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Au Nicaragua, le programme du nouveau Gouvernement laisse accroire aux femmes qu’elles devront poursuivre leur inlassable combat contre la faim et contre leur infériorisation.

« Tout est différent depuis les élections, depuis que les sandinistes ont perdu le pouvoir. Nous n’avons plus l’appui du Gouvernement pour les projets de développement du barrio, c’est décourageant. » Amparo est membre du comité de coordination du barrio Edmundo Castillon, un petit village perché sur les pentes entourant Matagalpa. Dans ce comité, comme dans la plupart des organisations de base créées après la Révolution, la majorité des membres sont des femmes. Guillermina, l’une d’entre elles, explique cela par l’habitude des femmes à assumer des responsabilités contraignantes. Son expérience personnelle en témoigne.

En faisant du lavage et du repassage dans les maisons privées, Guillermina, qui a 30 ans et deux enfants, gagne mensuellement le douzième de l’argent nécessaire pour procurer à sa famille la canasta basica, les produits de base que sont les haricots, le riz, le maïs, le lait, l’huile, le savon, le sucre. Elle me confie que la contribution financière de son mari est insuffisante pour nourrir la famille. Il occupe un emploi, mais une bonne partie de son salaire passe dans l’alcool. « Le plus important, ce sont les enfants. On cherche comment les nourrir en premier, les adultes ont plus d’endurance. Lorsqu’il n’y a plus rien à manger, on fait de la soupe aux haricots, au riz. Ça nourrit un peu et ça coûte moins cher. »

Machisme et morale

« On dit que c’est un péché contre Dieu de vouloir planifier les naissances, ajoute Guillermina. Mais quand on a trop d’enfants, comment les nourrir? » Elle disparaît derrière le rideau qui nous sépare de la chambre qu’elle partage avec ses enfants et sa mère. Elle revient, tenant un sachet de vingt et une pilules contraceptives. Au marché public Huembes dans la capitale Managua, les femmes vendent ces pastilles sous un soleil aride entrecoupé de pluies diluviennes. Comme elles sont vendues sans emballage, il est impossible de savoir d’où proviennent les pilules ni quand elles ont été fabriquées.

« Les préservatifs, ça ne plaît pas aux hommes, lance Guillermina; ils sont très machistes. Ils veulent beaucoup d’enfants pour avoir la conscience tranquille, avec l’espoir que ça aille mieux. Mais ils se fient toujours à la femme pour en prendre soin. » C’est quoi un homme machiste? « La femme ne peut pas prendre les décisions dans la maison. Il veut dominer : Tu vas faire ci ou ça, tu vas me donner les enfants que je veux. Pourquoi? Ce ne sont pas eux qui portent les enfants, eux qui souffrent après. Ils les engendrent, rien de plus. »

L’idéal du couple, de la relation monogame stable, demeure très présent dans la morale nicaraguayenne. Dans ce couple idéalisé, la femme doit une fidélité absolue à l’homme alors que l’infidélité du conjoint, de pratique régulière, est considérée comme naturelle. Aux lendemains de la Révolution, sous l’impulsion de l’Association nationale des femmes Luisa Amanda Espinoza (AMNLAE), le gouvernement sandiniste a adopté la loi de la paternité : elle obligeait les pères à partager la responsabilité des enfants qu’ils avaient conçus, peu importe le type d’union. De plus, la loi du divorce permettait qu’il soit accordé à la demande de l’une des deux parties. Pour être effectives à long terme, ces lois auraient exigé un changement de mentalité en profondeur de la société nicaraguayenne.

Au Nicaragua en 1979, la Révolution et la prise du pouvoir par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) ont mis fin à la dictature des Somoza, vieille de cinquante ans. Ce petit pays d’Amérique centrale a ensuite connu la guerre, menée pendant neuf ans par la Contra, une armée de contre-révolutionnaires que Washington a entraînée et financée. Les États-Unis visaient ainsi à déstabiliser le FSLN et à empêcher l’autodétermination d’un pays du Tiers-Monde; ils ont également imposé un blocus économique. Bilan de cette guerre dite de « basse intensité » : 30 000 décès et des pertes économiques estimées à 15 milliards CA. Lors du scrutin général de février 1990, l’électorat nicaraguayen s’est donné un nouveau Gouvernement en votant à 54% pour l’Union nationale d’opposition ( UNO ), une coalition de quatorze partis. En élisant un Gouvernement proche des États-Unis, les Nicaraguayens et les Nicaraguayennes avaient et conservent l’espoir de mettre fin à l’intervention américaine et au blocus économique.

Au début de sa campagne électorale, la nouvelle présidente élue en février 1990 à la tête du gouvernement de la UNO, Violetta de Chamorro disait : « Je ne suis pas féministe, et je ne veux pas l’être. Je suis une femme dédiée à mon foyer, comme me l’a enseigné Pedro (son mari assassiné par la Garde nationale sous la dictature). Dans son programme, la UNOpropose la récupération morale et sociale du noyau familial, selon le droit du Patria Potestad, qui reconnaît seulement à l’homme le droit de gouverner sa famille.

Pourtant, le modèle familial le plus présent dans les secteurs populaires est centré sur la mère. Il trouve ses racines dans l’héritage matrilinéaire des autochtones, mais aussi dans la présence instable du père due à la tradition machiste, à la mobilisation des hommes sur le front pendant les neuf années de guerre ou à leurs déplacements saisonniers pour dénicher un emploi. En plus d’être le pilier affectif du foyer, les femmes en constituent souvent le pilier économique. On estime ainsi que la moitié des familles de Managua sont dirigées par des mères seules. Selon l’Association des travailleurs et des travailleuses agricoles, 38% de ces dernières sont la principale source de revenu dans leur famille.

La participation massive des Nicaraguayennes au marché du travail ne leur assure toutefois pas de meilleures conditions de vie et une pleine égalité avec les hommes. Sous le gouvernement du FSLN, des lois consacraient le principe d’un salaire égal pour un travail égal et le droit à des congés de maternité. Même si une importante prise de conscience a eu lieu, des obstacles ont empêché l’application de ces lois d’une manière satisfaisante : la guerre, la situation économique et surtout le fait que le rôle traditionnel assigné aux femmes n’ait pas été remis en question ni par le Gouvernement ni par la société nicaraguayenne dans son ensemble.

Droits sociaux et droits des femmes

Dès les premiers mois de son mandat de six ans, la UNO reconsidère, d’une manière plus ou moins draconienne selon les dissensions internes, les acquis sociaux de la Révolution. Accessibilité aux services de santé, droit à l’éducation et organisation de campagnes d’alphabétisation, réforme agraire : l’engagement de l’État nicaraguayen dans ces domaines est révisé au profit du secteur privé et de l’économie de marché. Selon Sandra Ramos responsable de la condition féminine à la Centrale sandiniste des travailleurs et des travailleuses, la plus importante centrale syndicale du pays, le programme de la UNO est dangereux pour la santé économique et physique des femmes. « Après les élections, des secrétariats de la condition féminine ont été mis sur pied rapidement dans plusieurs organisations syndicales. Dans l’industrie du vêtement, par exemple, les membres sont à 80% des femmes. Nous savons qu’elles seront les premières touchées par les mesures économiques de la UNO. Il nous faudra défendre les acquis. »

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