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Illutration de l'article «Une roulotte de rêves»

Depuis , un élément de décor inhabituel apparaît dans diverses communautés autochtones du Québec pendant un mois : la roulotte Wapikoni mobile, un studio ambulant. « La Wapi est en ville! » claironne la radio communautaire. Débute alors une formidable aventure pour plusieurs jeunes autochtones.

Pour les jeunes âgés de 15 à 30 ans, le Wapikoni mobile est une belle occasion de participer à des ateliers de formation en cinéma, voire de réaliser un court métrage. Car le Wapikoni, c’est un studio complet de montage et d’enregistrement musical piloté par des cinéastes-formateurs. Les ateliers visent d’abord l’autonomisation et l’acquisition de connaissances, mais les films que réalisent les jeunes autochtones vont plus loin. Projetés sur différentes tribunes au Québec et à l’étranger, ils servent à faire tomber des préjugés. Les vidéos sont parfois présentées par leur réalisateur ou leur réalisatrice, ce qui crée un contact direct entre des cultures n’ayant pas eu beaucoup d’occasions de fraterniser.

C’est la cinéaste Manon Barbeau (L’armée de l’ombre, Les enfants du Refus global) qui a eu l’idée d’utiliser la vidéo, comme cela se fait aux États-Unis, en Amérique latine et en Océanie, pour rejoindre les jeunes autochtones qui souffrent souvent de leur isolement. Le projet a été mis sur pied en collaboration avec le Conseil de la nation atikamekw et le Conseil des jeunes des Premières Nations, et avec le soutien de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador et de l’Office national du film du Canada. Depuis sa fondation en , le Wapikoni mobile a visité sept nations dans près d’une vingtaine de communautés du Québec. Environ 2 000 personnes se sont impliquées, de façon ponctuelle ou à plus long terme, dans l’une des étapes de la création de l’un des 450 films, qui ont récolté une cinquantaine de prix. En , les œuvres du Wapikoni mobile ont été projetées dans 90 événements.

Le Wapikoni mobile met aussi sur pied des projets qui abordent des problèmes précis. Par exemple, en , l’organisation s’est associée à Condition féminine Canada et aux intervenantes locales de certaines communautés pour offrir des ateliers réservés aux femmes qui traitaient de sujets comme la non-violence et le respect. Les femmes représentent environ 40 % des participants aux ateliers réguliers du Wapikoni mobile.

De jeunes autochtones font leur cinéma

Photographie de Evelyne Papatie.
Evelyne Papatie, coréalisatrice du film Kokom déménage (), considère que le projet Wapikoni constitue « une belle aventure entre deux peuples ».

Evelyne Papatie a été présidente de l’organisation de à . Originaire de Kitcisakik, une communauté algonquine située en Abitibi, elle a été l’une des premières participantes du Wapikoni mobile. Celle qui a à son actif plusieurs courts métrages parle du Wapikoni comme d’« une belle aventure entre deux peuples ». Elle a également coréalisé le film Kokom déménage, qui a été présenté en première partie du documentaire Le peuple invisible de Richard Desjardins et Robert Monderie, en .

Photographie de Jani Bellefleur-Kaltush.
La réalisation du film Ne le dis pas a permis à Jani Bellefleur-Kaltush de s’extérioriser et d’encourager plusieurs jeunes filles de sa communauté à faire de même.

Jani Bellefleur-Kaltush vient de Nutashkuan, la communauté innue de Natashquan. Lorsque cette passionnée de cinéma a vu l’affiche annonçant l’arrivée de la roulotte, elle a sauté sur l’occasion pour offrir ses services comme coordonnatrice locale – services qui ont été retenus. Elle a ainsi assuré le lien entre le projet et sa communauté, puis a réalisé son premier court métrage, Ne le dis pas. Il a été présenté dans plusieurs festivals et a remporté le Prix du meilleur court métrage au prestigieux festival ImagineNATIVE de Toronto. Depuis, elle a obtenu une bourse du Conseil des arts du Canada pour réaliser un moyen métrage. Elle a aussi travaillé à la production du premier long métrage de fiction réalisé au Québec par un autochtone, Mesnak, d’Yves Sioui Durand.

Une voix pour s’extérioriser, c’est le cadeau offert à Jani par le Wapikoni mobile. Ne le dis pas lève le voile sur l’effet dévastateur des rumeurs. Aujourd’hui, elle constate qu’à son tour, elle pousse des jeunes filles de sa communauté à s’exprimer et à prendre leur place. « Avant, beaucoup d’entre elles pensaient que seuls les gars pouvaient accomplir des choses. Quand elles m’ont vu participer au Wapikoni, certaines se sont levées. Ça leur montre qu’elles aussi peuvent aller au bout de leurs rêves. »

Le Wapikoni l’a fait voyager jusqu’en Bolivie. Mais ce qu’elle retient surtout de cette aventure « wapikonienne », ce sont ses rencontres avec des gens des autres Premières Nations du Québec que la distance géographique rendait presque inatteignables.

Photographie de Nemmemis McKenzie.
Dans ses films, NNemnemiss McKenzie utilise la langue innue, sa langue maternelle, convaincue de la nécessité de la préserver.

C’est qu’il est grand, le Québec autochtone! Nemnemiss McKenzie vient de Matimekush-Lac John, communauté voisine de Schefferville. Un coin de pays où le développement des ressources naturelles pose plusieurs questions cruciales. Nemnemiss a coréalisé un documentaire, Danger, qui montre le dilemme des Innus coincés entre leur désir de préserver le territoire et l’environnement et leur besoin d’un certain développement économique pour assurer leur subsistance et leur essor.

« Je remercie le Wapikoni mobile de m’avoir redonné confiance en moi. Dans les communautés, il n’y a pas beaucoup de choses pour donner un sens à la vie des jeunes », dit-elle. La jeune femme est mère de deux belles filles de 6 et 8 ans, vives et intelligentes, qui figurent souvent dans ses films. L’un d’eux a été projeté dans les classes de culture innue à l’école de la communauté. Les deux jeunes actrices sont fières, pour elles-mêmes et pour leur mère! La plus vieille envisage d’ailleurs de suivre ses traces comme réalisatrice et coordonnatrice du Wapikoni mobile.

L’été dernier, Nemnemiss a participé, en compagnie de cinq autres jeunes du Wapikoni mobile, à une formation d’un mois en cinéma offerte par un organisme français, à Marseille. Elle y a entre autres rencontré des gens qui parlent encore occitan; ils lui ont donné envie d’œuvrer davantage pour la préservation de sa langue. La jeune Innue est particulièrement sensible à cette question puisqu’elle a elle-même perdu sa langue maternelle en fréquentant une école de Québec, où sa famille a vécu une dizaine d’années. Elle a travaillé fort pour la récupérer. Aujourd’hui, l’innu est la langue de son quotidien et celle qu’elle utilise dans ses films (les films du Wapikoni mobile sont sous-titrés).

Contrairement à ses consœurs de la fin vingtaine, Catherine Boivin a tout juste 22 ans. Elle parle aussi sa langue maternelle au quotidien, l’atikamekw. Elle vient de la communauté de Wemotaci, en Haute-Mauricie. Elle a habité un an à Montréal pour étudier, mais la froideur de la grande ville l’a fait rentrer chez elle, où les contacts sont plus chaleureux. À l’aide d’une belle narration poétique, son film Dans l’ombre raconte cette aventure formatrice.

Aujourd’hui toutefois, elle rêve de repartir. Le Wapikoni mobile l’a fait voyager jusqu’en France, en , et elle voudrait bien y séjourner plus longtemps. Là-bas, elle a présenté son film, accordé des entrevues, répondu aux questions de différents auditoires. L’an dernier, c’est en Colombie-Britannique qu’elle s’est rendue pour présenter son film à de jeunes autochtones et à des élèves d’écoles francophones. Plus elle prend la parole, plus elle se rend compte de la pertinence de ce qu’elle a à dire. L’appui des gens de sa communauté lui donne le courage de dénoncer ce qu’elle trouve « pas banal » dans le traitement réservé aux autochtones, comme l’isolement, le racisme et l’exclusion.

Pour elle, les films du Wapikoni mobile permettent de dire aux autres « On existe! », « On est encore là! ». « Le Wapikoni sert à nous ouvrir au Québec, même au monde. Et à montrer qui nous sommes. » Après avoir exploré de nouveaux espaces, Catherine compte rentrer chez elle pour aider les siens. À son avis, participer au Wapikoni mobile représente une façon de soutenir le développement de sa communauté.

Elles sont nombreuses, les jeunes femmes autochtones au profil « pas banal » et à la force de caractère peu commune. La nouvelle génération chez les Premières Nations au Canada, dont le poids démographique est impressionnant (les moins de 24 ans représentent 48 % de la population autochtone, contrairement à 31 % de la population non autochtone), pourrait bien nous réserver d’autres belles découvertes. Les vidéos en ligne au wapikoni.tv nous en offrent un bel aperçu!

Coupes douloureuses

En , Service Canada a annoncé qu’il ne reconduisait pas le financement du Wapikoni mobile. Les participants et participantes ont manifesté leur tristesse de se voir privés de cet outil qui leur permet de s’exprimer. Depuis, l’initiatrice du projet, Manon Barbeau, défend sa survie avec encore plus de vigueur. De son côté, l’équipe du Wapikoni mobile, appuyée par plusieurs acteurs des milieux politique, artistique et social, cherche le moyen de maintenir le cap malgré cette amputation de la moitié de son budget annuel.

Qu'en pensez-vous?

6 Réactions

  1. Lowry

    Oui croire croire en nous

  2. Dominique

    De telles coupures doivent être dénoncées afin que les québécois et canadiens réalisent que c’est une erreur d’avoir mis ce gouvernement conservateur à la tête du pays. En souhaitant que les prochaines élections nous permettront d’élire un gouvernement plus soucieux du bien-être de ces citoyens.

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