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Photographie du drapeau de la Norvège avec des fleurs.

Après la tuerie, en Norvège…

par 

Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

La double attaque qui a fait 77 victimes en Norvège l’été dernier a ébranlé un coin du monde reconnu pour sa quiétude et ses valeurs égalitaires. L’essence même du pays est-elle en péril? Une féministe norvégienne se prononce.

Le , en après-midi, une bombe explose à Oslo, près du siège du gouvernement. Peu après, un homme armé d’un fusil automatique ouvre le feu sur les membres de l’aile jeunesse du Parti travailliste, réunis sur l’île d’Utoya, à une quarantaine de kilomètres de la capitale. En début de soirée, le Norvégien Anders Behring Breivik est arrêté. Bilan de la journée : 69 personnes sont mortes à Utoya et 8 autres ont perdu la vie dans le centre d’Oslo.

Photographie de Jurunn Økland
La directrice du Centre de recherche en études des genres de l’Université d’Oslo, Jorunn Økland, affirme, analyse à l’appuyi, quie l’auteur de la double attaque de agissait entre autres pour combattre le féminisme.

Dans un volumineux manifeste publié sur Internet, 2083. Une déclaration d’indépendance européenne, l’auteur avoué de la tragédie étale sa haine du multiculturalisme. Bien que le Norvégien de 32 ans ait été quasi exclusivement dépeint comme un être en guerre contre l’immigration musulmane, son dégoût du féminisme est clairement énoncé dans son ouvrage. La directrice du Centre de recherche en études des genres de l’Université d’Oslo, Jorunn Økland, s’est penchée sur cet angle inexploré par les médias. La Gazette des femmes l’a rencontrée dans la capitale norvégienne.

Gazette des femmes : Quel lien faites-vous entre l’antiféminisme et Anders Behring Breivik?

Jorunn Økland : Le lien est évident et direct, car Breivik a été très explicite. Selon lui, ce qu’il a fait était nécessaire pour combattre le féminisme et le « marxisme culturel ». Ces deux courants sont pour lui les ennemis numéro un, les maux qui accablent l’Europe. À plusieurs reprises dans son manifeste, il s’en prend au modèle norvégien de féminisme d’État. Il écrit que « le féminisme est sans doute l’aspect le plus saillant de la rectitude politique dans les sociétés européennes occidentales » (p. 28). Il ajoute à la page suivante que « la féminisation de la culture européenne est presque complétée. Les derniers bastions de domination mâle, les forces policières et l’armée, étant prises d’assaut ».

Certains ont affirmé que le meurtrier se serait rendu sur l’île d’Utoya le pour assassiner l’une des figures marquantes du féminisme norvégien, l’ancienne première ministre Gro Harlem Brundtland.

Il a lui-même avoué aux policiers qu’il projetait de tuer Gro Harlem Brundtland [NDLR : ce fait a été rapporté par le quotidien norvégien Aftenposten dans un article publié le ]. Il avait choisi la date du parce que la première femme à avoir dirigé la Norvège allait prendre la parole devant les membres de l’aile jeunesse du Parti travailliste. Mais la politicienne avait quitté l’île quand l’auteur de la fusillade est arrivé; elle a donc eu la vie sauve.

Gro Harlem Brundtland a été à la tête de gouvernements travaillistes à trois reprises dans les années et . En , elle a instauré le premier « cabinet de femmes », qui comptait 8 femmes sur un total de 18 postes ministériels. Depuis ce jour, les cabinets norvégiens n’ont jamais compté moins de 40 % de femmes.

Les Norvégiens l’appellent « la mère de la nation », mais dans certains commentaires publiés en ligne, Breivik la rebaptise « la meurtrière de la nation ». Elle représente tout ce qu’il abhorre. Il soutient que la Norvège est devenue une société multiculturelle lorsque Brundtland était au pouvoir. Sans compter qu’elle a permis aux femmes de concilier plus facilement le travail et la famille en réformant notamment le système de congés parentaux, ce qui constitue un sérieux problème pour Breivik, qui vénère le modèle familial traditionnel. Gro Harlem Brundtland a donné davantage d’indépendance aux femmes et, bien sûr, ça a transformé la société. Je ne suis pas psychologue et je n’ai jamais rencontré Breivik, mais il est possible d’imaginer qu’il a souffert des effets négatifs de ces transformations sociales, comme les taux de divorce plus élevés, lui qui a vécu la séparation de ses parents alors qu’il était un jeune enfant.

Est-ce que la montée de la droite observée en Occident représente un danger pour les droits des femmes dans les pays scandinaves?

En Scandinavie, du moins en Norvège, on n’a pas de réels partis d’extrême droite; plusieurs préfèrent le terme « formations de droite populiste ». Après les attaques de juillet, certains analystes ont affirmé que la taille et la puissance relative du Parti du progrès ont empêché le développement d’un parti extrémiste en canalisant l’énergie de ceux qui auraient pu être tentés de se lancer dans cette voie [NDLR : deuxième parti le plus populaire de Norvège, le Parti du progrès milite pour un encadrement beaucoup plus strict de l’immigration; Anders Behring Breivik en a déjà été membre].

Ici, l’égalité des sexes est étroitement associée au concept de « norvégienneté ». Cette égalité est donc vue comme un ingrédient essentiel de notre société. Il ne serait pas dans l’intérêt du Parti du progrès, une formation nationaliste anti-immigration, de s’attaquer aux acquis sociaux des femmes. Il est donc difficile de comparer cette formation politique avec d’autres partis conservateurs ailleurs dans le monde, qui s’interrogent par exemple sur le bien-fondé des lois qui légalisent l’avortement. Fait intéressant à noter, et qui représente bien la réalité norvégienne : la présidente du Parti du progrès, Siv Jensen, féministe autoproclamée, est l’arrière-petite-fille d’une des figures de proue du féminisme norvégien de la , Betzy Kjelsberg.

Les Norvégiennes doivent-elles craindre la montée de l’islam?

Non, je ne crois pas que les femmes doivent s’inquiéter. Je me spécialise également dans l’étude des religions, et pour avoir analysé en détail l’histoire du christianisme, je peux vous dire que les chrétiens n’ont pas de leçons à donner en ce qui a trait à l’égalité des sexes. Les religions se transforment lorsqu’elles sont transposées dans de nouveaux contextes ou que des changements politiques surviennent. Ça prend du temps, mais comme les mutations de l’islam sont déjà en cours, j’ai bon espoir qu’elles se poursuivent.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que certains partis de droite se présentent maintenant comme les grands défenseurs des droits des femmes pour rallier les gens derrière leur discours anti-immigration musulmane. Et ça fonctionne! L’argument de l’égalité des sexes est récupéré par des groupes qui ne l’ont jamais mis à l’avant-plan de leurs batailles!

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