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Notre histoire est-elle une épopée?

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Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

Petite devinette : quand les Amérindiennes du Québec ont-elles pu exercer leur droit de vote pour la première fois au palier provincial? Réponse : le 25 avril… 1970.

Val-d’Or. Me voilà au cœur de cette forêt d’épinettes que l’on évoque si souvent dans le Sud. Mais, ce ne sont pas les épinettes qui me sautent aux yeux. Ce sont les silences.

Ceux d’une forêt qui cache un arrière-pays que l’on connaît si peu. Et les silences des Algonquines qui semblent se recueillir, se retirer par en dedans quand on leur adresse une question.

Mais qu’allait-elle faire à Val-d’Or cette journaliste du Sud? Motif avoué : tenter de savoir si les femmes autochtones du Québec avaient quelque raison de fêter avec nous, en avril 1990, le cinquantième anniversaire du droit de vote des Québécoises. Guidée par Monik Sioui, une Abénaquise-Huronne qui s’occupe d’animation communautaire et de violence faite aux femmes en Abitibi-Témiscamingue, j’ai dû revoir l’histoire des femmes du Québec, mais par l’autre bout de la lorgnette. Car si notre vote a 50 ans, celui des femmes autochtones est beaucoup plus récent. Elles pourront bel et bien fêter leur 50e dans les réserves du Québec, mais en l’an… 2019!

Qui prend mari…

Et pourtant, leur tradition ne pouvait en aucune façon laisser présager une telle situation, car la culture amérindienne a toujours permis aux hommes et aux femmes de choisir leur chef, en toute égalité.

Une loi fédérale, la Loi sur les Indiens vient mettre la hache dans cette tradition en 1869 en décrétant qu’une femme autochtone qui épouse un allochtone perd tous ses droits. « La femme perd son statut si elle se marie avec un Indien non reconnu », dit Monik Sioui. La loi était également très discriminatoire pour la femme qui épousait un Indien d’une autre réserve. En disant aux femmes « Qui prend mari prend pays », cette loi a fait un mal énorme à la nation. En éliminant les femmes, on pensait éliminer le problème indien.

En 1920, un ministre adjoint aux Affaires indiennes disait même qu’il visait à ce qu’il n’y ait plus d’Indiens au Canada, à ce qu’il n’y ait plus de ministère des Affaires indiennes. Il appelait ça de l’émancipation, de l’avancement!

Double oppression

Ainsi la mère de Monik, une Abénaquise d’Odanak, se marie en 1949 et va habiter au Village-des-Hurons. Lorsque son mari meurt, elle n’a plus aucun droit de revenir vivre dans la réserve d’Odanak. Une loi blanche le lui interdit : « C’est avec cette loi que l’on a commencé à évincer les femmes au compte-gouttes, dit Monik. Les hommes qui épousaient des allochtones n’avaient pas de problème mais, les Indiennes, elles, devaient partir. Notre histoire est celle d’un peuple qui a été colonisé et dont les femmes ont été opprimées doublement, à cause de leur race mais, aussi de leur sexe. »

Il faut attendre en 1960 pour que les Indiens qui vivent dans des réserves aient le droit de voter au Canada. Triste record : le Québec sera la dernière province à accorder ce droit aux autochtones en 1969 un vote qui s’exerce pour la première fois le 25 avril… 1970!

En l’an 2035, plusieurs femmes autochtones du Québec pourront donc se rappeler qu’elles ont retrouvé leur statut légal en 1985 en redevenant membres à part entière de leur communauté. En l’an 2019, elles pourront aussi fêter le 50e anniversaire de leur droit de vote au Québec. Une fête qui pourrait bien ne pas en être une si l’on pense que lors de l’élection du 25 septembre dernier, à peine la moitié des Autochtones du Québec se sont inscrits pour le scrutin et que seulement le quart ont exercé leur droit de vote. Pour Rita Drouin, secrétaire provinciale de l’Association des femmes autochtones du Québec (un organisme qui regroupe plus de 2500 membres), « même si le droit de vote nous est acquis, nous ne marchons pas au son d’un même tambour. Notre vie quotidienne est une lutte constante », disait-elle lors du colloque régional de Femmes en tête tenu à Amos l’automne dernier.

Mais, au fait, quand nous chantons « notre histoire est une épopée », parlons-nous vraiment d’une « suite d’événements historiques de caractère héroïque et sublime », comme le suggère le Petit Robert au mot « épopée »?

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