervenante en soins spirituels au CHUM.

La négation du droit à la vie : voilà ce qu’est la peine de mort, plaident Antonella Mega, Marina Nemat et Helen Prejean. Retour sur l’histoire et le combat de ces trois femmes remarquables radicalement opposées à cette sanction.

Antonella Mega : croire en l’humain

Originaire de Milan, Antonella Mega vit au Canada depuis de nombreuses années. Un sentiment d’urgence secoue la nuit sombre qui recouvre ses jours depuis que son mari, Hamid Ghassemi-Shall, qui avait émigré au Canada après la révolution iranienne de 1979, a été arrêté le 24 mai 2008, alors qu’il rendait visite à sa famille en Iran. L’Irano-Canadien est détenu dans la prison d’Evin, dans le nord de Téhéran. Accusé d’espionnage, il est condamné à mort. Devant ce singulier tour du destin, Antonella Mega ne baisse pas les bras. Elle se bat pour le retour au Canada de l’homme de sa vie.

Photographie d'Antonella Mega.
« Dans cette lutte, je dois continuer d’avancer jour après jour. Le plus important, c’est de ne pas cesser de croire. D’avoir foi dans les êtres humains. »  — Antonella Mega

« Dans cette bataille, j’ai perdu deux ans, confie-t-elle. J’aurais dû parler aux médias plus tôt. Mais je suis restée silencieuse durant les deux premières années d’emprisonnement d’Hamid. Sa famille m’avait demandé de ne pas parler publiquement. Elle avait reçu des menaces. On lui a dit que si elle parlait aux médias, Hamid aurait des problèmes. On lui faisait croire que tout allait bien pour lui. » Elle poursuit : « Tout est alors devenu difficile, et ça l’est encore. Simplement me lever le matin et ne pas savoir ce que la journée va apporter est éprouvant. Mais je continue, parce qu’Hamid a besoin de moi. Je suis sa voix.»

Sa « voix », elle l’est devenue beaucoup grâce à Amnistie internationale, qui l’a aidée à entamer une campagne publique qu’elle mène depuis 2010. « J’ai obtenu un appui incroyable. J’ai reçu plus de 7 000 lettres de gens m’exprimant leur sympathie et souhaitant la libération d’Hamid. La communauté iranienne du Canada m’a aussi témoigné un soutien moral. Du point de vue humain, c’est miraculeux et bouleversant. Sans ces appuis, je n’aurais pas pu tenir le coup. »

Antonella Mega doit en effet tenir bon. Les choses ne sont pas simples. Le Canada, qui a longtemps plaidé automatiquement pour la clémence des citoyens canadiens condamnés à mort à l’étranger, a changé brusquement sa façon de faire en 2007. Et comme s’il n’y avait pas assez d’embûches sur le chemin d’Antonella Mega, le Canada a rompu ses liens diplomatiques avec l’Iran en septembre 2012.

« Je ne veux pas perdre espoir, lance-t-elle. Je ne suis pas régulièrement en contact avec les autorités canadiennes, mais elles communiquent avec moi lorsque quelque chose d’important arrive. Elles m’ont appelée lorsque les liens ont été rompus avec l’Iran. Je sens qu’elles semblent décidées à trouver des appuis auprès d’autres nations pour faire libérer Hamid. Mais je ne peux pas mesurer l’intensité de leurs efforts. »

Que peut-elle faire alors? « Dans cette lutte, je dois continuer d’avancer jour après jour. Le plus important, c’est de ne pas cesser de croire. D’avoir foi dans les êtres humains. » Calme et émouvante, Antonella Mega murmure, convaincue et convaincante, que dans cette bataille elle choisit, pour l’amour d’Hamid, de croire en nous.

Marina Nemat : l’insoumise

Marina Nemat connaît bien la prison d’Evin où Hamid Ghassemi-Shall est détenu. Elle y a été emprisonnée en 1982, alors qu’elle n’avait que 16 ans. Arrêtée pour avoir manifesté contre l’ayatollah Khomeiny, elle est aussitôt condamnée à mort. Après avoir subi privations, torture, viols, elle sortira d’Evin deux ans plus tard, grâce à son mariage, en prison, avec l’un de ses bourreaux, Ali Moosavi.

Photographie de Marina Nemat
« Le droit le plus élémentaire, c’est le droit de vivre. Quand on nous retire ce droit, il n’y a plus de limites. Tout se dérègle. Il n’y a plus rien de sacré. »  — Marina Nemat

« Les mariages à la prison d’Evin sont une façon de légaliser le viol, explique-t-elle. Toutes les filles âgées de 9 ans et plus peuvent être mariées à un garde ou à un interrogateur pour une demi-heure ou plus. » Ali, son ange noir qui la sauve de justesse avant son exécution au prix d’un mariage, exige également qu’elle renie son catholicisme pour se convertir à l’islam.

« J’ai été mariée en prison 15 mois. Le sort a voulu que, après avoir démissionné parce qu’il avait eu un désaccord avec le directeur de la prison d’Evin, Assadollah-eh Ladjevardi (connu sous le nom de “boucher d’Evin”), Ali a été assassiné. Ladjevardi m’a gardée en prison six mois après la mort d’Ali. Il voulait me marier à un autre gardien. Mais le père d’Ali, ami de l’ayatollah Khomeiny, a pu obtenir ma libération. »

À l’autre bout du fil, au milieu de l’entretien, voilà que cette femme plus grande que nature, miraculée de l’horreur, remercie son interlocutrice. « Je vous remercie d’écrire sur la peine de mort, parce que ça touche la perte de nos droits. Et le droit le plus élémentaire, c’est le droit de vivre. Quand on nous retire ce droit, il n’y a plus de limites. Tout se dérègle. Il n’y a plus rien de sacré. C’est ce qui arrive dans les pays où la peine de mort est permise. C’est ce qui arrive en Iran. » Le gouvernement iranien pratique en effet la peine de mort avec une frénésie seulement dépassée par celle de la Chine.

En Iran, les femmes, ainsi que les membres des minorités religieuses et ethniques, souffrent de discrimination, notamment en ce qui a trait au code vestimentaire. Si l’habillement des femmes peut être jugé impudique, les hommes qui portent des chemises à manches courtes, par exemple, peuvent aussi être accusés d’indécence.

Le traitement en prison des femmes et des hommes est toutefois différent. « On fait boire aux prisonnières un thé qui contient du camphre dans le but de stopper les menstruations et d’éviter des dépenses en serviettes hygiéniques, raconte Marina Nemat. Les effets secondaires sont atroces. Vous vous mettez à enfler et la dépression vous guette. »

Dans les années 1980, alors que Marina Nemat était emprisonnée, des exécutions de masse ont eu lieu. « C’est comme ça que les geôliers d’Evin géraient la population : en tuant des gens. Il y avait des prisonnières liées à différents groupes politiques. La majorité des femmes appartenaient à l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien. En 1988, après ma libération, il y a eu un énorme massacre de tous les moudjahidines emprisonnés, ordonné par la fatwa, un décret religieux émis par Khomeiny. Plus de 30 000 personnes ont été exécutées. »

Photographie de Gilles Sabourin d’Amnistie internationale.
Dans certains pays, souvent dans ceux où l’adultère est puni par la peine capitale, on compte un nombre plus élevé de femmes condamnées à mort, explique Gilles Sabourin d’Amnistie internationale.

Impossible de savoir exactement combien de femmes ont alors été tuées, ni combien étaient des femmes parmi les 360 personnes exécutées signalées en 2012 en Iran. « Dans certains pays, on compte un nombre plus élevé de femmes condamnées à mort. C’est le cas au Nigeria, où elles sont lapidées pour adultère. Mais ailleurs, par exemple en Chine ou en Iran, c’est compliqué d’avoir l’heure juste », confirme Gilles Sabourin, d’Amnistie internationale.

Les cauchemars et les accès de panique ont poursuivi Marina Nemat longtemps après sa libération. Mais ne la voir qu’en survivante de l’enfer d’Evin ne lui rend pas justice. Insoumise, elle n’a pas consenti à la violence aveugle, ni n’en est revenue perdue. Elle est devenue une éveilleuse de conscience. « Nous sommes tous interconnectés. Il faut lutter contre l’injustice et travailler pour la transformation de la société. »

Helen Prejean : la religieuse du couloir de la mort

En 1982, l’année où Marina Nemat est emprisonnée à Téhéran, Helen Prejean se rend à la prison d’Angola, le pénitencier d’État de la Louisiane construit au bout de la route 66, sur une ancienne plantation de canne à sucre. Elle y fait la connaissance d’Elmo Patrick Sonnier, condamné à mort pour avoir tué deux adolescents en 1977. Elle racontera l’histoire de cette rencontre qui a changé sa vie dans un livre dont Tim Robbins tirera le film La dernière marche (Dead Man Walking), en 1995. Susan Sarandon, qui y incarne Helen Prejean, rendra la religieuse américaine de l’Institut des sœurs de Saint-Joseph célèbre à travers le monde.

Photographie de Helen Prejean.
« Nous allons d’une activité à l’autre sans nous arrêter pour nous rendre compte que la peine de mort, c’est la pire agression envers la dignité humaine. C’est user de violence en soutenant que c’est le seul moyen de nous protéger, alors que c’est faux! »  — Sœur Helen Prejean

« J’ai accompagné six personnes dans le couloir de la mort, dit Helen Prejean d’une voix chaude aux intonations marquées par l’enchevêtrement des langues typique de la Louisiane. Ce travail m’a amenée à éduquer les gens. Après avoir sillonné les États-Unis pour parler de la peine de mort, je me suis rendu compte que la plupart des Américains n’y avaient jamais réfléchi. Nous allons d’une activité à l’autre sans nous arrêter pour nous rendre compte que la peine de mort, c’est la pire agression envers la dignité humaine. C’est user de violence en soutenant que c’est le seul moyen de nous protéger, alors que c’est faux! »

Helen Prejean dit vrai. En 2009, une étude étonnante rapportait que la vaste majorité des chefs de police américains considèrent la peine capitale comme un boulet. Selon eux, elle est inefficace et n’a aucun effet dissuasif. « La bonne nouvelle, c’est que la peine de mort est en recul », lance celle qui travaille sans relâche depuis 30 ans contre cette sanction. Presque un État américain sur trois l’a maintenant abolie.

Au cours des 100 dernières années, plus de 40 femmes ont été exécutées aux États-Unis, dont 12 depuis 1976. En 2012, 61 femmes séjournaient dans le couloir de la mort, ce qui représente 1,92 % des 3 170 personnes qui y sont confinées. Si cette sentence est exceptionnellement imposée aux femmes, elle « est infligée de façon disproportionnée aux minorités ethniques et aux pauvres; près de la moitié des détenus des couloirs de la mort sont des Noirs américains », remarque Helen Prejean, visiblement outrée par de telles injustices.

« Aux États-Unis, de plus en plus de voix s’élèvent contre la peine de mort, poursuit-elle. Et elles sont parfois surprenantes. Je pense à Jerry Givens, un ancien bourreau de l’État de Virginie qui a exécuté 62 personnes entre 1982 et 1999. Il a récemment pris position contre la peine de mort en disant que ce n’était tout simplement pas la solution aux crimes. Je pense aussi aux membres des familles de victimes de meurtre et à ceux des familles des personnes exécutées, qui sont réunis dans l’organisation Murder Victims’ Families for Human Rights pour s’opposer à la peine de mort. Ce sont autant de signes que les choses changent. Et c’est tout simplement extraordinaire. »

À 73 ans, Helen Prejean est plus que jamais décidée à défendre la vie, bien au-delà de la mort.

L’histoire vraie de Sœur Helen Prejean, celle qui a inspiré le film Dead Man Walking (La dernière marche, en version française), est adaptée à l’opéra. Présentée en grande première québécoise les 9, 12, 14 et 16 mars, à la Place des arts de Montréal.

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1 Réaction

  1. Herbomel

    J’ai toujours été contre la peine de mort et je suis toujours contre la « grande faucheuse ».. Un jour j’espère, un jour viendra où elle sera abolie dans tous les pays.

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