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« Marie, Thérèse, Idola. Avec les hirondelles. Vous faites notre printemps, » dit la chanson composée à la mémoire de ces trois suffragettes pour Les 50 heures du féminisme, un forum à allure de souvenir et à saveur d’avenir tenu cinquante ans, presque jour pour jour, après l’obtention du droit de vote.

Elles étaient 3500 cette fin de semaine-là à déambuler dans le labyrinthe de l’Université du Québec à Montréal, à galoper du A2845 au J1875… Beaucoup de femmes de 50 ans et plus, venues en solitaires, partant à toute heure du jour à la recherche de « leur » atelier. En choisissant Le plaisir… de la couleur, Françoise, 79 ans, s’est ainsi offert trois heures d’arc-en-ciel!

« On revendique encore l’égalité, et c’est une chance, pour les plus jeunes de découvrir ces luttes que des Québécoises ont menées », dit l’une de ces femmes d’âge mûr venue de l’Outaouais. Car des jeunes, il y en avait aussi. Peut-être pas autant qu’on l’aurait souhaité, mais certaines avaient déjà hâte de fêter un autre anniversaire, celui de l’égalité totale, et surtout « qu’on n’ait plus à en parler ». Beaucoup de femmes dans la trentaine et la quarantaine. Quelques-unes portant à bout de bras depuis des années des associations dont la survie est encore précaire; d’autres se sentant davantage concernées au lendemain du drame de Polytechnique. « J’ai changé depuis le 6 décembre. Je serai beaucoup moins tolérante désormais », déclare l’une d’elles, fraîchement débarquée dans un monde de préoccupations féministes. Ces femmes voulaient écouter, parler, expérimenter ou être tout simplement là pour participer à ce qui ressemblait à un « plein d’énergie » pour les féministes du Québec.

Les organisatrices de l’événement avaient privilégié une formule misant sur la liberté et la variété de choix beaucoup plus que sur des activités ou des animatrices vedettes. « On ne voulait pas faire du forum un rassemblement d’intervenantes ou une plate-forme politique, mais plutôt susciter une réflexion », nous dit Danielle Fournier, présidente de Femmes en tête.

Ainsi dit, ainsi fait. Il y eut bien sûr la dissidence des femmes immigrantes et quelques manifestations contre les coupures gouvernementales. Et l’appel à la solidarité des femmes autochtones par la voix de Michelle Rouleau, présidente de leur association, et de Mary Two-Axe Early, responsable de la première mobilisation des Amérindiennes en 1960. On a bien relancé l’idée d’une pétition pour demander une enquête publique sur les événements de Polytechnique et pour faire changer le nom de la station de métro Henri-Bourassa. Mais les organisatrices avaient raison Les 50 heures n’ont pas été un lieu de revendications politiques.

Comment résumer une telle fin de semaine? Il aurait fallu jouir du don d’ubiquité pour assister aux 250 activités offertes lors de ce forum : des ateliers dont les thèmes tournaient autour de la famille, du travail, de la santé, de l’amour et de la violence. Des ateliers qui, malgré une allure parfois scolaire (oui, elle parle et longtemps et oui, je prends des notes avec une application exemplaire), ont permis à des femmes de plusieurs régions du Québec de témoigner de leurs problèmes et de leur questionnement. Elles l’ont fait avec des mots qui, souvent, nous allaient droit au cœur avec une franchise désarmante et, quand le sujet s’y prêtait, avec un humour bienfaisant.

La pauvreté

L’atelier où l’on posait la question « Les femmes seront-elles toujours pauvres? », a attiré à peine une vingtaine de participantes dans un amphithéâtre qui aurait pu en contenir 230. Une occasion ratée par plusieurs de revoir les exigences liées à la nouvelle loi sur l’aide sociale, « dont la visée patriarcale demande aux femmes de se soumettre à un conjoint ou de se trouver une jobine, dit l’une des intervenantes. Une autre constate la tendance gouvernementale actuelle à compter de plus en plus sur le bénévolat des femmes pour rendre service « là où l’on coupe », pour s’occuper des grands enfants qui collent à la maison, pour se porter encore « responsables des personnes non autonomes de la société ». L’équité salariale apparaît comme l’enjeu de la décennie. Une femme de 50 ans, gardienne d’enfants, admet ne récolter qu’un maigre salaire annuel de 7800 $ à travailler 55 heures par semaine. C’est toute la reconnaissance économique du travail auprès des enfants que cette femme revendique : « On paie davantage les gardiens de zoo que les techniciennes en garderie », dit-elle.

De leur côté, des femmes du Plateau Mont-Royal (un quartier de Montréal) essaient de contrer cette inégalité en développant des cuisines collectives pour les familles à faibles revenus. Une solution communautaire qui évite bien du gaspillage tout en créant une profonde solidarité.

Le silence

Certains ateliers ont permis d’entendre des mots qui ne sont jamais dits. La Collective des femmes de Nicolet raconte comment elle a organisé un concours d’écriture permettant à des femmes de milieu rural, disant vivre « à l’ombre des clochers et des silences », de se projeter sur la place publique en éditant leurs récits de vie rédigés sans prétention littéraire.

Des confidences qui rappellent une époque où il était tabou de parler de régulation des naissances, où il fallait s’inventer des codes pour parler de « ça » au téléphone (il n’était pas rare de se retrouver à 12 familles sur la même ligne). Des confidences aussi sur un divorce : « Il me disait que j’allais craquer. Je lui ai fait l’affront de rester debout. Il m’en veut encore. »

Dans l’atelier Inceste et santé des femmes, la présidente de la maison d’hébergement Entre-Deux a soulevé toute la problématique des séquelles physiques et psychologiques liées à l’inceste. Ses propos trouvent écho dans le témoignage de cette participante victime d’inceste de la part de son père de l’âge de 18 mois à l’âge de 15 ans. Elle se retrouve avec des problèmes intermittents de claudication, avec des dommages au col de l’utérus, une absence de pilosité jusqu’à l’âge de 26 ans. Sans parler des maux de tête, des ulcères, de l’insomnie, un mal venu de cette enfance où « il faut dormir avec un troisième œil dans le dos. On n’a jamais de sécurité, c’est chez nous qu’on est en danger… »

Dans cet atelier, on s’est invitées non seulement à la vigilance, mais aussi à l’action, à l’exemple de cette femme qui a raconté avoir tenu son bout en se rendant compte que sa fille de 8 ans avait été abusée par son cousin de 16 ans. Dans cette famille dont le secret a été rompu par des procédures judiciaires, les mères ne se parlent plus, mais l’une d’elles peut dire à sa fille : « Lui, il mesure peut-être 6 pieds, mais toi tu es plus grande encore. »

La peur

Coordonnatrice d’un Centre d’aide aux victimes d’actes criminels, à Chicoutimi, Marthe Vaillancourt lutte elle aussi pour rompre le silence et la peur qui entourent la violence faite aux personnes âgées. Jusqu’en mars dernier, le quart des personnes à qui elle est venue en aide étaient des gens âgés. La violence à leur égard va bien plus loin que le vol d’une bourse dans la rue. Elle contraint des hommes et beaucoup de femmes à vivre dans la crainte de certains membres de leur propre famille. « Très souvent, dit Marthe Vaillancourt, le médecin est le seul à savoir la vérité. On raconte que la personne âgée est tombée, qu’elle s’est frappée sur le coin de l’armoire, mais quand les bleus se retrouvent autour du cou, aux seins, dans le bas du ventre… ? L’agresseur, souvent apparenté à la victime, crée l’isolement autour de la personne âgée. Nous devons, conclut-elle, visiter les personnes que nous sentons très seules. »

Un livre à des centaines d’auteures

Aux quatre coins du Québec, 157 groupes locaux et régionaux de femmes, 18 associations provinciales, 9 regroupements syndicaux ont pris un temps d’arrêt, avant la fête d’avril, pour répondre à cette question : « Qu’est-ce que le féminisme a changé dans la vie et l’identité sociale et culturelle des femmes depuis cinquante ans? » Vaste opération dont le résultat tangible, De travail et d’espoir, trace le portrait très à jour des besoins et des actions des femmes et lance un coup de sonde vers l’avenir.

L’amour

Question numéro 7 : Vous vous êtes enfin trouvé un « chum » et vous décidez que c’est l’homme de votre vie. Choix des réponses : 1. Vous déménagez chez lui avec vos deux enfants, leur hamster, votre chat et vos meubles anciens. 2. Vous cohabitez avec lui du vendredi 18 h au lundi 8 h. 3. Vous craignez la dépendance amoureuse et vous acceptez un emploi non traditionnel à la Baie James.

Dans une salle pleine à craquer, les crayons répondent joyeusement au quiz « Etes-vous une amoureuse féministe? », préparé sans prétention scientifique par les filles de l’ex-Vie en rose. Compilation des résultats : chaque participante se retrouve classée soit abeille frileuse, soit tourterelle conciliante, soit tigresse provocatrice. Un beau prétexte pour parler dans la bonne humeur de ses amours difficiles, romantiques, négociées, à distance, rompues, à redéfinir, pour rire de notre façon de ne pas toujours réussir à être conséquente 24 heures sur 24.

En complément, le lendemain, trois féministes ouvrent leur cœur de femmes de tête. Entre celle qui a presque renoncé devant la difficulté « de trouver quelqu’un dans un monde où rien n’est évident », celle qui vante les charmes du lesbianisme et celle qui se demande « si l’ennui ne guette pas tout autant les relations égalitaires que les relations main dans la main », la question des rapports amoureux est chaudement discutée dans ses contradictions. « Certains hommes sont déconcertés par les besoins et les faiblesses des femmes alors qu’ils avaient acheté le modèle « femme de tête avec attaché-case », dit l’une d’elles en concluant cet atelier sur un appel à toutes fort bien reçu : « Allez… et aimez-vous. » Qui a dit que les féministes n’aimaient pas l’amour?

Les préjugés

Le saviez-vous : bonheur rimerait avec minceur? Le Centre des femmes de Verdun se penche sur cette obsession depuis plusieurs années. Les responsables ont présenté un outil d’animation préparé de longue main qui explique ce qui se passe dans le corps lorsqu’on suit un régime et qui rétablit la notion de poids naturel influencé par l’hérédité et les expériences vécues depuis la petite enfance.

La trentaine de participantes à cet atelier Pourquoi tant de femmes veulent-elles maigrir? étaient bien d’accord : on devrait surtout arrêter de penser que l’amaigrissement va tout régler.

Dans une autre salle, un autre point de vue : l’interprétation des problèmes de poids serait carrément socioculturelle. Des problèmes qui ne peuvent pas se régler par des exercices, des régimes, des thérapies; il revient aux femmes de réagir au lieu de subir, de se dire que l’on a faim d’être respectées, de prendre sa place, d’exprimer son potentiel. Selon la psychothérapeute Rose-Aimée Bédard, « se faire dicter sa conduite, suivre un régime, c’est entretenir l’idée culturelle que nous sommes malades, que nous avons toujours quelque chose de trop ».

L’accouchement technologique

Ce qui semble l’évidence même a fait l’objet d’un rappel étonnant au cours de cette fin de semaine. « Les femmes sont compétentes pour accoucher », a lancé cette infirmière en obstétrique qui s’insurgeait contre l’invasion technologique dans les salles d’accouchement. « Quand une femme nous dit : « J’ai besoin de 9 mois et 2 jours pour accoucher elle fait une revendication incroyable par rapport à l’équipe médicale et par rapport au conjoint, renchérit une anesthésiste française. L’accouchement, après tout, ce n’est pas un championnat. » Mais à qui et à quoi sert cet appareillage technologique présenté comme essentiel? « A gérer les départements hospitaliers, à gérer le temps, à calmer les inquiétudes de l’équipe périnatale affirme une sage-femme montréalaise. Je n’ai encore trouvé aucun appareil ou aucune technique qui puisse unifier la maternité. Par rapport à ce qu’elles ressentent et à ce qu’on leur propose, les femmes sont ambivalentes », conclut-elle. « Et si elles refusent le recours à la technologie-qui, lui, est parfaitement cohérent avec les valeurs actuelles, elles se placent en situation de marginalité, ajoute la sociologue Maria De Koninck. Leur choix est presque considéré comme antisocial. Les femmes finissent par se percevoir dangereuses pour leur enfant. »

Des signes d’approbation dans la studieuse assistance montraient qu’en ce beau dimanche matin, ultrasons, moniteurs et supertests n’avaient pas la faveur populaire.

En tête d’affiche

Un moment unique que le spectacle présenté à l’aréna Maurice-Richard à la mi-temps de cette fin de semaine. Dans Femmes en tête d’affiche, Denise Filiatrault y est allée d’une mise en scène efficace et inventive : l’histoire du vote des femmes est devenue un véritable suspense pendant la première partie du spectacle.

Un moment unique aussi pour retrouver sur scène des féministes qui marquent la vie québécoise depuis bien des années et des artistes qui ont su provoquer, chacune à leur façon, une émotion qui faisait des vagues, des coulisses jusqu’aux derniers gradins sur un fond de scène animé par un orchestre entièrement composé de femmes.

Quand Renée Claude a entamé la partie variétés du spectacle en chantant C’est le début d’un temps nouveau, on y croyait… presque. Un féminisme tonique éclatait de partout. Oui, les femmes savent faire les choses. Les 5000 personnes qui assistaient à cet événement l’ont manifesté. Et ce soir-là, nous étions plus d’une à nous sentir majoritaires, aussi isolées et poids-plume puissions-nous parfois nous sentir à Rouyn-Noranda, Belœil, Chicoutimi…

L’épuisement professionnel

Une infirmière en santé mentale qui a collaboré à l’élaboration d’un programme d’identification et de prévention du burnout pour la CSN a présenté à son auditoire une stratégie par petits pas permettant de sensibiliser graduellement le personnel et les responsables d’un organisme à cette réalité. Des représentantes syndicales présentes à cet atelier souhaitent plutôt y aller de revendications plus globales.

« Il faut arrêter de vouloir tout régler en même temps, dit Marie Roy. Je n’ai pas de solution magique, mais pourquoi ne pas au moins commencer par installer des lieux de rencontre, mettre en place des mécanismes pour s’entraider avant qu’il ne soit trop tard, avant de se retrouver avec d’autres suicides comme nous en avons connus dernièrement. Le burnout est lié au travail, à la tâche à accomplir et bien souvent aussi à l’absence fréquente de support. » Un nouveau dossier qui fait désormais partie des revendications syndicales, mais qui laisse perplexe quand on pense, comme le dit Marie Roy, que tout récemment, des infirmières prenaient des pauses-café comme moyen de pression.

Sources

  • Femmes en tête, De travail et d’espoir, Montréal, les éditions du remue-ménage, 1990, 199 p.

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