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Femme parmi des mannequins.

Sara Ziff – Mannequin rebelle

par 

A étudié le journalisme et la langue arabe à l'Université du Québec à Montréal. Aujourd'hui journaliste pigiste, elle collabore à plusieurs journaux et magazines tels que le ELLE Québec, La Presse, le Huffington Post Québec et la Gazette des femmes. Andréane s'intéresse particulièrement aux enjeux de société et aux droits des femmes.

Derrière les couvertures lustrées des magazines se cache une réalité qui n’a rien de glamour. La « top-modèle » américaine Sara Ziff dévoile les piètres conditions de travail des mannequins et donne aux nouvelles venues les moyens de connaître leurs droits.

Argent, voyages, vêtements et luxe… L’industrie de la mode n’est pas exactement le premier exemple qui nous vient en tête lorsqu’on évoque la lutte pour les droits des travailleurs. Pourtant, après avoir passé la moitié de sa vie à travailler comme mannequin, Sara Ziff en avait assez vu.

Photographie de Sara Ziff.
« L’industrie de la mode est complètement déréglementée. »  — Sara Ziff

âgée de 30 ans, la New-Yorkaise, découverte à l’âge de 14 ans par une photographe dans la rue, a défilé et posé pour les plus grandes maisons de couture — Prada, Dolce & Gabbana, Tommy Hilfiger, Stella McCartney, Calvin Klein — et voyagé entre les capitales de la mode pendant plusieurs années. La blonde aux yeux bleus fait partie des privilégiées à qui l’industrie a souri. Et elle le sait.

Logo Model Alliance.
L’association à but non lucratif The Model Alliance est le premier organisme à lutter pour les droits des mannequins.

Depuis , elle se bat d’ailleurs pour l’amélioration des conditions de travail des mannequins. La même année, elle dévoilait l’envers du décor de l’industrie de la mode dans son documentaire Picture Me, produit à partir d’images de son quotidien filmées pendant cinq ans. Elle enchaînait, début , avec la création de The Model Alliance, une association à but non lucratif qui milite pour les droits des mannequins — la première du genre.

« Quand je critique l’industrie de la mode, je précise toujours que je n’ai pas de raisons personnelles d’en parler de façon négative, car j’ai été très chanceuse et j’aime mon métier. J’ai travaillé pour de grandes marques. Je voyageais deux ou trois fois par année à Londres, Milan et Paris. Je gagnais bien ma vie. J’ai pu payer mes études et m’acheter un appartement », confie d’emblée Sara.

Alors pourquoi s’attaquer à ceux qui lui ont permis de vivre la vie dont des milliers de jeunes filles rêvent? « Je viens d’une famille d’intellectuels et d’universitaires dans laquelle avoir des opinions est très important. J’ai commencé à travailler comme mannequin à temps plein à 18 ans et, par la même occasion, à tenir un journal vidéo. À l’époque, mon copain, Ole Schell, sortait de l’école de cinéma. On filmait tout ce qu’on voyait. En regardant nos images, je me suis rendu compte que le harcèlement sexuel, les photographes tripoteurs et la pression des agences étaient des thèmes récurrents. J’ai aussi réalisé que d’autres mannequins partageaient les mêmes préoccupations que moi. Au même moment, on commençait à diffuser des émissions comme America’s Next Top Model, qui n’avaient rien à voir avec la réalité. Au bout de cinq ans, j’ai décidé de faire de ces images un film. »

Violences sexuelles, anorexie, agences malhonnêtes, séances photo et défilés non rémunérés, journées de travail de 20 heures : avec son film et The Model Alliance, Sara s’est attaquée à tous les travers du secteur. « L’industrie de la mode est complètement déréglementée. Rien n’encadre le travail des mineures, par exemple. On pousse même des adolescentes à quitter l’école. À 14 ans, on m’acculait au pied du mur en me demandant de poser nue sans préavis. Comment pouvais-je dire non? » s’indigne-t-elle.

Un sondage effectué par The Model Alliance auprès de 85 mannequins basées à New York et à Los Angeles a révélé que 29,7 % d’entre elles ont été victimes d’attouchements, tandis que 28 % disent avoir subi des pressions pour avoir des relations sexuelles au travail. Mais selon Sara Ziff, le plus gros problème de l’industrie demeure son manque de transparence financière. Il n’est pas rare que des mannequins ne soient pas rémunérées pour des séances photo ou des défilés, sans compter les dépenses liées aux frais de déplacement et de visas soustraites des chèques de paye. « Ce n’est quand même pas normal que des marques prospères ne paient pas les mannequins qu’elles engagent pour leurs défilés! » dénonce Sara, en expliquant qu’avec un salaire annuel moyen de 27 000 $ aux États-Unis, plusieurs mannequins terminent souvent leur carrière endettées.

Sara part en croisade

En , malgré le succès, Sara Ziff a décidé de mettre un frein à sa carrière et de s’inscrire au programme de sciences politiques de l’Université Columbia, à New York. « On parle souvent des mannequins qui s’affament pour perdre du poids. Eh bien moi, je me sentais affamée intellectuellement! »

Durant ses études, Sara se spécialise en droit du travail. C’est en , après trois ans de travail et d’organisation, qu’elle met sur pied l’organisme The Model Alliance, avec l’appui du Fashion Law Institute de l’Université Fordham, à New York, du Council of Fashion Designers of America (présidé par la designer Diane von Fürstenberg) et la collaboration d’autres mannequins vedettes, comme la Canadienne Coco Rocha.

L’association, qui comptait déjà 200 mannequins en décembre dernier, tente d’imposer des limites à l’industrie et de donner une voix à ses jeunes travailleuses. « Je crois que la raison pour laquelle les mannequins ne font que commencer à s’organiser est que la plupart d’entre elles sont très jeunes. À 14 ou 15 ans, on ne pense pas à négocier un contrat. On ne comprend pas que travailler de si longues heures d’affilée, sans pause pour manger, est anormal. Beaucoup de filles viennent également de pays étrangers et ne parlent pas anglais. Cette industrie est tellement centrée sur la jeunesse! Les mannequins savent qu’elles sont facilement remplaçables. Cela donne beaucoup de pouvoir aux agences et aux clients, qui tirent avantage de cette situation complètement déséquilibrée », explique Sara.

Avec The Model Alliance, Sara Ziff a réussi à convaincre le Vogue américain de n’embaucher que des filles de plus de 16 ans. Un engagement auquel le magazine a dérogé quelques fois, mais qui est un pas dans la bonne direction, soutient-elle. Elle a également mis en place des règles comme l’interdiction de photographier les mannequins nues dans les coulisses des défilés, en plus de créer un service d’aide aux victimes de harcèlement sexuel. Cerise sur le gâteau, The Model Alliance vient de publier une charte des droits des mannequins qui, espère sa fondatrice, permettra aux jeunes filles de prendre conscience de leurs droits et de leur voix.

Logo Picture Me.
L’affiche du documentaire Picture Me, produit par Sara Ziff à partir d’images tirées de son quotidien dans le monde du mannequinat.

Évidemment, dans sa croisade, Sara ne s’est pas fait que des amis. « Avant de présenter Picture Me, j’étais terrifiée, car je travaillais toujours comme mannequin. Sans compter que plusieurs filles que j’avais interviewées dans le documentaire m’avaient appelée juste avant la première pour me demander de retirer leurs témoignages du film. » Ses craintes se sont confirmées. Pendant plusieurs mois après la sortie de son film, le téléphone n’a plus sonné. Encore aujourd’hui, seuls quelques clients fidèles et intègres lui offrent toujours des contrats.« C’était une période très difficile. Les répercussions se sont fait sentir sur mon salaire et mon niveau de vie. Si plusieurs mannequins et collègues de l’industrie m’envoyaient des messages de soutien et de remerciement, d’autres m’ont accusée de mordre la main qui m’a nourrie. Mais c’était plus important pour moi de dénoncer les injustices du milieu que de me soucier de mon prochain chèque de paye. »

Qu'en pensez-vous?

16 Réactions

  1. Claire

    Merci Sara pour votre engagement qui me rappelle celui de Nelson Mandela. Comme lui, vous accepter les répercutions personnelles négatives pour défendre une cause juste.
    Votre « faim intellectuelle » vous donne cette force pour défendre les plus faibles et dénoncer les abus. Grace à votre environnement intellectuel familial et à vos études vous pouvez prendre la mesure de l’hypocrisie et de la responsabilité des industriels de la mode qui menacent la santé des modèles. Qui mieux que vous, au coeur du système, pour témoigner de ces pratiques de harcèlement! Merci infiniment!
    Je regarde attentivement l’onde de choc de votre action et les changement sociaux auxquels elle va contribuer.
    Regarder au delà de soi et agir contre des injustices, c’est « nourissant » et noble. Bravo!

  2. Ginette Pilon

    Quand on dénonce des injustices, il faut malheureusement en assumer les conséquences. Il peut s’agir d’un licenciement ou de la perte de contrats pour les pigistes). Je le sais, j’ai perdu un gros client parce que j’ai révélé au directeur de la traduction que sa graphiste insistait pour utiliser un format de document qui n’était pas pratique pour le travail de la correction d’épreuves, mais ça lui permettait à elle d’exiger le gros prix de son patron (peut-être que ce directeur recevait une quote-part!).
    Je félicite Sara Ziff pour son beau travail.

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