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Un micro

Entre les négociations, les manifestations et le tintamarre des casseroles des derniers mois, le Québec a découvert des étudiants engagés, certes. Mais aussi une représentation féminine exceptionnelle au sein du mouvement, avec Martine Desjardins à la tête de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), Éliane Laberge qui a remplacé Léo Bureau-Blouin à la présidence de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), ainsi que Jeanne Reynolds et Camille Robert comme co-porte-parole de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE). Les militants étudiants laisseraient-ils enfin une réelle place aux femmes?

Pour Emmanuelle Hébert, politologue qui s’est intéressée à la place des femmes politiques dans les médias, la masculinité est encore érigée en dogme dans le milieu. Les schèmes traditionnels se répètent, même au sein du mouvement étudiant.« Les interactions sont encore basées sur le conflit, sur celui qui parle le plus fort. Il faut se faire voir, et être en opposition. On développe toujours les stratégies politiques dans les boys clubs. Les manières de faire restent associées aux stéréotypes masculins. »

Photographie de Camille Robert
Camille Robert, co-porte-parole de la CLASSE, a été élue en . Elle étudie en histoire à l’UQAM.

À l’issue de consultations réalisées dans le cadre des Écoles Femmes et démocratie, organisées par le Centre de développement Femmes et gouvernance et destinées aux femmes s’intéressant à l’exercice du pouvoir, la politologue a remarqué, chez la gent féminine en politique étudiante, des réticences à adopter une stratégie pour parvenir à ses fins. Évaluer la possibilité de perdre son pouvoir d’influence est mal vu. Les jeunes femmes sont donc moins portées à se présenter comme candidates dans les associations étudiantes.

Anne-Marie Provost, 25 ans, étudiante en science politique à l’Université du Québec à Montréal et ancienne attachée de presse de la CLASSE, note une plus grande difficulté pour les femmes à se faire entendre. « Tu dois apprendre à crier plus fort que tout le monde. Lorsqu’un gars se trompe, ce n’est pas grave. Mais on va beaucoup plus le remarquer quand c’est une fille. »

La Française d’origine Blandine Parchemal, 23 ans, doctorante en philosophie à l’Université de Montréal, est arrivée au Québec en dans le cadre d’un échange au programme de maîtrise. Pour cette étudiante très impliquée, il semble y avoir une réticence médiatique, voire sociétale, à parler des femmes engagées dans la lutte politique. « On ne montre pas les femmes qui marchent chaque jour et chaque soir, qui prennent la parole, qui écrivent, qui bravent la violence et le sexisme courant des policiers. C’est comme si elles n’étaient pas à leur place, qu’elles dérangeaient, même », avance la militante française.

Même son de cloche chez Jeanne Reynolds, 20 ans, co-porte-parole de la CLASSE, l’organisation la plus radicale du mouvement étudiant. Moins présente dans les médias au début du conflit, Jeanne pense avoir le recul nécessaire pour sentir cette discrimination dans l’espace public. « L’une des choses que je retiens de cette grève, c’est le traitement très différent accordé aux deux sexes dans les médias. Il y a du favoritisme : on écoute davantage un gars qui parle. Ça peut changer, sauf que d’ici là, nous, les filles, on intériorise cette inégalité, on l’assimile. En plus, on a tendance à se dénigrer, on a moins confiance en nos capacités. »

Photographie de Jeanne Reynolds
« Il y a du favoritisme dans les médias : on écoute davantage un gars qui parle. »  — Jeanne Reynolds

La CLASSE mise d’ailleurs sur deux mesures pour favoriser l’expression de la voix des femmes au sein de leur mouvement : l’alternance hommes-femmes dans la prise de parole lors des assemblées générales et la féminisation des termes dans les communications. Mais ses membres ne s’en cachent pas, c’est davantage un moyen qu’une fin en soi. Car les inégalités perdurent et les défis à relever sont considérables : les femmes sont moins nombreuses que les hommes à s’exprimer en congrès et sont minoritaires dans les comités exécutifs. Les comités Femmes, une initiative de la CLASSE, sont également fragiles sur les campus. On les entend très peu.

Photographie de Éliane Laberge
Celle qui a remplacé Léo Bureau-Blouin à la présidence de la FECQ en , Éliane Laberge, est étudiante en arts visuels.

Malgré une plus grande présence des jeunes femmes en politique étudiante, Emmanuelle Hébert remarque encore un double standard à leur égard. « Si une femme ne dit rien, si elle est effacée, on dit qu’elle n’est pas capable de faire le travail. Alors qu’on dira du leader masculin qu’il a un leadership terrain. Inversement, quand un homme se fâche, il a du caractère. Si une femme le fait, on sous-entendra qu’elle ne se contrôle pas. Les femmes sont encore considérées comme plus agressives et émotives. On peut quand même penser qu’avec la relève, ça peut changer. »

Plus qu’hier, moins que demain?

Geneviève Baril, directrice du développement des compétences et de la mobilisation citoyennes à l’Institut du Nouveau Monde, a été présidente de la FECQ et vice-présidente du Conseil permanent de la jeunesse. Elle est membre du Conseil du statut de la femme et administratrice du Groupe Politique, Femmes et Démocratie. Forte de sa solide expérience en politique étudiante, elle constate qu’un grand bout de chemin a été fait. « On n’a jamais eu une telle représentation de femmes dans le mouvement. En , j’étais la deuxième femme à occuper le poste de présidente à la FECQ. Martine Desjardins est la seconde aussi à la FEUQ. Ça aura pris 20 ans [NDLR : ces deux fédérations étudiantes ont été fondées au début des années ]. Les fédérations sont connues pour être des boys clubs difficilement accessibles aux femmes. »

Photographie de Martine Desjardins
« Si une stratégie sort de mon bureau, on va l’attribuer à un collègue masculin. Ce qui revient aux filles doit revenir aux filles. »  — Martine Desjardins

Martine Desjardins, 30 ans, présidente de la FEUQ, doctorante en éducation à l’UQAM et chargée de cours, est la figure féminine marquante du « printemps érable ». Elle confirme d’entrée de jeu la rumeur : « La FEUQ, c’est un boys clubs depuis toujours. Les gars entretiennent leurs réseaux ailleurs qu’au bureau, lors de rassemblements informels dans des bars, par exemple. Ils ont maintenu ces réseaux même avec les anciens membres de l’association. Pour les filles, c’est différent; elles n’ont pas développé ce réflexe. Résultat? Elles ont parfois de la difficulté à s’intégrer dans ce milieu. »

Et leur représentation dans les médias n’aide pas toujours les stéréotypes à tomber… « Dans un magazine, une journaliste a fait un portrait des leaders étudiants. Léo y était vu comme premier ministre, Gabriel [Nadeau-Dubois] comme chef syndical, et moi, comme mère à la maison. En plus, l’article était signé par une ancienne politicienne! » s’exclame Martine Desjardins, découragée.

Pour renverser le cours de l’histoire, elle croit que le travail des militantes étudiantes doit être reconnu. « Encore aujourd’hui, si une stratégie sort de mon bureau, on va l’attribuer à un collègue masculin. Ce qui revient aux filles doit revenir aux filles. Mais ce ne sera pas facile. »

Pas facile non plus pour les femmes de franchir le pas entre le militantisme de l’ombre et la scène publique. Toutes les militantes que la Gazette des femmes a rencontrées s’entendent pour dire qu’il leur semble difficile d’aller plus loin, et de se présenter, par exemple, comme candidates aux élections du conseil exécutif dans une association étudiante. Emmanuelle Hébert appuie cette observation : « Il y a seulement 20 % de femmes dans les instances élues universitaires. Il y a un besoin, allez-y! Faites-vous élire. Et quand vous recrutez, pensez aux femmes. » Martine Desjardins a mis au moins un an à se décider à se présenter. L’élément déclencheur? Probablement sa participation à une formation donnée par l’École Femmes et démocratie.

Mesdames les militantes, surveillez le site Internet de l’ÉFD pour être au fait de la tenue de la prochaine session!

Intéressée par la politique municipale?

L’École Femmes et démocratie tiendra, en , une formation intensive à l’intention des femmes de tous les âges, de tous les horizons politiques et de toutes les régions du Québec qui sont actives dans leurs communautés ou encore qui manifestent le désir de briguer des postes électifs aux élections municipales de .

En complément d’info :

Qu'en pensez-vous?

4 Réactions

  1. Gisèle Camiré

    Les propos de Léa Clermont-Dion viennent donner encore plus de motivation aux Réseaux des groupes de femmes,dont celui dont je suis la coordonnatrice en Chaudière-Appalaches, pour mener des actions dans le milieu afin de stimuler la candidature des femmes pour les prochaines élections municipales qui se tiendront à l’automne 2013.
    Ce rappel de la fragilité de nos acquis sur le place publique nous indique à toutes que rien n’est acquis et qu’il faut demeurer vigilentes et surtout soutenir les jeunes femmes qui militent dans notre sociète.
    Se tenir debout et défendre ses convictions demandent aussi un appui tangible de la part de celles qui ont connu ces luttes dans les années 60 et 70. Faisons-le pour que la génération montante de ces jeunes militantes restent au combat pour l’égalité de droit entre les femmes et les hommes.

  2. anonymoeil

    Paragr. 1 Lignes 9-10: Fausse question. Alternative: Les filles prendraient-elles -enfin- une place disponible?

    P.:3 L.:5 Il faut assumer ses choix.

    P.:4 L.:4 Ça s’appelle « la compétition »

    P.:5 L.:6+ Faux.

    P.:8 L.:15 Parallèle boîteux… même pas digne d’un sophisme. On doit comparer le traitement qu’on réserve à une « femme effacée » avec le traitement qu’on réserve à un « homme effacé ». L’homme effacé ne sera pas réputé compétent ni leader. Zéro différence dans le traitement. Quand on reste en arrière, on est pas en avant; valable pour les hommes comme pour les femmes.

    P.:9 L.:12 Fondez vos propres « girls-clubs ». Jalouses? Paresseuses?

    P.:13 Pleurer et gémir ou agir et suer? Votre choix.

    Si les femmes étaient pitoyables, j’en aurais pitié.
    Si les femmes étaient inférieures, je les aiderais.
    Si les femmes étaient handicapées, j’adapterais l’environnement pour leur faciliter la vie.

    Mais peut-être le sont-elles…

    Anonymoeil

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