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Photographie d'un ventre de femme enceinte.

Le Silence qui tue

par 

Journaliste à la radio de Radio-Canada, correspondante pour le quotidien Ouest-France et collabore aussi avec L’actualité et Radio France Internationale. Détentrice d’une maîtrise en journalisme international à l’Université Laval, elle s’est spécialisée sur le continent africain en habitant le Sénégal pendant plus de sept ans. Elle a depuis posé ses bagages au Canada où elle continue de suivre la diaspora et de manière générale, la vie qui fourmille.

Même s’ils sont défendus et illégaux, les infanticides et les avortements sont monnaie courante au Sénégal. La pression familiale, sociale et religieuse pousse les femmes à se débarrasser d’un enfant qui les jetterait en pâture à la vindicte populaire.

« Après avoir accouché, je l’ai enveloppé dans un pagne et mis dans un seau avant de le déposer dans un bâtiment inachevé », raconte Anna, 30 ans, aux assises de Dakar. Son crime : avoir tué son enfant. Sa défense : « Le seau était grand. Le bébé ne criait pas,mais il était vivant. »

Anna ne représente pas un cas isolé. Les journaux foisonnent de titres racoleurs : « K. B., aidée par ses parents, avait enterré le nouveau-né », « Elle avait étranglé et abandonné son bébé dans la brousse ».

« L’infanticide est le fait divers le plus courant pendant les assises. Ça commence à devenir banal pour le lecteur », lance Demba Kandji, ancien directeur des Affaires criminelles et premier président de la Cour d’appel de Dakar. Sur son bureau, il attrape un journal au hasard; un cas y est relaté. « Ce genre de crime a toujours existé,mais ces 10 dernières années, ça a pris une ampleur considérable. »

Au tribunal de Dakar, les infanticides représentent en moyenne 2 ou 3 des 10 affaires d’une session d’assises. En mars 2010, à Saint-Louis, au nord du pays, 16 affaires dont 9 pour infanticides étaient jugées.

La peine est toujours la même : cinq ans. Moins que celle des meurtriers. « Les juges tiennent compte de circonstances atténuantes », explique M. Kandji. Les affaires sont vite expédiées, par pudeur. Le juge fait place à l’homme et confie : « Ces femmes sont plus victimes que coupables. Quand vous les interrogez, parfois vous découvrez les causes qui les ont poussées à commettre cet acte, même si ce type de crime est à réprimer. »

Plusieurs infanticides sont perpétrés par des femmes d’émigrés. Au Sénégal, plus de 7 ménages sur 10 comptent au moins un membre qui vit à l’étranger. Les femmes des modou-modou (nom donné aux émigrés) passent des années sans voir leur mari et finissent pas céder à la tentation de la chair. C’est le cas d’Anna. Son mari l’a quittée il y a trois ans pour aller travailler en Europe. « C’est un certain A. qui est l’auteur de la grossesse. J’ignore son nom de famille. On a eu un seul rapport sexuel », explique-t-elle à l’audience.

« L’infanticide est perçu comme un “remède” aux amours interdites, aux accidents liés à la sexualité », explique le sociologue Ali Khoudia Diao. Lorsqu’elles ne peuvent se résoudre à avorter clandestinement ou à tuer l’enfant une fois né, certaines commettent des suicides d’honneur, poursuit-il.

« Le poids de la famille, du voisinage pèse lourd. Vous avez jeté le discrédit. Vous allez passer pour une femme aux moeurs légères qui n’a plus de valeur, car ici, quand vient l’heure de se marier, les hommes préfèrent les vierges. Si vous tombez enceinte, les choses se compliquent. La société est beaucoup plus dure avec les femmes. »

Avortements secrets

Dans ce pays qui ne tolère pas les mères célibataires, les infanticides ne sont que la pointe de l’iceberg. En amont de ce drame : l’interdiction de l’avortement, y compris en cas de viol.

Dans une petite maison d’un quartier populaire de Dakar, Penda tient son ventre de femme sur le point d’enfanter. Elle n’en est pas à son premier accouchement, mais elle a peur. Après son divorce, la jeune femme a eu une liaison… qui s’est soldée par une grossesse. Elle s’est rendue chez une vieille dame, « par là », indique-t-elle du doigt vers le nord du quartier. Penda montre d’un geste de la main que la dame a tourné un objet dans son utérus. Depuis, elle a mal.

Au Sénégal, « tout le monde sait que l’avortement provoqué se pratique,mais comme ce n’est pas légal, personne n’en parle et ne veut en parler », affirme Kiné. En 20 ans de métier, cette sage-femme a vu beaucoup de femmes mourir à cause d’un avortement non médicalisé, effectué avec des plantes ou des objets. En 2008, près de 14 000 femmes se sont présentées dans des hôpitaux publics du pays pour des soins post-avortement. Provoqué ou spontané, on ne sait pas.Cachée par son voile, dans l’intimité de sa chambre, Kiné explique que de nombreuses filles sont venues frapper à sa porte pour demander une IVG. Elle les a dirigées vers des gynécologues.

Parfois, l’homme demande à la femme de se faire avorter. Comme Diania, un jeune Sénégalais de 30 ans, célibataire et sans enfants. Lorsqu’il était étudiant, sa copine est tombée enceinte. « Je n’étais pas prêt à assumer mes responsabilités et j’ai décidé qu’elle se ferait avorter. Avec un enfant hors mariage, on se fait regarder d’un autre oeil, surtout la femme », lance-t-il avant d’ajouter : « Au Sénégal, on couche. C’est juste dans la tête qu’on est musulmans, mais côté sexe, on pratique. »

Au pays, un avortement coûte de 50 000 à 150 000 francs CFA (100 à 300 $), alors que plus de 60 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour. Certaines cliniques calculent même le prix en semaines d’aménorrhée (absence de règles). « Plus tôt vous le faites,moins ça vous coûte cher », résume Fifi, 30 ans, en souriant de dépit.Elle s’est fait avorter en France,mais a accompagné une amie dans une clinique de Dakar. « Il ne faut pas se voiler la face. Des chirurgiens, des gynécologues le font clandestinement, dans une clinique de renom ou un petit dispensaire. »

« Devant la détresse des jeunes filles et des parents, je me suis dit que je devais les aider, explique un gynécologue réputé, musulman et tiraillé par sa foi. Sinon, elles le feraient n’importe comment. » Pape l’infirmier en sait quelque chose. Il travaille aux urgences d’un hôpital et voit régulièrement des jeunes filles arriver dans un mauvais état. « On leur donne les premiers soins. Elles ne nous disent pas qu’elles l’ont fait, mais en posant des questions, on comprend. » Selon une publication de deux gynécologues sénégalais, les grossesses interrompues représentent en moyenne 50 % des motifs d’admission en urgence dans les maternités au pays. « Les femmes viennent seulement lorsque c’est grave », explique le Dr Bocar Daff, chef de la Division santé de la reproduction. Les complications liées aux avortements sont responsables de 8 % des décès maternels enregistrés.

La contraception: une maladie honteuse?

Sur les murs du Centre de protection maternelle et infantile de Dakar, des affiches prônent l’abstinence, la fidélité et la contraception. Depuis de nombreuses années, un service de planification familiale est offert dans tout le pays,mais le taux de prévalence contraceptive n’était que de 13 % en 2005, un chiffre en hausse selon le Dr Daff. Dans les pharmacies, les préservatifs sont placés en évidence. Plusieurs choix sont offerts, même le condom féminin, faiblement utilisé malgré la publicité.

Sur un banc près d’une école du quartier populaire de Yoff, on rencontre Paco, la quarantaine. Son surnom: Docteur Novelo, du nom de la pilule du lendemain autorisée au Sénégal. Ses copains l’appellent ainsi parce qu’il va toujours chercher la pilule à leur place.Plutôt discrète, Rama, une jeune collégienne de 17 ans rencontrée dans la maison familiale, n’imagine pas demander un contraceptif. « Les pharmaciens sont très proches de la population. Ce sont comme des oncles. Je me vois mal demander à l’un d’eux :“Pourrais-tu me donner une boîte de préservatifs?” Ce serait la honte! Il me demanderait ce que je veux faire avec, peut-être qu’il appellerait mes parents… » Parmi les amies de Rama, trois sont vierges, et trois se sont fait avorter. « Il y a une éducation familiale à faire. Malheureusement, les parents ne discutent pas de sexualité avec leurs enfants », indique le Dr Daff.

Le défi de la légalisation

Au coin d’une rue, un petit panneau permet de repérer la maison du réseau Siggil Jigeen, qui regroupe 18 associations de femmes.À l’intérieur, quelques Sénégalaises sont en réunion. « On parle de santé maternelle, de gestion de la grossesse, de planification familiale, de fidélité », explique Maguette Sy Gaye, présidente du réseau.Que pensent-elles de la légalisation de l’avortement? Certaines seraient favorables, mais la pression est trop forte, dit-elle. « Le poids de la religion pèse sur nos têtes. Si nous nous battons pour légaliser, nous aurons les leaders religieux et la société contre nous. »

Le sujet reste tabou,mais des voix s’élèvent. En juillet dernier, Fatou Kiné Camara, enseignante à l’Université de Dakar et membre de l’Association des femmes juristes, a lancé le débat. « Légaliser l’IVG sauve des femmes. La pénaliser les pousse à subir un avortement clandestin et, en cas d’échec, à pratiquer l’infanticide », a-t-elle clamé. La réflexion est en cours.

Mais la décision du gouvernement canadien de ne plus aider ceux et celles qui réfléchissent sur le droit à l’avortement en Afrique peut être préjudiciable. « C’est aberrant! s’exclame Maguette Sy Gaye. Je ne comprends pas la position de l’État canadien, qui autorise l’avortement dans son pays, mais ne le permet pas aux autres femmes. Faute de moyens, on ne pourra pas faire de recherches. » Cette année, des membres d’associations, des religieux, des juristes ont été consultés à travers le pays. « Même s’ils sont encore en général contre la légalisation, ils sont prêts à discuter, notamment des cas de viol et d’inceste. C’est une évolution considérable, se réjouit le Dr Daff. Il ne devrait pas y avoir de lien entre les choix de la société et l’appui des bailleurs de fonds. Rien n’indique que l’issue sera en faveur ou contre,mais comme nous ne le savons pas, bloquer les ressources contribue à aggraver la situation. »

Diania, avant de partir, avoue qu’il est contre la légalisation de l’avortement, à cause de sa religion. Sa situation l’a poussé vers cette solution et il l’assume. « Chacun va porter sa propre responsabilité envers Dieu, moi je porte la mienne. » Anna trouve cela hypocrite. « Musulmans, bouddhistes, chrétiens peuvent avorter! Dans certains pays musulmans, ce n’est pas tabou, c’est même légal. Pourquoi pas le Sénégal? Qu’on arrête de se mentir. »

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