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Illustration d'une femme aux seins nus.

Femmes surréalistes : corps et art

par 

Marie Lachance a été journaliste indépendante et rédactrice à la pige pendant plus de 20 ans. Historienne de l’art de formation et petite-fille d’une féministe de la première heure, c’est en 1998 qu’elle rédige un premier article pour la Gazette des femmes. En être aujourd’hui la rédactrice en chef lui fournit l’occasion de braquer les projecteurs sur les inégalités de sexes qui persistent toujours ; et d’apporter une modeste pierre à l’édifice du féminisme.

Le Musée national des beaux-arts du Québec présente jusqu’au l’exposition Au pays des merveilles. Les aventures surréalistes des femmes artistes au Mexique et aux États-Unis. Près de 180 œuvres y racontent l’histoire du surréalisme des femmes : cinq décennies d’un art résolument féministe. Visite guidée et entretien avec la conservatrice, Michèle Grandbois.

Le mouvement surréaliste, qui a vu le jour en Europe autour des artistes André Breton, Max Ernst et autres René Magritte, fait une entrée marquée dans le monde de l’art mexicain et états-unien vers . La révolution surréaliste qui s’opère de ce côté-ci de l’Atlantique, en s’introduisant dans les ateliers de femmes artistes, ne manquera pas d’écorcher au passage les valeurs traditionalistes et patriarcales qui prévalaient en Amérique comme ailleurs. Et de faire souffler chez les créatrices un fort vent d’autonomie et d’émancipation.

Photographie de Madame Michele Grandbois.

« Le fil conducteur de cette exposition, c’est la question de l’identité. Un thème qu’on trouve beaucoup moins chez les hommes surréalistes que chez les femmes. »

— Michèle Grandbois, conservatrice au Musée national des beaux-arts du Québec

« La plupart d’entre nous doivent avoir conscience, je l’espère, que la femme n’a pas à revendiquer des droits. Les droits étaient là dès le début; elle doit les reprendre, y compris les mystères qui étaient les siens et qui ont été violés, volés ou détruits. » Le ton est donné avec cette citation de Leonora Carrington, peintre et écrivaine surréaliste d’origine anglaise établie à Mexico, qui orne l’un des murs de l’exposition. Ce qui est sûr, c’est que ce parcours inédit, qui s’avère l’un des événements culturels de l’heure, ne fait pas dans l’eau de rose ni dans la fleur bleue. Il déborde volontiers du simple cadre d’une esthétique féminine pour traiter sans valse-hésitation d’art féministe. Et il ne tombe pas non plus dans la simple recherche de similarités, où les « grands maîtres » seraient les comparatifs de supériorité de ces femmes restées longtemps dans l’oubli. Loin de là! Ces artistes majeures retrouvent ici leurs lettres de noblesse. Une approche historique et muséale qu’on ne peut que saluer.

« Le point de départ de cette exposition, le fil conducteur, c’est la question de l’identité. Un thème qu’on trouve beaucoup moins chez les hommes surréalistes que chez les femmes », explique Michèle Grandbois, conservatrice de l’art moderne au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). À travers toiles, sculptures et photographies, notamment, ces créatrices posent un regard quelque peu dérangeant, parfois cru, sur leur condition de femme. Si toutes n’adoptent pas l’autoportrait, une majorité affectionne le récit autobiographique, où le corps, symbole puissant, joue un rôle prépondérant. Comme autant d’explorations du lien complexe et énigmatique qui existe entre l’anatomie et le moi féminins.

Autoportrait, l’un de ses tableaux les plus célèbres de Dorothea Tanning
Est présenté en salle cet autoportrait, l’un des tableaux les plus célèbres de Dorothea Tanning, Anniversaire, . Huile sur toile, 102,2 x 64,8 cm. Musée d’art de Philadelphie, acheté avec la contribution de C. K. Williams II, . Photo : Musée d’art de Philadelphie

Oubliées par les historiens

Sous les mots de Leonora Carrington s’alignent les notices biographiques de la quasi-cinquantaine de femmes surréalistes dont le travail est présenté ici. L’occasion d’en apprendre un peu plus sur chacune et, surtout, de réaliser à quel point elles étaient nombreuses à avoir rallié ce mouvement artistique. Pas si étonnant, au fond, quand on sait que le surréalisme entendait transformer le monde à sa façon, remettre en question les traditions, ébranler sans ménagement tout conservatisme, revendiquer une liberté totale, dans l’art comme dans la vie.

« Plusieurs d’entre elles ont d’ailleurs coupé les ponts avec leur rôle de mère ou d’épouse pour se consacrer à leur art. Certaines ont eu deux ou trois maris, même des maîtresses. Et elles ne s’en cachaient absolument pas. C’est vraiment un anticonformisme et un féminisme assumés », relate Michèle Grandbois. Elle fait par ailleurs observer que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les femmes surréalistes ont obtenu la reconnaissance de leurs pairs, ont exposé dans les plus grands événements artistiques internationaux au plus fort de leur carrière. « Ce qui est terrible, c’est que l’histoire de l’art a été écrite par des hommes, d’un point de vue patriarcal. Ces femmes ont présenté des expositions solos, elles ont exposé à Paris, à New York… Elles n’ont donc pas été oubliées de leur vivant, mais bien par la suite, par les historiens. Heureusement, à partir des années , tout ça va changer. Avec l’accès des femmes aux études supérieures arrivent des historiennes de l’art qui vont faire des recherches sur ces artistes, et les sortir de l’ombre. »

Les pendules à l’heure

C’est ainsi que Whitney Chadwick, professeure émérite d’histoire de l’art à la San Francisco State University, redécouvre, dans les années , les œuvres des femmes surréalistes. Les commissaires Ilene Susan Fort, conservatrice au Los Angeles County Museum of Art, et Tere Arcq, conservatrice adjointe au Museo de Arte Moderno à Mexico, prennent ensuite le relais. Elles mettront cinq ans à rassembler toutes ces œuvres, fouillant les collections publiques de grands musées et des dizaines de collections privées. Une recherche absolument remarquable, qui se traduit par une exposition qui ne l’est pas moins.

Au pays des merveilles[…] s’inscrit dans un courant muséal qui, depuis quelques années, braque les projecteurs sur l’art des femmes. « L’histoire de l’art est en train de redonner aux femmes la place qui leur revient », souligne la conservatrice. Le MNBAQ a d’ailleurs déjà présenté deux expositions entièrement consacrées aux femmes artistes. Garnissant depuis longtemps ses réserves d’œuvres majeures de femmes qui ont marqué la scène artistique du Québec et même du Canada, le Musée a voulu mettre au jour, en deux volets, un siècle complet de créations au féminin. En d’abord, avec l’exposition Femmes artistes. La conquête d’un espace, . Puis en , avec Femmes artistes. L’éclatement des frontières, . « C’est important de le faire, pour montrer que ces artistes ont existé, soutient Mme Grandbois. Mais un jour, nous n’aurons plus besoin de telles expositions. Il faut encore, pour quelques années, encourager la découverte d’œuvres de femmes, mais on s’en va vers l’égalité. Nous pourrons alors présenter une exposition surréaliste mixte, où les œuvres d’hommes et de femmes se côtoieront en salle. » Une histoire — de l’art — à suivre!

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4 Réactions

  1. Mélanie Guay

    Moi-même artiste, j’ai reconnu dans les œuvres de ces femmes des parcelles de ma propre approche. Comment se fait-il que depuis longtemps déjà je ressente également le besoin de représenter le corps féminin en évitant de l’érotiser ? De traiter de mon identité féminine en ayant recours à une iconographie parfois violente, souvent lourde ? Être femme correspond encore aujourd’hui à être aux prises avec le fardeau d’une certaine condition, condition que ces femmes ont admirablement illustrée, décriée, chacune à leur manière.
     
    Alors que j’effectuais mes études en art, on nous apprenait beaucoup à propos des grands maîtres : la plupart du temps, des hommes. Ce fait m’a rapidement marquée. Merci au MNBAQ qui depuis quelque temps déjà donne enfin une place de choix au travail de femmes qui ont façonné l’histoire de l’art, qui est notre histoire. À tous et à toutes.

  2. Artelittera

    En regard de cette magnifique exposition, lire l’ouvrage suivant :
    Nusch, POrtrait d’une muse du surréalisme
    Biographie de Nusch Eluard, épouse du poète surréaliste Paul Eluard.
    Texte de C. Vieuille suivi d’un texte de T. Baum collectionneur américain et expert international du Surréalisme

    Photographies pleine page en N/B signées Man Ray, Brassai, Cartier Bresson, Dora Maar, Lee Miller, Roland Penrose

    ainsi que des portraits de Picasso, Magritte, Miro. Collages de Nusch.

    ISBN : 978 2 953 6249 0 8

    Prix public : 40 euros
    Pour la première fois, est publié un ouvrage consacré à la muse du poète Eluard, sa compagne, son amie, son amante. Née en 1906 à Mulhouse, décédée brutalement à l’âge de 40 ans, voici le portrait d’une jeune femme modeste, simple, humble, au visage souriant, au regard lumineux. Photogénique, elle a ravi le photographe Man Ray. Picasso était son confident. Il a réalisé plusieurs magnifiques portraits d’elle. Femme moderne, elle étonne par la liberté dont elle use, auprès de son époux vénéré. Car ce livre est aussi une histoire d’amour.

    ARTELITTERA éditeur
    12 Bld Port Royal 75005 Paris France

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