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Photographie d'une main sur une vitre mouillée

Le dernier plafond de verre

par 

Diplômée en journalisme de l’UQAM qui fait son chemin comme journaliste indépendante. Après avoir fait ses premières armes à L’Itinéraire, elle collabore au magazine Premières en affaires et signe l’édition 2012 de la revue Coopoint. Des enjeux sociaux à l’économie québécoise, chaque reportage représente pour elle une occasion de repousser ses limites.

Mener une brillante carrière tout en étant la mère qu’on souhaite être pour nos enfants, c’est impossible, clame la professeure de sciences politiques et de relations internationales Anne-Marie Slaughter. Et c’est la faute de la culture américaine du travail, martèle celle qui a mis de côté un emploi de rêve au département d’État.

On leur avait promis la même carrière que leur mari, et davantage. Les cendres des soutiens-gorge encore fumantes annonçaient une ère nouvelle, où être une femme aux États-Unis ne vous confinerait plus à la machine à écrire ou au torchon. Le chromosome X allait tout avoir. L’avocate et politologue américaine Anne-Marie Slaughter y croyait dur comme fer jusqu’à ce qu’elle gravisse les plus hauts échelons et s’en expulse elle-même. Tout avoir? Impossible. Il fallait encore choisir : la carrière ou la famille.

Photographie de Mme Anne-Marie Slaughter.
Anne-Marie Slaughter, professeure de sciences politiques et de relations internationales à l’Université de Princeton, est catégorique : le monde américain du travail n’est pas fait pour celles et ceux qui ont une famille.

Les chantres de la conciliation travail-famille ont beau se gargariser des avancées dans le domaine, pour Anne-Marie Slaughter, c’est loin d’être suffisant. À un point tel qu’elle a décidé de rentrer au bercail (l’Université de Princeton, au New Jersey, où elle enseigne les sciences politiques et les affaires internationales) à la fin de son mandat comme Directrice de la planification des politiques au département d’État sous Hillary Clinton. Elle ne pouvait plus être à la fois la maman et la professionnelle qu’elle voulait être.

Et c’est la culture américaine du travail qu’elle déclare responsable de l’ultime plafond de verre. Dans son article « Why women still can’t have it all » (« Pourquoi les femmes ne peuvent pas encore tout avoir »), publié dans la revue The Atlantic en , elle déconstruit le mythe voulant que la femme moderne peut tout avoir avec une bonne dose de dévouement. Parce que tout avoir ne signifie pas seulement un bureau au 30e étage, avec vue sur la ville.

Gazette des femmes : Votre article a suscité de vives réactions aux États-Unis et à l’international. Des centaines de milliers de personnes l’ont partagé sur les réseaux sociaux. Quand avez-vous réalisé que les réflexions qui ont guidé votre choix de ne pas renouveler votre mandat au département d’État méritaient d’être rendues publiques?

Anne-Marie Slaughter : Quand je donnais des conférences devant des jeunes femmes à l’aube de leur carrière, elles me posaient souvent des questions sur la conciliation travail-famille. J’ai perçu un net changement d’attitude chez la génération qui vient. Tout avoir, ce n’est plus seulement une question de carrière. Ça signifie également avoir une vie de famille. C’est aussi vrai pour les hommes, qui sont des pères de plus en plus impliqués.

Les femmes de ma génération et de la précédente ont fait ce qu’il fallait pour profiter du pan de possibilités qui s’ouvrait tout à coup, et pour gravir les plus hauts échelons : elles se sont adaptées à un milieu de travail construit par les hommes.

Mais le monde du travail n’est pas conçu pour les personnes qui doivent prendre soin d’une famille. Le contexte historique a voulu que les hommes soient les pourvoyeurs. Ils travaillaient de longues heures hors de la maison et pouvaient compter sur les femmes pour s’occuper des petits. Ça s’est évidemment reflété dans la structure du travail. L’idée n’est pas de rejeter la faute sur les hommes, mais bien de reconnaître que le monde du travail a été bâti dans un contexte différent de celui d’aujourd’hui, où les deux parents travaillent et ont des aspirations professionnelles. Et nous sommes maintenant assez nombreuses dans des postes clés pour insister pour que les normes et la culture s’adaptent.

Vous dénoncez d’ailleurs la culture du « time macho » qui, dans certains milieux, veut que celui qui reste le plus longtemps au bureau soit le plus dévoué à l’entreprise. Est-ce une façon typiquement masculine de travailler, selon vous? Le nom que vous lui donnez le laisse croire.

Qu’on se le dise : j’ai moi-même participé à ce genre de compétition où l’on cherche à savoir qui se tape le plus de nuits blanches et qui facture le plus d’heures supplémentaires. Ce n’est pas typiquement masculin, mais c’est le genre de compétition qu’on peut entretenir seulement si on tient pour acquis qu’il y a quelqu’un à la maison pour faire le reste. On en revient au monde du travail développé par et pour les pourvoyeurs. C’est une culture que l’on a tous et toutes intégrée, mais qui n’a plus aucun sens, ni en termes d’équilibre travail-famille, ni en termes de productivité.

Pour vous, il n’y a donc pas de réelles avancées dans la conciliation travail-famille aux États-Unis?

Des politiques ont été mises en place. Dans plusieurs milieux, les femmes peuvent opter pour le temps partiel, ou travailler à la maison un jour par semaine. Mais ça ne sert à rien si la culture du travail ne change pas. Des centaines de femmes vous diront qu’elles ne profitent pas des options qui s’offrent à elles parce qu’elles savent que cela hypothéquera leur carrière, affectera l’image qu’on a d’elles au bureau.

Il faut donc réorganiser tout le milieu du travail…

Oui. Il faut repenser la combinaison de base : quand, où et comment le travail doit-il être exécuté? Et pour tout le monde, pas seulement pour les mères de famille. Que cela implique plus de travail à distance, des journées fragmentées qui permettent aux parents de rentrer manger avec les enfants et de reprendre le boulot une fois les petits couchés, cela importe peu et dépendra beaucoup des milieux. Bien sûr, les médecins doivent être à l’hôpital, mais je pense que dans la majorité des professions, on peut imaginer un modèle différent qui permettrait aux femmes et aux hommes de vraiment mener de front tous les aspects de leur vie qu’ils jugent importants.

Craignez-vous que, si les choses ne changent pas, on perde une génération de jeunes professionnelles qui risque de choisir la famille plutôt que le travail?

Je crois que les choses n’auront pas le choix de changer. Nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de nous passer de ce talent. Il y a un nombre limité d’étudiants dans les universités. C’était à l’origine tous des hommes, mais maintenant, c’est moitié-moitié. Il y a même plus de femmes dans les universités de certains pays. Comment va-t-on être compétitifs si on perd la moitié de notre talent? Le monde du travail doit changer, et il y a encore beaucoup, beaucoup de gens qui ne le comprennent pas.

Selon vous, le milieu du travail accepte mieux la dévotion à une religion que les exigences familiales. Avez-vous un exemple?

Jack Lew, le chef du personnel de la Maison-Banche, est juif. Il part tôt chaque vendredi après-midi pour être à la maison à temps pour le sabbat et consacre tout son samedi à sa foi. Une mère de famille ne pourrait pas faire la même chose en évoquant des raisons familiales sans hypothéquer sa carrière. Rentrer à la maison pour des obligations religieuses — ce que je trouve tout à fait louable — est mieux reçu que de rentrer à la maison pour passer du temps sacré avec sa famille! C’est inacceptable et hypocrite de la part d’un peuple qui se targue d’accorder de l’importance aux valeurs familiales.

On est en pleine présidentielle aux États-Unis. Pour soigner l’image des candidats, on leur recommande d’apparaître aux côtés de leur famille, de montrer qu’ils sont à la fois de bons dirigeants et de bons pères, qu’ils sont connectés à d’autres êtres humains. Les Américains veulent des présidents qui ont ce genre de valeurs. Mais on ne fait rien pour rendre les emplois compatibles avec la vie familiale.

Vous demandez aussi aux femmes de revoir leurs standards pour juger d’une carrière réussie. Vous proposez entre autres qu’elles acceptent de gravir les échelons en prenant des pauses à des étapes importantes de la vie de famille. Vous citez Michelle Obama en exemple. En quoi les femmes peuvent-elles s’en inspirer?

Michelle Obama avait le même curriculum vitae que son mari. Elle était avocate dans une grande firme, en voie de devenir l’une des étoiles de sa profession. Puis, elle a fait le choix d’enseigner quelques années [à l’Université de Chicago], le temps d’élever ses filles.

Mais Barack Obama est celui qui a été élu président des États-Unis, et c’est le rôle de première dame qui revient à Mme Obama. N’est-ce pas une autre preuve que les femmes qui choisissent la famille atteignent toujours le plafond de verre?

N’oubliez pas que c’est exactement ce qu’on disait de Hillary Clinton il y a quelques années, et regardez ce qu’elle a fait depuis : elle a participé à la course pour être la candidate démocrate en , puis est devenue secrétaire d’État sous Obama. Elle a pris une pause, le temps de permettre à ses enfants de grandir et de quitter la maison, pour revenir en force par la suite.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. hamet

    je suis d’avis avec elle.Elle s’ appesantit sur l’idee d’adaptabilité et de productivité.Comme le contexte, les exigences du temps la société américaine doit songer à repenser la relation de la femme au travail et son devoir visà vis de sa famille.

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