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Photographie de Sophie Bissonnette.

GROS PLAN sur l’effet des stéréotypes

par 

A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

Dans Être ou paraître?, Sophie Bissonnette donne la parole à 10 jeunes du secondaire. Après avoir signé Sexy inc., la cinéaste poursuit sa démarche pour comprendre comment les stéréotypes modèlent leur existence.

Gazette des femmes : Comment avez-vous recruté les jeunes qui participent à votre documentaire?

Sophie Bissonnette: J’ai fait le tour de plusieurs classes de 2e et de 3e secondaire en expliquant aux jeunes que je voulais faire un film sur les stéréotypes sexuels présents dans leur environnement médiatique et commercial, film dans lequel ils pourraient s’exprimer et donner leur opinion. Une quinzaine se sont portés volontaires. Je les ai rencontrés individuellement, puis j’en ai sélectionné 10 sur les 15, pour qu’il y ait 5 filles et 5 garçons. Ils ont tous participé jusqu’au bout. Le sujet les préoccupe, et il en va de même pour les enseignants : plusieurs viennent me voir après les projections du film. Ils sont inquiets du message que le marketing et la culture populaire envoient aux jeunes.

Et ce message, quel est-il?

Les jeunes l’expriment très bien dans leurs mots : il faut que la fille soit sexy, prête à la sexualité — et j’ajouterais à une sexualité génitale et masculine. On est loin de la recherche du plaisir et du relationnel. On est dans l’« objectification » de la femme, toujours à moitié nue.Comme le dit Béatrice dans le film à propos d’un vidéoclip du groupe Black Eyed Peas : « Si elles n’avaient pas de seins, ces filles ne seraient pas là. »

Et du côté des garçons?

On encense le personnage du player. Après une récente projection à Toronto à laquelle assistaient 106 jeunes de 2e secondaire, plusieurs ont très bien décrit la popularité du personnage du gars qui boit, qui rote, qui est toujours sur le party. Je suis d’accord avec la psychologue Sharon Lamb (coauteure de Packaging Girlhood et Packaging Boyhood), qui croit que cette image a une influence sur le décrochage scolaire des garçons. Car aimer ses études n’entre pas du tout dans les traits du player. Pour lui, la vie est un gigantesque party où les filles servent à lui faire plaisir. Ça me semble une pure invention du marketing pour faire consommer les garçons : celui qui veut s’amuser éternellement achètera toutes sortes de produits et de jeux.

Est-ce un message différent de celui d’il y a 20 ou 30 ans?

Le sexisme n’est pas nouveau, bien sûr. Mais on avait assisté à une accalmie de ces représentations stéréotypées dans les années . Avec le backlash antiféministe, je trouve le retour aux stéréotypes sexistes virulent et agressif. Pire, on cible directement les enfants et les jeunes. À cela, ajoutez l’impact des nouvelles technologies et des nombreux médias, la multiplication des plateformes, leur usage massif. Par-dessus tout ça, on propulse les jeunes vers l’adolescence en profitant de leur désir d’être grands et de leur recherche de modèles adultes. Ils arrivent dans un mode de vie adolescent et consommateur alors qu’ils n’y sont pas prêts. Plusieurs éléments se conjuguent donc au moment où ils sont le plus vulnérables. Sans parler des discours plutôt confus sur les femmes…

C’est-à-dire?

On trouve beaucoup d’exemples où des femmes assument des rôles égalitaires, comme dans ces séries télévisées américaines où elles sont enquêteuses, avocates, détectives, même présidente des États-Unis. Et puis vous avez cet autre phénomène qui essaie de vendre l’idée que, pour une femme, c’est une forme de pouvoir d’assumer sa sexualité et son corps. Dans les deux cas, on ne voit pas que les inégalités de fait continuent d’exister. On a l’impression que tout est réglé,mais ce n’est pas vrai.

Les problèmes de pression à la sexualité que disent éprouver les jeunes dans votre film sont-ils nécessairement liés à l’hypersexualisation?

C’est la question qu’on se pose tous.Or ce qui est préoccupant, c’est que ces expériences surviennent de plus en plus tôt. Et coïncident avec la quête de popularité, normale chez les préadolescents. Ces filles (et ces gars) cherchent à plaire; ça fait partie du processus de socialisation. Mais entre 12 et 15 ans, les jeunes sont très vulnérables parce qu’ils sont en quête de modèles. Et il y a une disparité entre les messages qu’ils reçoivent (entre autres du marketing) et d’autres modèles. La répétition pèse beaucoup dans la balance. Heureusement, les jeunes ont des parents, des enseignants; certains médias font aussi la promotion de quelques modèles positifs. Toutefois — et ce sont les protagonistes du film qui le disent –, les modèles plus douteux sont tellement « martelés » qu’ils finissent par être banalisés. Bien sûr, ça nous rassure d’entendre l’esprit critique des jeunes se manifester, mais ils demeurent influencés.

Ne font-ils pas la distinction entre ce qui relève du sexisme et ce qui constitue une caricature?

Pas nécessairement, car ils sont dans l’exploration et jouent beaucoup sur l’ironie. Je l’ai constaté avec ma fille, qui adorait Occupation double. Elle me disait toujours : « Je sais, maman, que c’est une mise en scène… » Peut-être, mais la caricature EST un élément vendeur, une stratégie, alors comment les jeunes peuvent-ils s’y retrouver? J’ai réalisé leur confusion lors des rencontres avec ceux qui se sont proposés pour participer au film. Certains, encore très impressionnés par les images qui les entourent, me demandaient : « Est-ce que c’est vrai ce qui nous est proposé? » Quand ils sont très jeunes, ils ne voient pas les gros traits de la caricature. C’est pour cette raison qu’on a adopté une loi interdisant la publicité qui vise les enfants de moins de 12 ans, car avant cet âge, ils ne distinguent pas la réalité de la fiction.

Sont-ils ouverts aux autres modèles? Car ça demande un effort de sortir de la caricature ou du succès de l’heure…

Après la projection du film à l’école secondaire Paul-Gérin-Lajoie d’Outremont, Léa, 20 ans, a raconté que lorsqu’elle était enfant, elle était fascinée par l’univers des Spice Girls, mais que ses parents lui disaient toujours qu’ils n’étaient pas d’accord avec la manière dont ces filles s’habillaient. À partir de ses propres expériences, elle a par la suite développé son esprit critique, mais les propos de ses parents ont toujours été présents dans sa vie, a-t-elle affirmé, ajoutant qu’il ne fallait pas en sous estimer l’importance. Je ne suis pas psy, mais je crois qu’il faut absolument prévenir les adultes qu’ils ne doivent pas être rassurés lorsque leurs enfants leur disent qu’ils savent qu’une image est « fabriquée »; malgré cette supposée conscience, quelque chose se transmet sur ce que signifie être un homme et une femme.

Plus d’info

Le DVD d’Être ou paraître? Les jeunes face aux stéréotypes sexuels est en vente à la boutique de l’ONF , accompagné d’un guide pédagogique préparé par une équipe professionnelle du Y des femmes de Montréal, qui a collaboré à la démarche de la cinéaste.

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