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Photographie de Emmanuelle Hébert et Sandra Demontigny de l’UQTR

Notoriété sans frontières

par 

Diplômée d'un baccalauréat en journalisme et d'un certificat en création littéraire à l'Université du Québec à Montréal. Elle travaille actuellement au journal Le Soleil et cumule les collaborations à titre de pigiste, notamment pour Radio-Canada, Châtelaine, L'actualité et Le Devoir.

Partout où elles vont, les sages-femmes québécoises sont vues comme des modèles à suivre. On louange leur formation avancée, on envie leur autonomie, on applaudit leurs maisons de naissance. Et de cette renommée internationale, les sages-femmes d’ici sont souvent les premières surprises.

Lorsqu’on leur parle de leur notoriété mondiale, Emmanuelle Hébert et Sandra Demontigny ont un sourire dans la voix. Mais elles ne s’enflent pas la tête. Les deux sages-femmes font fi des fleurs pour mieux expliquer les raisons de cette popularité. Depuis plus de 30 ans, la persévérance des sages-femmes à se faire reconnaître comme des professionnelles de la maternité a mené à la légalisation de la pratique en 1999, à son développement à l’extérieur de l’hôpital, à une formation universitaire validée par le gouvernement et au succès des maisons de naissance. Et ce sont principalement ces acquis qui rendent les sages-femmes québécoises connues dans plusieurs pays, puisqu’elles sont souvent invitées à aller en parler à l’étranger, quand ce n’est pas à former des consœurs ou à mettre sur pied des maisons de naissance — un modèle créé au Québec.

Photographie de Mme Emmanuelle Hébert.
Emmanuelle Hébert discute avec des membres de la direction de l’Institut national de formation d’action sanitaire et sociale du Gabon, dont le mandat est d’améliorer la formation du personnel paramédical et du secteur social au pays.

Avec comme visée la transmission de leurs connaissances, Emmanuelle Hébert, professeure à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) en pratique sage-femme, et Sandra Demo ntigny, chargée de cours, voyagent dans plusieurs régions d’Afrique, d’Amérique latine et du Maghreb. En décembre, à l’appel de l’Institut national de formation d’action sanitaire et sociale, elles sont débarquées à Libreville, au Gabon, afin de mettre à jour les connaissances des enseignantes en pratique sage-femme.

« On a constaté des manquements dans la formation; elles faisaient certaines manipulations reconnues comme dangereuses ou périmées, raconte Mme Hébert. Sur le plan de l’accueil et de la relation avec les femmes, leur façon de s’adresser aux patientes était autoritaire, voire violente. On est venues ébranler leurs convictions par rapport à ce qu’elles faisaient depuis des années. Elles nous regardaient avec de grands yeux, faisaient toutes sortes de petits gestes et se mettaient à chuchoter. À leur honneur, je dois avouer qu’elles étaient très ouvertes à voir leurs façons de faire remises en question et à en apprendre de nouvelles. Elles étaient ravies qu’on soit là. » Mme Demontigny abonde dans le même sens : « Une femme m’a dit : “Je me sens édifiée, je me sens compétente, je me sens outillée dans mon travail.” C’est le plus beau souvenir de mon séjour au Gabon. »

La clé : l’autonomie

Point fort de la pratique au Québec, l’autonomie au travail fait l’envie de bien des sages-femmes dans le monde. Et elle tire son origine du baccalauréat offert à l’UQTR, qui inclut six stages. Le cadre d’apprentissage est donc très pratique, contrairement à celui de l’Europe, par exemple, plutôt théorique. « Les sages-femmes québécoises travaillent de façon autonome, hors des centres hospitaliers dans la majorité des cas, et en petite équipe. Elles doivent donc exceller dans toutes leurs tâches et être capables de réfléchir seules. Elles sont aussi habilitées à travailler avec peu d’instruments », résume Mme Hébert.

Cette autonomie est l’un des éléments qui ont convaincu Dominique Porret de quitter la Belgique en 1998 pour venir exercer d’abord à Sherbrooke, puis à Nicolet. « En Belgique, la plupart des sages-femmes travaillent à l’hôpital et font la même chose qu’une infirmière en obstétrique au Québec. Elles ont plus de tâches, mais sont moins autonomes », relate celle qui a été présidente de l’Ordre des sages-femmes du Québec de 2007 à 2011. Au Québec, en plus d’avoir le droit de travailler à l’intérieur du système de santé public sans la présence d’un médecin, les sages-femmes offrent le choix du lieu d’accouchement : à l’hôpital, dans une maison de naissance ou à domicile.

Cette autonomie propre aux sages-femmes québécoises est aussi intimement liée à leur approche globale envers les femmes, pendant la grossesse et après l’accouchement. Elles encouragent les femmes en santé à avoir un accouchement naturel et autonome, sans intervention médicale comme la péridurale, la césarienne ou l’utilisation de forceps. « Un des aspects différents de la pratique au Québec, c’est cette confiance en la capacité des femmes à accoucher naturellement, note Mme Porret. Les sages-femmes ont réussi à faire passer cette notion. En Europe, où l’accouchement est très médicalisé, il y a maintenant des sages-femmes belges qui travaillent comme leurs consoeurs québécoises, de qui elles se sont inspirées. »

« La grosse différence entre le Québec et les autres pays, c’est que ce sont les femmes qui ont voulu avoir des sages-femmes, poursuit-elle. À cause de ça, il y a une complicité particulière entre les mamans et ces professionnelles qui n’existe pas nécessairement ailleurs. En Belgique, on a dû créer la demande pour cette pratique. » Maintenant de retour dans le plat pays, Mme Porret travaille dans un hôpital dont la direction souhaite mettre sur pied une maison de naissance, une première au pays.

Le modèle des maisons de naissance est la pierre d’assise de l’autonomie des sages-femmes et de leurs compétences pratiques. Bridget Lynch, sage-femme en Ontario et ex-présidente de la Confédération internationale des sages-femmes, est catégorique : « Le Canada a une bonne expertise, mais le Québec est unique, car c’est le seul endroit au monde où les sages-femmes pratiquent presque tous leurs accouchements à l’extérieur de l’hôpital, et où les maisons de naissance sont intégrées au système de santé. » Dans les faits, 80 % des femmes suivies par une sage-femme choisissent d’accoucher en maison de naissance, et 15 % à domicile.

En créant les maisons de naissance, le Québec a accordé aux femmes le droit d’accoucher hors de l’hôpital tout en étant dans un endroit sécuritaire et adapté. « Le Québec est ainsi devenu un modèle, spécialement pour les pays en voie de développement [où la plupart des femmes accouchent dans des hôpitaux bondés ou hors des grands centres] confrontés à un haut taux de mortalité infantile et maternelle, explique Mme Lynch. L’UNICEF, le Fonds des Nations Unies pour la population et la Confédération internationale des sages-femmes, notamment, travaillent à reproduire le modèle québécois des maisons de naissance. »

Le Québec est unique, soit. Mais il n’est pas question de s’asseoir sur ses lauriers, réplique Bridget Lynch. « Il faut maintenant que le gouvernement du Québec prenne conscience de cette renommée et qu’il mène des actions concrètes pour que davantage de femmes puissent avoir accès aux maisons de naissance. »

Nul n’est prophète en son pays

Céline Lemay ne peut s’empêcher de sourire lorsqu’on la questionne sur la notoriété des sages-femmes québécoises à l’étranger. La vice-présidente de l’Ordre des sages-femmes du Québec et conférencière dans plusieurs pays est heureuse que les échos se soient rendus jusqu’aux oreilles d’une journaliste. Néanmoins, elle reste lucide. « C’est évident que lorsqu’on parle de leur renommée, on ne parle pas de l’intérieur. Elles ont été reconnues légalement au Québec, mais leur malheur, c’est qu’auprès de la population, elles ne sont pas connues. Pire, elles sont méconnues. »

Douze ans après la légalisation de la pratique, Céline Lemay croit que la profession subit encore les contrecoups de la nouveauté. « Être sage-femme, c’est différent d’être infirmière ou médecin. Et il y a encore plein de mythes rattachés à notre travail. Plusieurs croient qu’une sage-femme permet seulement d’accoucher à la maison, qu’elle ne peut pas pratiquer à l’hôpital et qu’il faut payer pour ses services. » Mme Lemay constate qu’à l’intérieur même du réseau de la santé, il reste du travail à faire. « Il y a un manque de connaissances, surtout de la part des ordres professionnels en soins de maternité qui ne sont pas au courant de notre présence, de notre formation et de nos compétences. »

« La reconnaissance reste un défi, confie Sandra Demontigny. On est reconnues par le ministère de la Santé et des Services sociaux, mais dans le centre de santé où je travaille, certains de mes collègues ignorent qu’il existe une maison de naissance! » Le gouvernement a donc agi, notamment en distribuant des dépliants dans les centres de santé et de services sociaux (CSSS), pour mieux informer la population – et les membres du personnel – sur les services des sages-femmes et sur le rôle des maisons de naissance. « Il faut travailler à se faire connaître sur le terrain », indique Mme Lemay.

Paradoxalement, cette quête de reconnaissance se conjugue depuis quelques années avec une hausse constante des demandes pour les services d’une sage-femme au Québec. Avec près de 140 professionnelles sur le territoire québécois (l’Ontario en compte 500), elles peinent à répondre à la demande. Difficile, donc, d’en laisser partir quelques-unes afin de satisfaire aux requêtes de plusieurs pays pour de la formation et de la coopération.

Et si les sages-femmes étaient notre nouveau trésor national?

Pour éviter 3,6 millions de décès

Un rapport du Fonds des Nations Unies pour la population publié en juin 2011 et basé sur une enquête menée dans 58 pays en voie de développement indique que plus de 3,6 millions de décès pourraient être évités d’ici 2015 si l’on augmentait le nombre de sages-femmes. Chaque année, 358 000 femmes meurent en donnant la vie, deux millions de nouveau-nés décèdent dans les 24 premières heures et 2,6 millions d’enfants sont mort-nés. Ces décès sont principalement dus à des soins inappropriés lors de l’accouchement. Le rapport révèle qu’il faudrait former 350 000 sages-femmes dans le monde pour offrir de meilleures conditions d’accouchement aux femmes et ainsi épargner 61 % des mères qui meurent lors de l’accouchement, 49 % des enfants mort-nés et 60 % des nouveau-nés décédés. Cette situation trouve évidemment écho chez des sages-femmes québécoises, dont Emmanuelle Hébert, qui préparent un projet de jumelage avec des sages-femmes de la Tanzanie. (Nathalie Bissonnette)

Source : Centre d’actualités de l’ONU

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4 Réactions

  1. Cynthia P.

    Je suis aussi très fière de vous, et reconnaissante. Bravo!

  2. Charles Primeau

    Bravo Emmanuelle et Sandra, nous sommes fiers de vous.

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