Aller directement au contenu
Photographie de Audrey Simard.

Combat de rue

par 

Étudiante en travail social à l’UQAM, concentration études féministes. Elle souhaite joindre sa voix à celles qui s’élèvent pour dénoncer les effets concrets du harcèlement de rue sur toutes les femmes.

Souvent masqué sous le couvert des compliments, le harcèlement de rue est une forme de violence encore tolérée. Et qu’il faut combattre.

Quatre fois par semaine, dans les rues de mon quartier, je cours. Pour garder la forme, me défouler, décompresser, pour le sentiment grisant de liberté que ça me procure. Quatre fois par semaine, je cours pour MON plaisir, pas pour LEUR divertissement. Quatre fois par semaine, ils s’imposent sur mon chemin, comme pour me rappeler que je ne suis pas encore tout à fait libre d’occuper, au même titre qu’eux, cet espace public qu’est la rue. Ils s’adressent à moi comme si je courais exprès pour qu’ils posent leur regard lubrique sur moi. Comme pour me rappeler qu’une femme ne peut pas se concentrer sur autre chose qu’un homme, que ma vie doit, en tout temps, être centrée sur la leur. Comme si je devais exister dans un souci constant de leur plaire. Ils font tout un tapage pour me rappeler leur présence, pour délimiter leur territoire. Tantôt ils m’applaudissent ironiquement en m’ordonnant d’aller plus vite, tantôt ils m’interpellent en émettant le bruit que font les maîtres pour appeler leur chien. Chaque fois, ils crient très fort pour être certains que je les entends : « Heille, “checkez” ça, y a une chicks qui court. »

Pas une femme; une chicks, une poulette, une volaille sans cervelle. Puis ils éclatent de gros rires gras, s’autocongratulant de cette domination qu’ils souhaitent imposer à toutes les femmes, même celles qu’ils ne connaissent pas. Le pire, c’est quand des plus jeunes reproduisent ces comportements. Devant leurs amis, ils me crient : « Heille les gars, r’gardez, ’est sexy, elle! » Cet incessant harcèlement se répète à chaque séance d’entraînement, minant l’énergie que je dois déployer pour garder le rythme de ma course.

Photographie de Sophie Peeters
Sophie Peeters, auteure du film Femme de la rue.

Non, ce n’est pas un événement isolé. Le harcèlement de rue envers les femmes est un phénomène social mondial. En juillet, Sophie Peeters, une étudiante de Bruxelles, a filmé en caméra et micro cachés toutes les injures quotidiennes qu’elle supporte en marchant dans les rues de son quartier. Son film, Femme de la rue, a été projeté dans un cinéma et a suscité un débat national sur la question. Et depuis le 1er septembre, la ville de Bruxelles fait payer les insultes de rue avec des amendes qui varient de 75 à 250 euros.

Le harcèlement de rue est alimenté par une tendance dominante dans la publicité, la musique pop et le cinéma, où le corps des femmes est instrumentalisé, devenu un objet sexuel offert à tous les regards, disponible pour les hommes. Une mise en scène qui pousse les femmes à s’enfermer dans de multiples carcans (beauté, minceur, vêtements et comportements hypersexualisés) dans l’unique but de correspondre à une certaine image — tout autant stéréotypée — qui plairait supposément aux hommes. Résultat? On fait mousser les profits de l’industrie de la mode et de la beauté, et on assure la survie de la consommation de masse au détriment de l’égalité entre les sexes. Les femmes sont enfermées dans un rôle dégradant au service de la préservation des privilèges masculins.

Le harcèlement de rue est pernicieux : cette forme de violence se vit quotidiennement, sans être considérée comme telle. Elle est presque invisible, banalisée sous le couvert des compliments. Or, le harcèlement de rue n’est surtout pas un compliment : c’est une stratégie de contrôle du corps des femmes, une façon de nous faire sentir que nous sommes sans cesse surveillées, jugées sur l’unique critère de notre apparence. Certains (et même certaines) voient le harcèlement de rue comme une attaque méritée, acceptant cette logique de l’agresseur qui justifie sa violence en responsabilisant sa victime — « t’avais juste à pas t’habiller comme ça ». Réserverait-on le même traitement à un coureur? La réponse est évidente : non. Alors pourquoi une femme qui occupe un espace public est-elle harcelée par plusieurs des hommes qu’elle croise? Pourquoi doit-elle vivre dans l’expectative de subir un commentaire macho, un regard déplacé, un sifflement dégradant? Ce type de harcèlement est un obstacle majeur à l’atteinte de rapports véritablement égalitaires entre les sexes.

Combattre le mythe

Au Québec, un certain discours renforce et célèbre le mythe de l’égalité-déjà-là. Pourtant, dans un véritable contexte d’égalité entre les femmes et les hommes, le harcèlement de rue ne serait pas toléré. Par définition, l’espace public doit être un lieu accessible à toutes et à tous, dénué de tout climat d’insécurité. Un lieu libre de ce sentiment d’hypervigilance qui nous maintient dans un état de nervosité.

Et si on ne se taisait plus devant ces attaques? Si on refusait de se plier à cette socialisation par laquelle nous apprenons à être passives devant la violence de ceux qui profitent de notre soumission? Si, collectivement, solidairement, hommes et femmes, nous dénoncions systématiquement ce harcèlement chaque fois que nous en sommes témoins? Surtout, n’acceptons pas les justifications de nos agresseurs, eux qui tentent de se déresponsabiliser en nous responsabilisant. Car dans nos sociétés encore patriarcales, chaque jour de la vie des femmes porte le potentiel de la violence. Notre colère est légitime, notre combat est nécessaire! 

En complément d’info

Vivez-vous, au Québec, du harcèlement de rue? Faites-nous part de vos expériences et de vos commentaires sur le sujet.

Qu'en pensez-vous?

6 Réactions

  1. Karen Messing

    Je partage entièrement la colère de Mme Simard. Et le pire, c’est que cela n’arrête jamais, mais cela prend une autre forme quand on n’est plus jeune et belle. Maintenant que j’approche 70 ans, les hommes trouvent cela tordant de me voir courir ou faire du vélo. Ils ont tous leur commentaire désobligeant, du genre, « Go grannie » ou « regarde la vieille ». Ou même la violence physique, comme faire exprès pour me ménacer avec leur auto, klaxonner juste devant moi dans l’espoir de me voir tomber.

    J’espère que vous ne vous laisserez pas décourager, c’est tellement agréable de faire du sport!

  2. Caroline Pelletier

    Bonjour,
    Je vis à Québec et j’y ai toujours vécu. Depuis l’âge de 14 ans, je me suis vue claxonnée, sifflée, proposée des « lifts » par des étrangers alors que j’attendais simplement l’autobus. Aujourd’hui je suis dans la vingtaine et quand je me promène à l’épicerie et au centre d’achat, on m’appelle princesse, bébé, chérie, darling, ma beauté. Est-il si difficile pour un homme d’être respectueux envers les femmes, peu importe leur apparence ou leur âge? Je ne cours pas, ni m’entraine en salle, seule la pensée de regards dégrandants me découragent.

Inscription à l'infolettre