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Photographie d'une jeune indienne se faisant couper ses longs cheveux

Rallonges capillaires – À un cheveu de l’éthique

par 

Étudie en communication publique à l’Université Laval. Présentement collaboratrice à la Gazette des femmes, elle envisage de mener une carrière qui lui permettra d’assouvir son désir d’engagement dans divers enjeux sociaux.

L’attrait grandissant pour les rallonges capillaires a conféré aux cheveux le statut de marchandise rare. D’où provient la matière première? La vente de cheveux humains est-elle éthique? La Gazette des femmes a fouillé les dessous de cette activité lucrative qui tire profit des conditions de vie difficiles dans lesquelles vivent des millions de femmes à travers le monde, bien souvent à leur insu.

Photographie de Victoria Beckham.
En , l’ex Spice Girls Victoria Beckham a créé un scandale en affirmant avoir des « cheveux de prisonnière russe sur la tête ».

C’est bien connu, les vedettes changent de tête comme elles changent de chaussures. Cheveux courts, longs, blonds, bruns, bouclés, droits : tout est à leur portée grâce à une pléthore de produits coiffants, teintures, décolorants… Voilà que les rallonges capillaires s’ajoutent à l’attirail. En , l’ex-Spice Girl Victoria Beckham, qui arborait une nouvelle coupe, avait soulevé un tollé en affirmant qu’elle avait « des cheveux de prisonnière russe sur la tête ». L’histoire avait fait scandale, mais n’était pas bien loin de la réalité.

Réservées aux gens riches et célèbres il y a moins d’une décennie, les rallonges jouissent maintenant d’une grande popularité auprès des femmes de tous âges et de toutes classes sociales. Pour satisfaire à la demande, une véritable « mafia des cheveux » s’est développée dans plusieurs pays. Ce système organisé regroupe de puissants hommes d’affaires servis par des hommes de main qui désirent tous obtenir leur part dans cette lucrative industrie. À n’importe quel prix.

Peu d’utilisatrices savent d’où proviennent les cheveux des rallonges qu’elles se procurent, ni comment ils ont été recueillis. Selon Nyka, directrice d’une importante entreprise de vente de rallonges capillaires et de perruques à Montréal, même les propriétaires de salons de coiffure ignorent généralement leur provenance exacte. Et s’ils la connaissent, ils la révèlent très rarement aux clients, pas plus qu’ils ne sont éloquents sur la méthode de collecte des précieuses mèches.

Sacrés cheveux

Les rallonges capillaires proviennent en majeure partie de la Chine et de l’Inde, deux pays extrêmement peuplés. Parmi les autres fournisseurs : le Brésil, l’Ukraine, la Moldavie, la Russie et plusieurs pays d’Europe de l’Est.

Photographie d'un homme qui collecte des cheveux.
Scott Camey
En Inde, un homme collecte des cheveux et les revends à de grandes compagnies spécialisées dans la commercialisation du cheveu humaiun.
Photographie de travailleuses d'une usine de Rebecca Hair Product.
Scott Camey
Des travailleuses d’une usine de Rebecca Hair Product, à Xuchang City, s’affairent à préparer des rallonges capillaires destinées à l’exportation.

En Inde, la collecte est simple. Pour la majorité des Indiens, renoncer à ses cheveux est une façon d’offrir un sacrifice aux dieux. Chaque année, plus de neuf millions d’entre eux se départissent de leur chevelure en se rendant dans l’un des nombreux temples où leur crinière est rasée contre la promesse de jours meilleurs. Mais les pèlerines sont loin de se douter que leur longue chevelure noire, qu’elles donnent volontairement — et gratuitement — , sera vendue à de grandes industries, puis lessivée, triée, shampouinée, voire décolorée et teinte, avant d’être revendue à prix fort aux salons de coiffure haut de gamme d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Afrique.

Interviewé à ce sujet par le magazine The Yale Globalist, le directeur de l’un de ces temples indiens affirmait que l’argent ainsi amassé était réinvesti dans la communauté et servait à financer la construction d’écoles ou à distribuer des repas gratuits.

Photographie d'une jeune Indienne rasée.
Esben Agersnap
Une jeune Indienne photographiée après avoir fait don de ses cheveux dans un temple indien.

Selon d’autres sources, les « cheveux des temples » seraient la plupart du temps vendus à de grandes entreprises de Chine, pays qui domine le marché du cheveu humain. À Xuchang se trouve le chef de file mondial de la perruque, des rallonges et des dreadlocks : Rebecca Hair Products. Cette compagnie emploie plus de 10 000 personnes qui trient et assemblent les tonnes de cheveux humains importés, en plus de recourir aux collecteurs. Ces hommes de main parcourent les régions rurales chinoises à la recherche de femmes résignées à sacrifier leurs longues nattes contre quelques dollars. Évidemment, les collecteurs les revendront beaucoup plus cher à Rebecca Hair Products.

La mafia de la tignasse

Dans les pays d’Europe de l’Est, comme l’Ukraine ou la Russie, la revente de cheveux humains est courante : les crinières naturellement blondes qui y foisonnent valent leur pesant d’or. Bien que ce marché soit beaucoup plus petit que celui du cheveu chinois ou indien, il est aussi lucratif. Et plus dangereux.

Photographie de Jamelia avec une Russe de 13 ans qui a les cheveux coupés.
Tatiana, une jeune Russe de 13 ans, a vendu sa longue chevelure blonde pour moins de 150 $. Elle est photographiée avec Jamelia, une chanteuse anglaise qui a réalisé un documentaire sur cette industrie.

Une véritable mafia des cheveux a émergé en Europe de l’Est. En , en Russie, un collecteur de la compagnie ukrainienne Raw Virgin Hair, spécialisée dans les cheveux européens naturellement blonds, s’est fait abattre par balle par un concurrent. Une compétition féroce s’est installée entre les collecteurs de nattes blondes qui, achetées à des femmes pour moins de 100 dollars, seront revendues plus de 2 000 dollars.

La loi de l’offre et de la demande fait son œuvre : certains n’hésitent pas à recourir à des stratagèmes douteux, voire illégaux, pour se procurer la lucrative matière première. Au Brésil, la police a rapporté de nombreuses « attaques de cheveux » commises par des collecteurs surnommés « chasseurs de scalps ». En Russie, plusieurs sociétés ont été accusées d’avoir forcé des prisonnières et des patientes d’hôpitaux psychiatriques à se faire raser les cheveux afin de les revendre à gros prix. Rebecca Hair Products a même été accusée d’utiliser les prisonnières russes comme main-d’œuvre en les astreignant à la fabrication forcée de rallonges.

La féminité coûte que coûte

Une question se pose : pourquoi les femmes sont-elles prêtes à payer le gros prix pour ajouter quelques mèches à leur chevelure? Les réponses recueillies par la Gazette des femmes auprès d’utilisatrices de rallonges capillaires vont dans le même sens : pour avoir de plus longs cheveux, plus épais, ce qui les rend plus faciles à coiffer et… leur donne confiance en elles.

Selon Lola, une fervente utilisatrice, les rallonges vont au-delà de la volonté de suivre les tendances. C’est aussi un moyen de se rassurer quant à son apparence, à sa beauté, à sa féminité. Caroline, qui porte des rallonges depuis plus de cinq ans, croit comme plusieurs que les hommes sont plus attirés par les femmes aux cheveux longs, perçues comme plus séduisantes.

Selon Christian Bromberger, ethnologue et auteur de Trichologiques. Une anthropologie des cheveux et des poils (Bayard, ), ce sentiment de confiance accrue s’explique : « Dans la mesure où la chevelure longue est un attribut féminin conventionnel, en posséder une, c’est se conformer aux normes, et être capable de séduire par ce trait caractéristique de la féminité », affirme-t-il en entrevue.

Photographie d'une femme avec de longs cheveux.

« Dans la mesure où la chevelure longue est un attribut féminin conventionnel, en posséder une, c’est se conformer aux normes, et être capable de séduire par ce trait caractéristique de la féminité. »

Christian Bromberger, ethnologue

Le chercheur ajoute que « les modifications que l’on peut apporter aux cheveux sont sans risques, temporaires, réversibles, contrairement aux modifications qu’on peut apporter au reste du corps, qui sont définitives ». D’après lui, la chevelure et la poitrine sont les principaux marqueurs de différenciation des sexes. En modifiant leur chevelure, les femmes expriment leur personnalité. À une époque marquée par l’affirmation individuelle, ce genre de comportement qui parle de soi a tout pour plaire.

La socialisation explique aussi l’importance qu’accordent les femmes à leur chevelure. D’après les recherches de Rose Weitz, sociologue et auteure d’un livre sur la relation entre les femmes et leurs cheveux (Rapunzel’s Daughters : What Women’s Hair Tells Us About Women’s Lives, Farrar, Straus and Giroux, ), les femmes sont conditionnées dès leur plus jeune âge à reconnaître l’importance de leurs cheveux pour leur image et développent très tôt un attachement émotif envers eux.

Une étude américaine réalisée en auprès de 135 jeunes étudiants en psychologie indique que les hommes entretiennent aussi des idées préconçues à l’égard de la chevelure des femmes. Elle démontre que les participants considèrent que les femmes aux cheveux longs sont plus féminines, ont l’air plus jeunes et… ont moins de pouvoir social!

Ces observations sont cohérentes, selon Christian Bromberger. L’ethnologue estime qu’il existe une corrélation importante entre la coupe de cheveux des femmes et la perception qu’ont les autres de leur crédibilité. Une hypothèse parmi d’autres qui pourrait expliquer pourquoi les femmes qui accèdent à des postes de hautes responsabilités portent souvent les cheveux « à la garçonne », précise le chercheur.

En remontant le cours de l’histoire, on constate que les cheveux ont toujours été étroitement liés aux biens nantis de la société : « un attribut d’une position sociale élevée est de pouvoir s’approprier la chevelure des autres », peut-on lire dans Trichologiques, qui retrace la symbolique des cheveux et des poils à travers les siècles et les sociétés. La coiffure et l’achat de cheveux témoigneraient donc d’une position sociale élevée.

Et l’éthique?

Mais peu importe les raisons qui motivent les femmes à se procurer des rallonges capillaires, est-ce éthique de vendre — et d’acheter — des cheveux que des gens miséreux ont sacrifiés à bas prix?

Selon Karen Marie Shelton, fondatrice et directrice d’un site Internet de vente de rallonges, « il est difficile de catégoriser cette industrie comme étant éthique ou non. Elle est très complexe, extrêmement compétitive et comporte énormément d’étapes et de procédures. Certaines compagnies ont des pratiques éthiques, d’autres pas du tout. C’est du cas par cas. »

D’après Ron King, styliste professionnel chez L’Oréal et créateur des rallonges Invisi-Tab, les cheveux donnés de manière volontaire devraient être considérés comme étant éthiques, contrairement aux cheveux obtenus sans consentement ou sans que leur utilisation véritable soit divulguée.

Force est d’admettre cependant que tenter de se renseigner sur l’origine des rallonges capillaires convoitées pourrait s’avérer une entreprise qui mènera les « enquêteuses » à s’arracher les cheveux…

Pour une bonne cause

Afin de fournir des perruques gratuites aux femmes et aux filles ayant perdu leurs cheveux à la suite de traitements contre le cancer, de nombreux organismes canadiens amassent des dons de cheveux. Détails sur la page Dons de cheveux de LEUCAN.

Des cheveux longs, c’est combien?

Le prix des rallonges capillaires varie selon la coiffure désirée, le salon et le pays. D’après nos recherches, au Québec, on peut se procurer des rallonges de cheveux humains dans les boutiques spécialisées pour environ 60 $. Les cheveux y sont vendus en paquet; ils doivent être séparés en mèches avant d’être ajoutés à la chevelure. Une opération à faire soi-même ou à l’aide d’un professionnel. Le prix incluant la pose : approximativement 75 $.

On peut se procurer des cheveux humains sur Internet pour la même somme. Dans les salons de coiffure traditionnels, les prix sont beaucoup plus élevés : de 8 à 10 $ la mèche (25 à 200 mèches peuvent s’avérer nécessaires). En salon, le prix des paquets varie de 195 à 325 $, en fonction de la longueur. Les prix peuvent varier d’un endroit et d’une chevelure à l’autre.

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Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Amerie

    Il faut tout de même mettre en avant le fait que se sont les temples qui revendent les mèches des cheveux afin de faire fonctionner ceux la même. N’ayant plus le droit de bruler ces cheveux ils ont trouvés une alternative. La revente permet également la construction d’écoles et autres et crée également des emplois. Je suis partie en Inde et j’ai vu comment s’organise ce commerce il n’existe pas d’aujourd’hui. Il faut donc arrêter cette hypocrisie.

  2. Lucette

    C’est certain que si toutes les femmes qui achètent des rallonges de cheveu savaient la provenance de ces mèches, plusieurs réfléchiraient avant de les acheter et n’en voudraient pas. Mais toute cette marchandise de revente est tenue dans le plus grand secret.

    Merci à toute votre équipe qui nous renseigne sur bien des sujets que l’on n’entend pas souvent parlé.

    Bravo!

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