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Les oubliées de la rue

par 

Étudie en communication publique à l’Université Laval. Présentement collaboratrice à la Gazette des femmes, elle envisage de mener une carrière qui lui permettra d’assouvir son désir d’engagement dans divers enjeux sociaux.

Santé mentale vulnérable, isolement social, pauvreté, problèmes de dépendance, traumatismes sévères : diverses circonstances peuvent mener à l’itinérance. Mais une fois les deux pieds dedans, hommes et femmes vivent la chose différemment. Le problème, c’est que les mesures d’aide, elles, font bien peu de distinctions entre les sexes. Le point sur la réalité des Québécoises sans domicile fixe.

En , la Gazette des femmes a brossé un tableau étoffé des problèmes de l’itinérance au féminin dans le dossier Sans toit ni loi. Douze ans plus tard, les refuges sont toujours pleins à craquer, les logements sociaux manquent et les préjugés persistent. Bref, le phénomène est plus présent que jamais, malgré les efforts des organismes qui luttent contre l’itinérance des femmes. Mince consolation, on en connaît un peu plus sur la réalité de ces sans-logis*.

Femmes invisibles

Illustration d'une femme sous la pluie

L’itinérance des femmes se caractérise par son aspect caché, voire invisible en raison d’un souci de l’apparence très présent. Les itinérantes ont tendance à s’habiller proprement et convenablement, ce qui les aide à dissimuler leur vulnérabilité. En plus de porter des vêtements qui leur permettent de passer inaperçues, elles arrivent souvent à garder une bonne hygiène corporelle. Ces comportements contribuent à préserver leur dignité et à favoriser leur estime d’elles-mêmes, certes, mais ils ne sont pas sans revers, car ils renforcent la croyance populaire selon laquelle le problème de l’itinérance au féminin n’existe pas, ou peu.

Selon la directrice de l’organisme établi à Montréal La rue des femmes, Suzanne Bourret, il importe de déconstruire cette idée préconçue et de faire reconnaître l’itinérance au féminin comme un réel problème social. « Il faut interpeller la population et les médias. Nos gouvernements sont au courant; ce sont les gens qui doivent être sensibilisés à ce problème. Les préjugés sont un obstacle de plus à la réinsertion sociale de ces femmes, ce qui aggrave la situation. » Geneviève Hétu, directrice de la maison montréalaise Passages, une ressource d’hébergement pour jeunes femmes en difficulté, partage cet avis. « Sensibiliser la population est important car, comme l’itinérance au féminin n’est pas visible, on décèle souvent trop tard les difficultés vécues par ces femmes. »

Autre particularité, les femmes itinérantes sont plus vulnérables aux violences de la rue. Elles courent 20 fois plus de risques que toute autre femme de se faire agresser, et sont plus sujettes aux agressions que les hommes dans la même situation. Résultat? La plupart des femmes de la rue vivent quotidiennement avec la peur d’être battues, volées, violées ou harcelées. Et elles font tout ce qu’elles peuvent pour éviter de passer une nuit dehors, quitte à se prostituer pour se payer un toit ou à s’entendre avec un homme qui, en échange de services sexuels ou domestiques, leur assure un endroit où dormir l’esprit quasi en paix. En plus de mettre leur sécurité et leur dignité en péril, ces pratiques masquent leur situation précaire.

Les failles du système

Avant d’en arriver à l’itinérance, la plupart des femmes useront de toutes leurs ressources personnelles. Elles logeront chez des parents, des amis ou leur conjoint avant de demander de l’aide à des organismes spécialisés, en dernier recours. Selon Dominique Blouin, directrice de la Maison Yvonne-Maisonneuve, située aussi à Montréal, les hommes itinérants prennent moins de temps avant d’utiliser les ressources disponibles. « Un lit pour dormir et un repas, ça leur convient. C’est un système qui fonctionne pour eux lorsqu’ils sont dans le besoin. Pour les femmes, c’est plus difficile. Elles ont besoin d’autre chose. »

On a effectivement remarqué que les femmes en situation d’itinérance ont un besoin d’autonomie et de stabilité plus grand. Elles cherchent un logement, et non une chambre, afin de recevoir leurs enfants ou de cuisiner leurs repas, par exemple. Elles cultivent le souhait de retrouver leur famille, de dénicher un travail et de gérer leur budget. La majorité des lieux d’accueil n’offrent pas ce type de services adaptés aux femmes qui désirent plus que le gîte et le couvert.

Selon Mme Blouin, le système en place fonctionne beaucoup mieux pour les hommes, qui ont tendance à se regrouper dans les parcs ou les cafés pour passer la journée. Les femmes, elles, s’isolent. Ce qui rend leur situation, et les interventions auprès d’elles, encore plus difficiles. « Passer toute la journée dehors, seules, et ne rentrer que pour dormir et manger, elles ne sont pas à l’aise avec ça. Elles ont besoin de plus d’outils. »

Les trois intervenantes avec qui la Gazette des femmes s’est entretenue croient fermement qu’il faut plus qu’un toit et un repas pour s’en sortir. « Ça prend une relation avec l’autre, une relation avec soi. On parle de compassion, d’amour, mais il faut également penser à donner les bons outils aux organismes qui offrent des services aux femmes en situation d’itinérance. » Pour aider les femmes à s’extirper une fois pour toutes de la spirale de l’itinérance, Mme Bourret insiste sur l’importance de s’attaquer, avant toute chose, à la racine du problème : une santé relationnelle dysfonctionnelle, une faible estime de soi. Un principe que peu d’organismes appliquent. « Les outils qu’on offre aux itinérantes reflètent une méconnaissance de la situation : c’est plus qu’un problème de pauvreté, c’est un problème de santé et de société », soutient Mme Bourret.

Par exemple, un lien de confiance doit être établi entre elles et un intervenant pour qu’elles soient réceptives aux démarches thérapeutiques. Et donc à une potentielle réintégration sociale. D’après Mme Bourret, « les femmes itinérantes sont en général prêtes à entreprendre un travail sur elles-mêmes ». Une étape nécessaire pour se reconstruire et en arriver à cette autonomie tant recherchée.

Et l’action gouvernementale?

Il n’y a pas que dans les organismes que les besoins des femmes passent sous le radar. En , le gouvernement du Québec a mis en œuvre le Plan d’action interministériel en itinérance . Si, dans les interventions proposées, on y fait des distinctions entre itinérants âgés, jeunes, autochtones et immigrants, il y a peu, voire pas de différenciation entre les genres. « Pourtant, il est essentiel de prendre en considération l’analyse différenciée selon les sexes (ADS), explique Mme Bourret. À La rue des femmes, nous déplorons cette lacune. Les approches, les besoins et les effets de l’itinérance féminine sont différents de ceux de l’itinérance masculine. Il est donc important de se munir d’un plan d’intervention adapté. »

Et ce plan d’action interministériel, est-il efficace? Plusieurs en doutent. Certains organismes communautaires ont déploré que le budget attribué soit insuffisant pour freiner l’accroissement de l’itinérance au Québec. D’autres croient que ces sommes, souvent dépensées dans des mesures d’urgence destinées à aider les plus démunis à subsister, devraient être utilisées différemment. Selon Mme Blouin, on manque sérieusement de nouvelles solutions. « L’idéal serait de ne plus avoir besoin de maisons d’hébergement. C’est une mesure temporaire, d’urgence : ça aide un temps. Mais il faut trouver autre chose pour soutenir les gens qui veulent s’en sortir pour de bon. »

D’après Mme Hétu de Passages, « l’augmentation de projets de soutien communautaire en logement social est une action primordiale, puisque extrêmement peu de logements adéquats sont offerts aux femmes en difficulté ». Plus de maisons d’accueil permanentes ou à long terme, de logements sociaux partagés, de centres de jour et de programmes de réinsertion sociale permettraient d’éviter que les mesures d’urgence deviennent une habitude. « Quand les femmes dorment dans des dortoirs pendant longtemps, c’est ensuite très difficile pour elles de briser cette routine et de retourner vivre seules. On ne peut pas se permettre d’attendre : on doit commencer la réinsertion sociale dès qu’elles commencent à fréquenter les refuges », affirme Dominique Blouin.

Selon les renseignements recueillis auprès du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), l’analyse différenciée selon les sexes a guidé l’élaboration du Plan d’action interministériel en itinérance , l’un des premiers du MSSS à intégrer l’ADS. Il comporte 70 mesures, dont 33 qui s’adressent aux besoins des femmes. Le Ministère donne en exemple la somme de 150 000 $ consentie à trois ressources d’hébergement d’urgence pour femmes de Montréal. Des travaux menant à la réalisation d’un portrait de l’itinérance au Québec, qui comprendra des données différenciées selon le sexe et qui servira à l’élaboration d’un guide des bonnes pratiques, sont également enclenchés.

Plusieurs organismes voient encore plus grand et souhaitent que le gouvernement du Québec se dote d’une politique en itinérance. « L’itinérance est l’affaire de plusieurs ministères. Une véritable politique de soutien aux personnes itinérantes permettrait de résoudre, globalement, plusieurs difficultés vécues par les personnes les plus démunies de notre société », conclut Mme Hétu. 

À consulter également, le mémoire intitulé Pour une politique en itinérance tenant compte des multiples visages de l’itinérance au féminin (), présenté à la Commission parlementaire sur le phénomène de l’itinérance au Québec par la Fédération de ressources d’hébergement pour femmes violentées et en difficulté du Québec. Cet ouvrage fournit un éclairage complémentaire sur cette problématique en établissant un lien entre la violence et l’itinérance des femmes. La Fédération souligne que les plus récentes études du Centre national d’information sur la violence dans la famille démontrent que ce sont les maisons d’hébergement pour femmes violentées et vivant de multiples problématiques sociales qui répondent le mieux aux besoins des femmes itinérantes. D’où la nécessité d’une analyse différenciée selon les sexes.

  1. *Pour dresser un portrait de la situation actuelle, la Gazette des femmes a consulté trois documents récents :

Qu'en pensez-vous?

4 Réactions

  1. Clo!

    J’ai lu les commentaires mentionnés, et je suis
    d’accord avec Ginette Flatow. Car, nous sommes
    en 2013 et rien n’avance pour nous aider, nous les
    femmes au Québec, nous avançons en âge et rien ne
    change pour nous, qui avons travaillé presque toute
    notre vie à subvenir aux besoins de nos enfants,
    au travail à nous battre notre statut de femmes,
    surtout, so, nous avons tout vécu et pour finir
    à nous rendre malade, dépression sévère et ensuite
    nous désignée comme anti-sociale…Tout cela sur
    rapport médical, hé, ce n’est pas assez pour nous
    aider, oû vais-je demeurer maintenant avec un petit
    $733.par mois de revenu social, et ce parce que je
    suis agée de 58 ans, au point de vue médical, je ne
    suis pas assez malade pour la société.

    So, pour revenir à tout cela, en juin 2013, je dois
    déménager pour raison médicale, mais où j’irai…
    À dire vrai, je songe royalement à changer de province, j’économiserai comme je peux pour foutre
    le camps du Québec, et peut-être que je me rendrai
    à l’itinérance. Cette dernière semble moins encom¸-
    brante, car j’ai tout perdu, je n’ai plus rien,
    . So, pour finalement vous dire que la femme, la
    mère, la travaillante vieillissante au Québec, ne
    vaut plus rien…….

    À ceux qui reçoivent ce commentaire, j’aimerais
    être en contact avec la Madame Ginette Flatow,
    je me reconnais en elle….

    Merci, et aidez-nous…..

  2. nicole sénécal

    Mercredi dernier, je participais à un colloque sur la pauvreté et de l’argent du CRÉ Montérégie-Est disponible cette année pour des solutions concrètes. Je n’ai pu que proposer l’amélioration des conditions de vie à la base des personnes assistées sociales. Se retrouver à la rue dans un pays comme le nôtre ne devrait pas être possible. La loi C-112 devrait être bonifiée et actualisée!

    Je proposerais que l’on permette aux personnes assistées sociales de tenter de gagner leur vie sans les pénaliser. C’est-à-dire, leur permettre de gagner plus que 200$ par mois, ces personnes devraient à tout le moins pouvoir gagner un revenu combiné avec l’aide de dernier recours de 16,000$/an sans pénalités.

    Des études prouvent que plus les gens gagnent, plus ils deviennent aptes à quitter l’aide.

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