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Photographie d'une jeune femme aux commandes d'un avion.

Y a-t-il un stéréotype dans l’avion?

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Entrée dans l’univers des communications et de l’édition par la porte de la révision linguistique, elle révise les articles de la Gazette des femmes depuis plus de 10 ans, en plus d'y écrire de temps à autre. On peut aussi la lire dans Elle Québec, quand elle n'est pas trop occupée à corriger des romans.

Elle est révolue, l’époque où les « hôtesses de l’air » devaient être jeunes, minces et célibataires. Mais le milieu de l’aviation est-il moins sexiste pour autant? La Gazette des femmes a enquêté.

Depuis l’an dernier, des calendriers sexy mettant en vedette des agentes de bord contribuent à mousser le financement d’organismes d’entraide ou de recherche médicale. Au petit écran, la télésérie Pan Am, sur la chaîne CTV, nous a récemment servi son lot d’histoires d’amour entre pilotes et hôtesses de l’air. Et on s’étonne encore, à l’aéroport, d’apercevoir une femme en habit de pilote. Vrai que l’image détonne du tableau que les films ont mille fois exploité : l’équipage roulant ses valises, les virils pilotes escortés de jolies agentes de bord en escarpins, souriant de toute leur jeunesse. Bref, les stéréotypes sexistes liés au transport aérien ne sont pas près de manquer de carburant. Mais selon ce que la Gazette des femmes a appris, l’image que le commun des mortels se fait de ce milieu reflète mal la situation, qui s’est grandement améliorée.

Andrée-Anne*, directrice de vol (chef de l’équipage de cabine) dans une grande compagnie aérienne canadienne, met vite les pendules à l’heure : « C’est vrai qu’il y a des relations amoureuses qui se nouent entre pilotes et agentes de bord, comme dans n’importe quel milieu de travail; ce sont des collègues. Concernant nos déplacements à l’aéroport, c’est de plus en plus rare que nous suivons le commandant. Contrairement aux compagnies européennes et asiatiques, les compagnies canadiennes respectent maintenant un peu moins la hiérarchie commandant-premier officier-directrice de vol-agentes de bord hors de l’avion. »

Un assouplissement bienvenu

Photographie en noir et blanc d’un pilote avec 2 hôtesses de l’air.
Tirée d’une autre époque, cette image semble encore imprégner l’inconscient collectif… qui tarde à se défaire de certains stéréotypes.

Les critères d’embauche et les conditions de travail des agentes de bord ont eux aussi évolué pour le mieux. Dans les années 1940, Trans Canada Airlines (aujourd’hui Air Canada), exigeait des postulantes un poids proportionnel à leur taille. Jusqu’en 1965, les hôtesses de l’air étaient mises à la « retraite » à 32 ans, ou congédiées dès qu’elles se mariaient ou tombaient enceintes. « Les femmes ne pouvaient pas non plus travailler en première classe ni être chefs de cabine (directrices de vol) », souligne François Bellemare, conseiller syndical pour le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) et coordonnateur du secteur aérien au Québec pour le SCFP. « Les premières agentes de bord devaient même être infirmières, mais ce critère a été rapidement abandonné, car il rendait le recrutement ardu. »

Aujourd’hui, les agentes de bord peuvent travailler jusqu’à 65 ans et pendant leur grossesse. Leur état civil n’entre évidemment plus en ligne de compte. Quant aux critères physiques qu’exigent les compagnies aériennes, ils se résument à une apparence soignée et à des cheveux attachés, pour les hommes comme pour les femmes. Certaines tolèrent les tatouages et les piercings, d’autres non. Seul impératif pour les agentes, à moins de contre-indication médicale : le port de talons hauts (d’environ 4 ou 5 cm) pour l’embarquement et le débarquement. « Nous considérons que ça donne une image plus professionnelle », rapporte Robert Palmer, directeur des relations publiques chez WestJet. Une fois dans l’avion, elles peuvent enfiler des chaussures plus confortables, à talons plats. La jupe, elle, ne doit pas tomber plus haut que 2,5 cm au-dessus du genou, et n’est plus obligatoire. « Nos uniformes sont plus pratiques que sexy », rigole Geneviève*, elle aussi agente de bord. Le Canada est donc loin des frasques de la compagnie italienne Meridiana Fly, qui faisait la manchette début février car elle prévoyait imposer des uniformes de tailles 40 et 42 (l’équivalent de très petit et petit) à ses agentes, en contraignant plusieurs à perdre du poids…

À votre service

Le plus gros stéréotype auquel se heurtent encore les agentes de bord, c’est celui de la serveuse. « Oui, on sert des boissons et de la nourriture, mais notre travail, avant tout, c’est d’assurer la sécurité des passagers. Le service, c’est “en attendant” », dit Andrée-Anne.

« Les passagers sont très exigeants; ils considèrent que nous sommes à leur service, raconte Élise*, qui était agente de bord il y a 15 ans. À l’époque, j’en ai vu plusieurs être assez condescendants, comme s’ils considéraient que les agentes de bord n’étaient pas intelligentes. Pourtant, la majorité d’entre elles sont très instruites. Elles font ce métier par choix, pour ses avantages. » Elle se souvient d’un épisode ahurissant où un passager lui avait remis un journal Les Affaires après l’avoir parcouru, en lui disant que c’était sans doute une lecture trop aride pour elle…

Professionnelles du service à la clientèle, les agentes de bord doivent composer avec divers types de passagers difficiles : ceux qui fument dans les toilettes, qui veulent boire leur propre alcool, qui refusent d’éteindre leur ordinateur pour l’atterrissage… Une partie de leur formation est consacrée à ces passagers qualifiés de « perturbateurs ». Il faut vite les maîtriser, car à 10 000 m dans les airs, impossible de les jeter dehors. « Comme dans tout milieu de travail, il y a des gens déplaisants. On dirait que certains passagers laissent leurs bonnes manières en consigne en même temps que leurs bagages », image François Bellemare.

Le fantasme

Mis à part quelques farces plates, du genre de celles qui saturent les oreilles des serveuses dans les bars, les agentes de bord sont très rarement victimes de propos désobligeants ou de harcèlement, selon nos sources. Geneviève, qui avoue avoir reçu quelques numéros de téléphone de passagers, explique que c’est surtout hors du travail qu’elle sent planer un stéréotype. « Quand je rencontre un gars et que je lui dis que je suis agente de bord, je vois tout de suite qu’une image à connotation sexuelle apparaît dans sa tête. Souvent, il va me lancer un commentaire sur un ton lourd de sous-entendus, du genre : “Ah ouais… hôtesse de l’air…” »

Photographie de Nathalie Stringer.
Montrer des agentes de bord comme des objets sexuels dans des calendriers promotionnels pourrait ramener les passagers 50 ans en arrière, prévient la vice-présidente du secteur aérien pour le SCFP-Québec, Nathalie Stringer.

C’est que la vieille image de l’hôtesse de l’air sexy n’est jamais bien loin. Et certaines participent à la perpétuer. En 2011, deux calendriers sexy (Mayday et Turbulence) aux accents rétro étaient lancés au profit de la Fondation Robert-Piché et de la Société canadienne de la sclérose en plaques. Les mannequins : des agentes de bord canadiennes. Le recrutement est en cours pour l’édition 2013. Dans le milieu, la réaction est mitigée, selon Andrée-Anne. « Personnellement, je trouve ça un peu dommage, car ça occulte le côté sérieux et professionnel de notre métier, qui est axé sur la sécurité, en mettant l’accent sur une fausse facette un peu fofolle. » Nathalie Stringer, membre du Comité condition féminine du SCFP-Québec et vice-présidente du secteur aérien pour le SCFP-Québec, n’est pas contre l’idée, mais reconnaît que la question est délicate. « On est en faveur des causes, bien sûr. Mais il faut faire attention de ne pas ramener les passagers 50 ans en arrière en montrant les agentes de bord comme des objets sexuels. »

Malgré cela, les agentes de bord interrogées sont loin de se voir comme des victimes de stéréotypes. Et tiennent à rappeler que les hommes ne sont pas en reste. « Comme c’est un métier traditionnellement féminin, les agents de bord sont vite étiquetés comme des homosexuels », fait remarquer Andrée-Anne.

Pilotes et fières de l’être

La minorité essuie toujours des railleries. Les femmes pilotes n’y échappent pas, surtout lorsqu’elles sont aux commandes de petits appareils, où aucune cloison ne les sépare des passagers. « Une fois, en embarquant, il y en a un qui m’a dit, sourire en coin : “T’es là pour nettoyer l’avion?” Je lui ai répondu : “Oui, et c’est moi le capitaine en plus!” raconte Annie*, aujourd’hui pilote de ligne. Les autres commentaires tournent habituellement autour de perles du genre « Est-ce qu’on va se rendre? C’est une fille qui conduit! ». « Mais les jeunes pilotes masculins se font servir la même médecine », précise-t-elle, ajoutant qu’il y a aussi des cas de racisme.

Sara, pilote de ligne chez Air Inuit, a observé de légères turbulences chez ses collègues de cockpit lorsqu’elle est devenue commandante. « Je sentais que certains copilotes avaient de la misère à recevoir mes ordres. Surtout ceux qui avaient longtemps travaillé seuls, comme les pilotes de brousse ou d’hélicoptère. Mais c’était peut-être plus mon jeune âge que mon sexe, le problème… Comment savoir? »

Est-ce plus facile de piloter avec une autre femme? Elle ne voit pas de différence, sauf en ce qui a trait aux sujets de conversation et aux activités lorsqu’elles se retrouvent à destination. « Je n’irais peut-être pas magasiner chez Lulu Lemon avec un gars », blague celle dont la compagnie affiche un fort respectable taux de 11 % de femmes pilotes (voir le tableau pour d’autres chiffres).

Ni l’une ni l’autre ne considère que le métier est difficile pour les femmes. « Il l’est pour tout le monde. Ce n’est pas payant, on est souvent loin de chez soi, on reçoit nos horaires à la dernière minute… énumère Annie. Ça doit être très dur de concilier ça avec une vie de famille. Imagine, juste gérer un frigo, c’est compliqué! »

« Homme ou femme, ça ne change rien, affirme Sara. L’important, c’est de voir si le mode de vie te convient. Préfères-tu la stabilité, la proximité de ta maison, de ta famille, de tes amis, ou être toujours dans tes bagages et ne pas savoir quand tu reviendras? »

Bref, ce n’est pas tant une carapace contre le sexisme qu’il faut, mais plutôt le feu sacré pour l’air.

  1. *Note: Les prénoms suivis d’un astérisque sont fictifs.

100 % féminin

Première chez Air Transat, le 13 février 2011, un vol Cancun-Vancouver comptait un équipage entièrement féminin : une commandante, une première officière (copilote), une directrice de vol et six agentes de bord.

Femmes de l’air

Répartition des agents de bords selon le sexe
Compagnie Femmes Hommes % de femmes
Air Transat 1 260 320 79,7 %
WestJet 2 144 147 82,7 %
Air Canada 5 000 1 500 76,9 %
Répartition des pilotes selon le sexe
Compagnie Femmes Hommes % de femmes
Air Transat 16 414 3,7 %
WestJet 43 1 002 4,1 %
Air Canada 150 3 000 4,8 %
Sources : Air Transat, WestJet et Air Canada

Air Transat était en processus d’embauche de pilotes en février. Au moment où la Gazette a parlé à la directrice principale des ressources humaines, la compagnie avait reçu 2 C.V. de femmes et 100 C.V. d’hommes.

Qu'en pensez-vous?

3 Réactions

  1. Danielle Béland

    Je suis conseillère en voyage depuis 1993, et je dois vous avouer que si ma vie était à refaire, je serais agent de bord ou pilote de ligne, Ma vie c’est le voyage, j’adore ça !
    Aujourd’hui c’est plus facile d’élever une famille dans ce domaine.
    Je ne suis pas bilingue, c’est un problème pour moi, un jour j’ai laissé mon CV à Transat à Mirabel et…ils ont communiqué avec moi, j’étais tellement fière de ce téléphone même si je savais que j’irais pas, mes enfants étaient jeunes à cette époque !
    Abandonnez pas votre rêve les filles, femmes !
    L’aviation est pour nous!

  2. alexandre Girard

    Moi, personnellement, je trouve sa dégueulasse d’utiliser des femmes comme objets pour qualifié les compagnies aériennes. J’en vomis.

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