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Et si on jouait au papa et à la maman?

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Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

Que se passe-t-il lorsque la relation thérapeutique se transforme en relation sexuelle?

Un livre fort intéressant vient d’être publié par deux psychothérapeutes québécoises, Hélène Lapierre et Marie Valiquette, sur un sujet controversé : l’intimité sexuelle entre thérapeute et client.

En s’appuyant sur douze histoires de cas, les auteures démontrent avec brio qu’un ou une thérapeute qui accepte d’avoir des relations amoureuses et sexuelles avec sa cliente (les femmes sont plus souvent victimes que les hommes), commet dans tous les cas une faute professionnelle majeure.

Chacune de nous a tendance à répéter les scénarios de son enfance, tout particulièrement au cours d’une thérapie. Chez plusieurs personnes, ces scénarios constituent une immense demande d’amour et d’attention privilégiée. Le ou la thérapeute qui prend cette demande au pied de la lettre et qui y répond par l’intimité amoureuse et sexuelle fait preuve d’incompétence notoire et transgresse gravement le code de déontologie de sa profession.

Les auteures énumèrent les types de thérapeutes enclins à commettre ce genre d’abus. Elles répertorient six catégories : le thérapeute qui ne connaît pas les règles à cause d’un manque de formation professionnelle solide; celui qui enfreint les règles dans un moment de vulnérabilité personnelle et qui est prêt à reconnaître son erreur; celui qui manifeste des symptômes névrotiques graves; celui qui est incapable de maîtriser ses pulsions sexuelles; celui dont la personnalité est antisociale, et enfin, le thérapeute carrément psychotique.

Dans les douze témoignages qui nous sont présentés, nous voyons à l’œuvre un professionnel appartenant à ces catégories. (L’anonymat de toutes les personnes est soigneusement respecté. ) Certains d’entre eux sont d’éminents psychiatres québécois, d’autres des thérapeutes ayant la qualité de prêtre ou de religieuse. L’un des cas particulièrement poignant met en scène Evelyne, une étudiante de 18 ans, et son professeur de psychologie au cégep, un homme d’une cinquantaine d’années qui use de son autorité pour imposer à la jeune fille une thérapie pour le moins traumatisante.

Inutile de dire, en effet, que pour la majorité des patientes, les séquelles de la faute professionnelle du thérapeute sont graves et vont parfois jusqu’à la crise suicidaire. Dans 10% des cas, l’intimité sexuelle au cours de la thérapie n’a pas de conséquences fâcheuses tout en n’étant d’aucune utilité. Dans 90% des situations, par contre, la cliente sort de l’expérience en état de choc. Elle est en effet submergée par des souvenirs douloureux et envahissants, elle souffre de cauchemars à répétition, elle éprouve un sentiment de détachement et de fermeture dans les sphères de l’intimité et de la sexualité et elle ressent une culpabilité écrasante.

La partie théorique du livre et les commentaires sur chacun des cas constituent une analyse à la fois fine, pénétrante et facilement accessible au grand public. Les auteures y abordent, entre autres choses, la question des recours. Elles encouragent les victimes à porter plainte auprès de la corporation professionnelle à laquelle appartient le thérapeute. Elles reconnaissent cependant que peu de victimes déposent une plainte officielle. La plupart craignent de passer pour folles ou d’être accusées d’avoir tout inventé.

Certaines clientes ont le courage de chercher un nouveau thérapeute après avoir vécu l’expérience douloureuse de l’intimité sexuelle. Il leur faut alors s’assurer qu’elles tomberont cette fois-ci sur une personne compétente. Mais la chose ne semble pas facile. Une cliente raconte que lorsqu’elle expliquait ce qui lui était arrivé dans sa précédente thérapie, les réactions des intervenants étaient pour le moins décevantes : le premier a déclaré qu’il ne voyait rien là d’incorrect; le deuxième a tout simplement laissé tomber « ça se fait beaucoup»; quant à la troisième, elle est demeurée complètement pétrifiée par l’histoire.

Comment se comporte un thérapeute compétent lorsqu’il reçoit une victime? « Il doit reconnaître le caractère réel de l’abus et aider sa cliente à analyser ce qui s’est passé, tout en respectant le rythme de celle-ci. »

Au fait, savez-vous quel serait le pourcentage de thérapeutes qui se livrent à des abus sexuels sur leurs clientes? Environ 15% . De quoi faire frémir. De quoi aussi encourager toutes celles qui décident d’entreprendre une thérapie à bien « magasiner » sa ou son thérapeute et à réagir avant que le fameux divan ne se transforme en plumard.

Source

  • J’ai fait l’amour avec mon thérapeute d’Hélène Lapierre et de Marie Valiquette, Montréal, Éditions Saint-Martin, 1989, 192 p.

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