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Mi-mai. Université Laval. Un colloque sur les questions démographiques. Une intention délibérée et une volonté manifeste de dépoussiérer les idées reçues sur le phénomène de la dénatalité et celui du vieillissement. Rafraîchissant après tant de fausses alarmes!

Chouchou des débats de l’heure au Québec, un certain discours démographique rappelle étrangement celui que tenait le clergé catholique il n’y a pas si longtemps. Démographes et autres férus du taux de natalité semblent avoir pris le relais pour frémir d’horreur en apercevant tous ces ventres désespérément plats qui mettent en péril notre avenir collectif.

Les appels de détresse fusent de tous les côtés : depuis quelques années déjà, le père de la démographie québécoise, Jacques Henripin, sonne la fin de la récréation parentale dans son dernier livre, Naître ou ne pas être. Nous serions en train de démembrer le Québec, de le fractionner : 1, 4 enfant, c’est ce que les femmes produisent… et c’est trop peu. Lise Payette accouche d’une bombe sous forme d’un film au titre tranchant et sans équivoque : Disparaître. La société québécoise, nous assure-t-elle, est menacée d’extinction à court terme. Collectivement parlant, nous aurions des tendances suicidaires… Pressé de questions sur sa « première priorité », le premier ministre Bourassa, plus communément associé au développement économique, n’hésite pas un instant : l’avenir démographique du Québec. Baby bonus succèdent au baby boom.

Bref, le Québec met les cigognes au chômage, ce qui ne va pas sans soulever plusieurs points d’interrogation dans la tête des nostalgiques de la revanche des berceaux : qu’adviendra-t-il de l’avenir du français en Amérique? Et de la survie du peuple québécois? Et du poids du Québec au sein du Canada? Serons-nous remplacés par les immigrants? Et qui paiera nos pensions quand nous serons vieilles ou vieux?

Personne n’ose vraiment pointer du doigt le coupable, l’insouciant responsable de la catastrophe, mais tout un chacun souhaite que, par magie, la tendance change et que les femmes jettent à la poubelle pilules, stérilets et autres nuisances au Québec prospère de demain.

Curieusement, les femmes ont jusqu’à maintenant accueilli le discours démographique avec un haussement d’épaules bien qu’elles soient les premières concernées. Les féministes tardent à réagir au discours alarmiste sur la baisse de fécondité des Québécoises. Apparemment, ce discours prononcé haut et fort ne les rejoint pas, ne les touche pas.

Assez, c’est assez, en est venu à dire le Conseil du statut de la femme (CSF), bien décidé à briser ce silence un peu louche en organisant un débat sur la question. Un colloque de deux jours tenu en mai à l’Université Laval, à l’intérieur du 58e congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS) (section Études féministes), a réuni une douzaine de spécialistes en sciences humaines invitées à jeter les bases d’un nouveau discours.

Les mots pour le dire

D’entrée de jeu, la présidente du CSF, Marie Lavigne, a lancé une boutade : « Et si la démographie avait une mère, mettrait-on autant d’insistance à parler de dénatalité? » Bien entendu, la boutade soulevait en fait deux problèmes : celui du silence des femmes et celui de la place (énorme) prise par le sujet « dénatalité » dans la série des préoccupations sociales de l’heure.

Il est temps que les femmes prennent position, a-t-elle dit en substance, si elles ne veulent pas que d’autres définissent à leur place les problèmes à partir de valeurs dans lesquelles elles ne se reconnaissent pas. Le temps est venu de trouver les mots pour le dire.

Le moment est d’ailleurs bien choisi, renchérit Yolande Lavoie, démographe à l’Université de Montréal, puisque le Québec traverse présentement une période de transition démographique, passant de la croissance à la décroissance. Ce processus, qui entraînera des changements majeurs, est en cours et les femmes devraient tirer profit du flou temporaire qui l’accompagne et des inquiétudes qu’il soulève pour poser leurs conditions, affirmer leur pouvoir de négociation.

Forger un nouveau discours, soit, mais pour dire quoi? Chose certaine, le ton adopté par les participantes au colloque donne à penser que rien, mais alors rien, dans la situation actuelle et appréhendée ne constitue un incitatif suffisamment puissant pour encourager les femmes à se lancer dans un baby boom phase deux.

La charrue avant les bœufs

Dès que les femmes s’immiscent dans le débat, un problème de point de vue surgit : les « alarmistes » adoptent une vision basée sur les besoins collectifs en matière de reproduction. Les femmes, au contraire, entretiennent un rapport beaucoup plus intime à la maternité. Par essence, le désir d’enfant est individuel, non collectif, a-t-on fait valoir. On ne fait pas d’enfants pour sauver une langue, un pays, une nation, mais pour vivre une relation d’amour avec une petite personne qu’on regardera grandir…

D’où la sourde oreille aux appels répétés des démographes et des politiciens. Le slogan féministe des années 70, « nous aurons les enfants que nous voulons », demeure tristement d’actualité, a-t-on lancé au cours du colloque. Et s’il y a un problème de point de vue, ce doit être parce que quelqu’un, quelque part, veut mettre la charrue devant les bœufs.

« Ne brûlons pas les étapes », a-t-on souvent répété. Avant d’inciter les femmes à faire plus d’enfants, la société devrait leur offrir des conditions favorables à la maternité : congés parentaux, congés à traitement différé, services de garde, aménagement et réduction du temps de travail, amélioration des normes minimales de travail, participation plus grande du père, engagement plus sérieux de l’État et de l’entreprise et, surtout, reconnaissance sociale du rôle parental.

La liste est longue. Certaines disent en avoir assez de prêcher dans le désert et de dénoncer l’attitude ambiguë des « alarmistes » qui reprochent aux femmes de ne pas se préoccuper de l’avenir de la nation et, du même souffle, ignorent leurs demandes, comme si la naissance de Ludovic ou de Sabrina relevait du domaine privé. Autrement dit, vos enfants, c’est nous qui les voulons, mais c’est à vous qu’il revient d’en assumer l’entière responsabilité!

Au banc des accusés, le monde du travail qui refuse toujours obstinément, malgré le fait que la majorité des femmes travaillent (et une proportion sans cesse croissante de mères de jeunes enfants), de s’adapter à ce changement social profond.

En priorité, ont donc convenu les conférencières invitées, il faut de toute urgence « accorder le désir d’autonomie des femmes à leur désir d’enfants ».

Encore aujourd’hui, a-t-on déploré, les femmes, lorsqu’elles sont enceintes ou mères de famille, se sentent exclues du monde du travail : c’est à elles à s’y adapter à elles de se débrouiller pour que leur grossesse ou leur enfant ne nuise en rien à l’entreprise. Perte de crédibilité pour les femmes cadres, travail précaire et mal rémunéré pour les autres, travail à temps partiel sont autant de prix à payer pour tenter de concilier emploi et vie de famille. Et on se surprend qu’elles ne fassent pas plus d’enfants…

Chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique, à Paris, Anne-Marie Devreux en conclut que dans nos sociétés modernes et soi-disant pronatalistes, « le système de valeurs oppose production et reproduction, travail et maternité s’affrontant au lieu de se concilier ».

Dans les conditions actuelles la présence accrue des femmes dans la sphère professionnelle n’est donc pas de nature à hausser le taux de natalité. Mais cette présence aura un effet bénéfique : assurer aux femmes une vieillesse plus dorée.

Un nouvel air de vieillesse

Si on en croit Nicole Marcil-Gratton, il ne faut pas chercher non plus du côté du vieillissement de la population pour stimuler l’appel du ventre. Nos pensions de vieillesse, nous les paierons nous-mêmes.

On nous répète sur tous les tons que nous serons vieilles, seules, laides, démunies, malades, et sans cette précieuse jeunesse pour assurer nos vieux jours. C’est faux, soutient cette chercheuse du Groupe de recherche sur la démographie québécoise à l’Université de Montréal. Au contraire, rassure-t-elle en brandissant ses savants graphiques, pour les femmes âgées de demain, des métamorphoses s’annoncent, des changements majeurs inscrits dans les choix que font les jeunes femmes d’aujourd’hui.

La vision alarmiste des spécialistes sur les effets néfastes du vieillissement de la population, explique-t-elle, prend racine dans l’observation de la situation actuelle des personnes âgées (dont une majorité sont des femmes). Or la population féminine de demain sera beaucoup plus autonome et active que celle d’aujourd’hui grâce aux acquis des femmes durant la deuxième moitié du XXe siècle.

Plus active et mieux préparée : régimes enregistrés d’épargne-retraite, plans de pensions, « liberté 55 » et autres programmes de planification financière de la retraite font désormais partie du credo des générations montantes, les femmes y compris.

Actuellement, dans les universités, plus de la moitié de la population étudiante est constituée de filles qui deviendront professionnelles, cadres, vivront autonomes et vieilliront autonomes. D’ici trente ans, parmi tous les retraités possédant un diplôme universitaire, 85% seront des femmes. Les vieilles dames d’aujourd’hui n’ayant pas terminé leur cours primaire font partie d’une catégorie sociale appelée à disparaître rapidement.

Un fait demeure cependant : la population sera de plus en plus vieille, et cette vieillesse sera surtout le fait des femmes. En 1961, les 65 ans et plus ne formaient que 5% de la population; en 2031, si la tendance se poursuit, 27% des citoyennes et des citoyens formeront un nouveau pouvoir gris. Déjà, on sait que trois femmes sur quatre atteindront 65 ans.

« Il faut absolument trouver le moyen d’utiliser ce potentiel. La traditionnelle pyramide des âges ressemble de plus en plus à un champignon nucléaire. Comment faire pour qu’il n’éclate pas? » , demande Nicole Marcil-Gratton en esquissant quelques pistes de solutions.

Envolées, les parties de cartes; proscrits, les bingos. L’âge d’or, au travail! « Au cours des dernières décennies, on a créé le groupe social de l’âge d’or à qui on a confié une vocation récréative » explique-t-elle. Avec la place toujours plus grande prise par les « aînés », nous n’aurons plus les moyens d’écarter du monde du travail cette partie scolarisée et expérimentée de la population. L’activité rémunérée devra par conséquent demeurer accessible aux 65 ans et plus dont l’espérance de vie sera de plus en plus longue. A une vie professionnelle plus longue correspondra une autonomie à l’avenant et un fardeau moins lourd à porter par notre belle mais trop rare jeunesse!

En somme, se pourrait-il qu’on ait dramatisé à outrance le phénomène de la dénatalité? Voilà l’une des deux questions qui émergeaient au terme du colloque. L’autre? Eh bien l’autre elle s’est faufilée comme ça dans les propos du colloque, tout bêtement, comme une bouchée un peu grosse à avaler : comment oser s’étonner qu’il y ait si peu d’enfants dans un monde qui privilégie les valeurs matérielles aux dépens des valeurs humaines, qui mise sur l’avoir plutôt que sur l’être?

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