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Photographie de Annie Cloutier

Nous sommes toutes des actrices sociales

par 

A terminé sa maîtrise en sociologie et a écrit deux romans, Ce qui s’endigue et La chute du mur. Ses thèmes de prédilection sont la maternité, la sexualité, la construction de l’identité, le féminisme différentialiste et la sociologie du quotidien.

Nous, les femmes, devons participer au discours public en employant une langue qui affirme notre réalité. Chaque fois que nous parlons, chaque fois que nous écrivons, ce peut être une société plus égalitaire que nous bâtissons.

Nous avons l’équité salariale, nous avons la Loi sur l’assurance parentale, nous avons la féminisation des titres. Mais l’affirmation de nous-mêmes, nous ne l’avons pas encore.

Non. La conviction profonde que notre parole est égale à celle des hommes, nous ne l’éprouvons toujours pas sans équivoque. Nous craignons encore, en , d’utiliser cette parole, de la mettre en jeu dans le discours social, de l’affirmer sereinement, avec les mots qui nous conviennent. Des exemples?

Le mois dernier, j’ai terminé la rédaction de mon mémoire de maîtrise en sociologie. Ma recherche portait sur le choix de certaines mères éduquées de la classe moyenne québécoise de se faire mères au foyer. En écrivant au sujet de ces femmes originales et affirmées dans une perspective sociologique féministe, j’ai dû faire d’elles… des acteurs sociaux. « Actrices sociales »? J’aurais dû l’oser. Je ne l’ai pas fait.

Cette semaine encore, un médecin m’a servi l’une des expressions les plus subtilement dépréciatives de la langue française : « C’est qui, le médecin qui vous a accouchée? » m’a-t-il demandé avec une authentique inconscience. La formulation est correcte, mais épouvantablement paternaliste, et je la reçois chaque fois comme un coup de poing aux entrailles, comme la dépossession de l’un des accomplissements les plus significatifs de ma vie de femme : accoucher. Personne ne l’a fait à ma place! Or, ce n’est pas juste une expression. Employer le langage précis qui désigne notre rôle et notre perspective dans la réalité sociale est au contraire crucial. Mais je n’ai pas corrigé mon médecin, ce jour-là. (Crainte d’être jugée futile ou acariâtre. Abdication. Lassitude.)

Je me prépare à dîner en écoutant la tribune téléphonique de Pierre Maisonneuve à la Première Chaîne de Radio-Canada. Ce midi comme presque tous les jours, entre 3 et 10 hommes exprimeront leur opinion sur les ondes étatiques pour chaque femme qui décidera d’en faire autant. En ligne, le ratio sera le même.

Lorsque, sur Facebook, j’émets une opinion sur un sujet sociopolitique controversé, la presque totalité des enthousiastes qui se jettent dans la bataille argumentative sont des hommes. Généralement, les femmes se contentent de me remercier pour les liens que je publie ou d’indiquer qu’elles « aiment ».

En tant que sociologue, je m’intéresse à la façon dont la langue et les discours sociaux (c’est-à-dire la forme et la signification de ce que nous disons collectivement) créent la société. Nous avons toutes entendu des publicitaires affirmer que les contenus médiatiques sont le reflet d’un consensus et qu’ils n’imposent rien. C’est faux. Ce que nous écrivons, ce que nous disons, la fréquence à laquelle nous le faisons, les mots que nous choisissons et les images que nous utilisons inventent continuellement notre monde. Et toutes, nous pouvons exercer de l’influence sur cette création et en orienter la progression.

Pourquoi craignons-nous de prendre la parole? De rectifier les propos des gens qui nous jettent des expressions réductrices à la tête? De rejeter les tournures de la langue française qui nous dévaluent? Pourquoi n’hésitons-nous pas à publier les photos les plus mièvres ou loufoques sur nos réseaux sociaux, alors que nous nous gardons une gêne qui confine à la poltronnerie au moment d’intervenir dans les débats de l’heure? Nous qui dans nos vies privées maîtrisons si bien le langage, pourquoi nous taisons-nous devant public?

C’est au fond et comme toujours de pouvoir qu’il est ici question. En désirons-nous notre juste part? Acceptons-nous le courage et la dignité qu’il requiert? Nommer notre réalité, exposer notre point de vue, c’est en imposer la pertinence et l’égalité.

Nous avons mis nos enfants au monde. Nous avons une conception intelligente et légitime de la société égalitaire que nous souhaitons. Nous sommes des actrices sociales.

Qu'en pensez-vous?

4 Réactions

  1. Ginette Plante

    Je me reconnais beaucoup dans votre article. Je pense, je réfléchis…Pourtant j’hésite longtemps à exprimer mon opinion publiquement: peur de me tromper, de me faire tomber dessus, que mes idées soient jugées insignifiantes etc. J’écoute régulièrement la tribune de Pierre Maisonneuve, je ne me décide jamais à téléphoner. J’ai eu l’impression que plus de femmes téléphonaient lorsque celui-ci fut remplacé par une femme, quelques midis, l’an dernier.
    Il y a une brochure réalisée par le Centre-femmes La Jardilec de St-Jean-Port-Joli(418-598-9677)ou(jardilec@globetrotter.net ou http://www.cflajardilec.org):<>, conseils pour écrire un texte d’opinion. Très intéressante, elle nous donne desoutils pour exercer le pouvoir de la plume.

  2. Chantale Leclerc

    J’abonde dans le même sens que l’auteure pour l‘ensemble de son propos. Mais je voulais apporter une petite nuance quant à l’une de ses affirmations : « nous avons l’équité* salariale… ».

    Effectivement, le Québec est l’une des sociétés les plus avant-gardistes dans ce domaine au Canada et même dans le monde grâce à sa Loi sur l’équité salariale promulguée en 1996. Cependant, aujourd’hui, malgré des avancées certaines, les Québécoises ne bénéficient en général que d’une équité de droit plutôt que d’une équité de fait. Les employeurs, majoritairement des hommes, hésitent grandement à mettre la main à leur poche et à offrir un salaire équitable à tous leurs employés. Et dans ce cas, ce sont majoritairement les femmes qui sont brimées, surtout dans le secteur privé. La Loi ayant malheureusement peu de dents envers les employeurs récalcitrants, les progrès tardent à se matérialiser.

    *À ne pas confondre la notion d’ÉQUITÉ salariale avec celle d’ÉGALITÉ salariale, qui elle, est généralement considérée comme acquise au Québec et même au Canada depuis quelques décennies.

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