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Photographie d'une jeune femme soldate.

Les oubliées de la guerre

par 

Arrivée de France en 1999. Titulaire d’un doctorat en études littéraires de l’UQAM, Helen a toujours été passionnée par le cinéma. Ancienne rédactrice en chef de la section cinéma de l'hebdomadaire ICI et présidente de l'Association québécoise des critiques de cinéma, elle est rédactrice en chef de 24 Images, le webzine hebdomadaire de la revue 24 Images en plus de collaborer à différents médias.

Il aura fallu le triste cas d’Omar Khadr pour ouvrir les yeux du public sur la réalité des enfants soldats. Au coeur de cette déplorable pratique, de grandes oubliées : les filles. Raymonde Provencher leur consacre son nouveau documentaire, Grace, Milly, Lucy… des fillettes soldates, présenté en au festival Hot Docs de Toronto et aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

Dire qu’elles ne font pas la une des journaux est un euphémisme. Et Raymonde Provencher (War Babies… nés de la haine) ne s’explique pas pourquoi le sort des fillettes soldates n’attire pas davantage l’attention. « On ne réalise pas que la situation est différente pour les garçons et les filles soldats, pas plus qu’on ne mesure l’ampleur du phénomène, lance-t-elle. Pourtant, on estime que dans le nord de l’Ouganda, 30 000 enfants ont été enlevés par les troupes rebelles. Parmi eux, de 30 à 40 % sont des filles. » Une pratique qui persiste depuis plus de 20 ans sous la houlette du cruel Joseph Kony, chef de l’Armée de résistance du Seigneur.

Mme Provencher a été sensibilisée à ce problème en découvrant l’étude de terrain Où sont les filles?, menée au Mozambique, à la Sierra Leone et en Ouganda pour le compte de l’organisme Droits et Démocratie, en . « Depuis 30 ans, je suis le dossier des pays en développement. Et cette étude a confirmé qu’il y avait là un sujet d’importance, ce que je soupçonnais depuis Des marelles et des petites filles. » [NDLR : En , Raymonde Provencher signait la recherche de ce film-choc de Marquise Lepage qui faisait le point sur l’oppression et l’exploitation des fillettes à travers le monde.]

Car si on imagine aisément l’enfer que traversent tous ces enfants retenus captifs dans la brousse et servant de chair à canon aux militaires, la situation des filles est peut-être encore plus dramatique. « Au début, les rares études qui s’intéressaient à elles laissaient croire qu’elles étaient enlevées pour améliorer le repos du guerrier : faire la cuisine, laver le linge et servir d’épouses de brousse. Mais avec le temps, on a découvert qu’elles devaient se battre et subir un entraînement militaire, en plus de s’occuper des corvées ménagères et des enfants… et d’endurer des viols. »

L’espoir encore possible?

Avec intelligence, Mme Provencher a choisi de consacrer son film aux difficultés que connaissent ces femmes une fois revenues de l’horreur. Car là encore, le chemin est bordé d’épines. « On a déjà du mal à envisager comment réintégrer Omar Khadr dans notre société, au Canada, avec tous nos moyens. Alors imaginez la difficulté pour ces filles qui ont pillé et tué et qui reviennent dans des communautés traditionnelles. D’autant que le problème a été mal posé au départ [NDLR : car les programmes de réinsertion ont été conçus pour les enfants soldats en général, sans distinction de sexe], et que les solutions qui leur sont offertes ne sont pas adaptées. Ce qu’on leur propose est très limité; je ne crois pas qu’après 10 ans de brousse, elles aient toutes envie d’être coiffeuses ou couturières. De façon générale, je dirais qu’on ne prend pas le temps de les écouter, de leur demander ce qu’elles souhaiteraient faire. Plusieurs d’entre elles m’ont par exemple fait part de leur envie de s’acheter un lopin de terre et d’en tirer un petit commerce. On estime que dans la brousse, elles ont développé plus de 70 habiletés pour survivre. Elles sont devenues de vrais petits leaders. Leur capacité d’organisation, leur sens de la discipline et de l’initiative sont frappants. On pourrait capitaliser là-dessus. L’autre grand problème, ce sont les enfants qu’elles ramènent et qui sont ostracisés parce que leurs parents sont associés aux rebelles dont la communauté a été victime. Il y a beaucoup de non-dits et de tabous quand ces femmes reviennent; elles bouleversent l’image du rôle de la femme dans l’imaginaire collectif. »

Mais l’espoir n’est pas vain. Car ces ex petites soldates sont aussi des exemples de détermination et de courage. Comme Grace qui, après sept mois dans la brousse, est parvenue à reprendre ses études pour devenir une des rares voix capables d’attirer l’attention sur le drame des fillettes soldates sur les tribunes mondiales les plus importantes. Et comme Milly et Lucy, qui ont mis sur pied Empowering Hands, une organisation d’entraide qui réunit une quarantaine de femmes. L’objectif : les inviter à partager leur expérience et sensibiliser la population des villages alentour à la réalité des fillettes soldates. « Milly et Lucy ont été enlevées à 7 ans et détenues pendant près de 14 ans, raconte Raymonde Provencher. Et elles incarnent vraiment les deux côtés de la médaille. Comme Milly savait lire et écrire, elle a été formée pour soigner et a réussi à garder une certaine humanité. Lucy n’a pas eu cette chance. Elle s’est agrippée de toutes ses forces au mode survie et a sans doute éprouvé une forme de joie à devenir un petit patron, à avoir le contrôle sur les autres. C’est humain. Sauf qu’elle s’est laissé prendre à son propre piège et est devenue plus dure que nécessaire. Elle est devenue un bourreau et Milly a été sa victime.Mais lorsqu’elles sont revenues dans leur communauté, au lieu de la laisser tomber, Milly a nommé Lucy vice présidente d’Empowering Hands.Cette possibilité de bonté est là. On doit en tenir compte. »

Ces femmes bafouées peuvent également compter sur l’énergie et la détermination de documentaristes comme Raymonde Provencher qui, enfin, leur donnent une voix. « Je sais bien qu’un film ne changera pas le monde. Et tous les matins, je m’interroge sur l’utilité de faire du documentaire.Mais je crois sincèrement que ce genre de films peut conduire à une prise de conscience, permettre d’amorcer un débat. On espère pouvoir présenter Grace, Milly, Lucy… à l’ONU en . Je pense que ça peut aider. Et le jour où je n’espérerai plus qu’un film puisse servir, je m’engage à prendre ma retraite et à ne plus tourner une seule image. »

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