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L’Office des services de garde traite avec les milieux d’affaires. Des parents réservent une place dès que la grossesse est confirmée. Des bureaux de consultation voient le jour. Le petit monde des services de garde en milieu de travail bouge.

Complet foncé, cravate unie, attaché-case à la main, il descend l’escalier en comptant les marches. De sa main libre, il soutient les pas hésitants de sa fille Catherine, 27 mois. Derrière ce duo émouvant se profile la Place Ville-Marie. Soudain un rire fuse : en voulant attirer l’attention de sa mère et de Christine sa sœur, Catherine a lancé son ourson. Papa l’a rattrapé de justesse au vol. Une fois les enfants installées dans la voiture, la famille Arcari affronte la circulation dense pour rentrer à Laval.

Tiffany Heather 3 ans, vient à la garderie en train. Départ de Pierrefonds à 7h10, retour à la maison à 18 h. « C’est plus commode, explique sa mère, que de courir pour la déposer à une garderie qui n’ouvre qu’à 7 h et de recommencer le soir pour arriver avant la fermeture. Je passe ainsi plus de temps avec Tiffany. »

Même si enfants et parents sont fatigués au terme d’une longue journée, le départ se fait sans précipitation. On prend le temps d’attendre que l’enfant soit prêt à quitter les amis, d’échanger avec d’autres parents ou avec les éducatrices. De toute évidence, tout le monde se connaît et se sent bien.

La garderie de la Place Ville-Marie est réservée aux enfants du personnel des compagnies qui ont choisi cette adresse recherchée où 15 000 personnes travaillent. Cette garderie est unique : Trizec est le seul propriétaire de tour à bureaux qui offre un tel service à ses locataires. Son geste n’a pas été imité : aucun des nouveaux édifices qui ouvrent ce printemps à Montréal ne comporte de garderie.

Le Gouvernement en a fait sa priorité

Il y a de plus en plus de garderies en milieu de travail : 131 au Québec dont 118 dans les secteurs public, parapublic et les sociétés d’État, 13 dans les entreprises privées. Il y en aura davantage. Les garderies en milieu de travail offriront bientôt près du tiers des places en garderie dans chaque région. Tel est du moins l’objectif que s’est fixé le gouvernement du Québec en réponse aux préférences exprimées par les parents lors d’un sondage effectué en 1989. Trente-deux pour cent des ménages québécois qui comptent des enfants de moins de 12 ans favorisaient alors ce mode de garde.

L’Office des services de garde est chargé de réaliser cet objectif. Si le nombre de places en garderie attribué dans une région ne permet d’implanter qu’une seule garderie, toutes les places de la région peuvent être octroyées en milieu de travail, précise un décret gouvernemental. Lorsqu’une région n’utilise pas, faute de projets, toutes les places auxquelles elle a droit, ces places sont adjugées à d’autres régions. Avis aux personnes intéressées!

Ce coup de barre permettra-t-il d’accélérer le rythme de développement, jusqu’ici fort lent, des garderies dans les entreprises privées? L’Office des services de garde, qui a fait face à certaines critiques au cours de la dernière année, met tout en œuvre pour y arriver. Il a révisé son approche auprès de la communauté des affaires. « Nous avons rencontré les responsables et les promoteurs de garderies en milieu de travail, explique Nicole Marcotte, présidente de l’Office. Cela nous a permis de corriger certaines perceptions, de clarifier plusieurs questions, d’entendre leurs points de vue. Nous préparons un guide à l’intention des milieux de travail; il précisera les étapes, les principales normes, les points à surveiller. Nous souhaitons traiter avec les entreprises dans une perspective d’affaires et miser sur leur expertise, fort différente de celle des groupes de quartier. »

Tout est en place pour un déblocage… à la mesure des ressources du Gouvernement. L’Office est mieux outillé que jamais. Il dispose d’un portrait global-mis à jour annuellement-de la situation des services de garde et des préférences des parents par région. Il peut désormais planifier son action à long terme. « Auparavant, nous connaissions sur une base annuelle, et souvent à la dernière minute, les objectifs à réaliser et les fonds alloués. Le développement se faisait selon l’émergence de la demande. Nous allons dorénavant faire de la gestion de dossier. Si toutes les places prévues dans le plan pour un quartier ou une région ont été allouées, nous en aviserons rapidement les promoteurs d’un projet. Tous les dossiers seront traités dans l’année. » Voilà qui va redonner du cœur aux associations patronales qui ont accentué leur promotion des services de garde en milieu de travail. Le Conseil du patronat du Québec demande, depuis 1985, une meilleure accessibilité à ces services de garde surtout en milieu de travail. Le Bureau de commerce a réalisé une étude sur les besoins des employeurs et du personnel de la grande région de Montréal et produit une vidéo qui présente toutes les mesures possibles de soutien. Des bureaux de consultation en services de garde en milieu de travail ont vu le jour récemment : on s’occupe de tout, de l’étude de faisabilité au recrutement du personnel et à l’élaboration des programmes d’activité en passant par l’obtention des permis.

Une même idée à plusieurs modèles

Le cas de Trizec et de la garderie de la Place Ville-Marie est exceptionnel. La plupart du temps, ce sont les entreprises qui prennent l’initiative d’implanter une garderie. La compagnie Celanese a été la première à le faire à son usine de Drummondville en 1979 « en prévision de besoins futurs et dans le cadre du rôle social de l’entreprise », explique Alain Côté, responsable des communications et des relations industrielles. Les besoins anticipés ne se sont pas matérialisés malgré un rajeunissement important de l’effectif de 475 employées et employés. « Nous allons refaire une consultation auprès du personnel. Peut-être y a-t-il des obstacles, les horaires par exemple. Celanese n’a toutefois pas l’intention de se retirer. Nous continuerons à mettre gratuitement les locaux aménagés à la disposition des enfants des quartiers avoisinants, assure Alain Côté. La garderie est devenue un symbole de notre engagement communautaire. »

Lavalin est aussi du nombre des entreprises pionnières. En janvier 1981, la firme d’ingénierie ouvrait une première garderie dans les dépendances et au rez-de-chaussée d’une grande maison sise au pied du Mont-Royal. Une jolie cour, fort bien équipée, sépare les deux bâtiments. Soixante enfants de 2 à 5 ans la fréquentent. L’entreprise n’a pas attendu l’assurance d’une subvention pour acheter et rénover la maison. En 1986 Lavalin loue la mezzanine d’un presbytère du carré Dominion pour accueillir 20 enfants de 6 à 24 mois. Ces 80 places répondent aux besoins des quelque 1400 personnes à l’emploi du Groupe Lavalin au centre-ville de Montréal. « Certains parents tiennent tellement à s’assurer une place qu’ils réservent dès que la grossesse est confirmée, » souligne Suzanne Boyd, directrice de ces deux garderies.

A Drummondville, les caisses populaires se sont regroupées pour ouvrir une garderie. En avril dernier, la multinationale Alcan investissait 200. 000 $ afin d’offrir une garderie au personnel de son siège social et à la direction de ses filiales logés dans la Maison Alcan.

Le regroupement ne se fait pas toujours à l’intérieur d’une même famille corporative. Ainsi, lorsqu’ils sont devenus voisins dans un édifice nouvellement construit, IST et Provigo ont implanté conjointement une garderie de 43 places. Autre association intéressante, celle de la municipalité de Mirabel et de trois entreprises de son parc industriel : Bell Helicoptère, Canadair et Air Transat. La municipalité a fait don d’un terrain sur lequel la garderie de 45 places est en construction. Les quatre partenaires comptent près de 2500 personnes à leur emploi.

D’abord convaincre la haute direction

Ces garderies ont vu le jour parce qu’un membre de la haute direction de l’entreprise s’est porté à la défense du projet, généralement soumis par un groupe de parents. Le PDG de Lavalin, Bernard Lamarre, s’y est intéressé personnellement. « Ce n’était pas sa première initiative de soutien à la famille, rappelle Suzanne Boyd. Depuis quelques années déjà, Lavalin verse une prime aux employées qui accouchent.»

L’ancien président de SECAL (Société d’électrolyse et de chimie Alcan ltée), François Sénécal-Tremblay, a convaincu ses collègues « qu’un employé qui n’a pas de soucis familiaux est un meilleur employé ». « Nous avons aussi fait valoir, ajoute Philippe Gunyon, directeur général de la Maison Alcan, que les mesures de conciliation travail-famille représentent une tendance de fond qu’appuient des politiques incitatives. »

Où que l’on regarde, la haute direction a toujours exprimé une volonté claire de voir se réaliser le projet. Il ne pourrait en être autrement étant donné les sommes importantes que les entreprises investissent dans le démarrage d’une garderie en milieu de travail. Elles défraient, en tout ou en partie, les travaux d’aménagement; elles versent des dons comme c’est le cas des caisses de Drummondville ou de Via Rail, locataire de la Place Ville-Marie; elles offrent des services.

« Ce sont nos architectes, nos ingénieurs qui ont fait les plans et supervisé les travaux », fait remarquer Christiane Colpron de Provigo. Le soutien financier se poursuit après l’ouverture : subvention annuelle comme le fait Trizec; absorption du déficit; marge de crédit à un taux préférentiel consentie par les caisses de Drummondville; entretien des locaux; achats d’équipement et de fournitures. IST, s’occupe de la paie du personnel de sa garderie; IBM, un des locataires de la Place Ville-Marie, a donné un micro-ordinateur et fait du dépannage au besoin.

Cette générosité n’est pas désintéressée. Les responsables de dossier du côté des entreprises s’accordent pour dire que la présence de la garderie a un impact positif sur la productivité, l’assiduité au travail, le recrutement, la fidélité à l’entreprise et l’image de cette dernière à l’interne comme à l’externe. Une entreprise comme Lavalin est à ce point convaincue de l’importance de ces retombées difficilement mesurables qu’elle a poussé encore plus loin son engagement. Un service de dépannage, les « grands-mères volantes », prend la relève de la garderie pendant trois ou quatre jours à domicile si l’enfant est malade ou lorsque le parent est en voyage d’affaires.

Durant la semaine de relâche scolaire et les vacances d’été, Lavalin offre un camp de jour pour les 6-12 ans. Les 9-12 ans peuvent en outre participer à un camp culturel ou à un camp d’immersion en anglais. Enfin, Lavalin vient d’acheter une deuxième maison : elle y déménagera sa pouponnière et y ouvrira une maternelle. Du côté de Drummondville, les enfants qui fréquentent la maternelle à demi-temps y sont amenés à partir des garderies où ils prennent aussi leur repas du midi. Autre nouveauté, la garderie des caisses populaires est jumelée à une halte-garderie qui reçoit les enfants après l’école et à une agence de services de garde à domicile. Une petite ville a tout de même des avantages!

Des parents satisfaits

Les parents interrogés donnent raison aux entreprises qui investissent dans une garderie en milieu de travail. Le degré de satisfaction est très élevé.

« Lorsque mon fils aîné a commencé, à 6 mois, j’appelais tous les jours, se rappelle Christine Corriveau dont l’enfant fréquente la garderie de Lavalin. Puis j’ai cessé. La deuxième enfant, j’avais hâte qu’elle ait 6 mois et je n’ai pas senti le besoin de téléphoner. C’est vous dire combien j’ai l’esprit tranquille! ». « Les enfants sont suivis pendant trois ans par la même équipe. Ils et elles se font des camarades, note Gail Sumeraj qui travaille à la Place Ville-Marie. Des liens se créent aussi entre les parents qui habitent dans le même voisinage : on s’échange des services de garde en fin de semaine, on effectue des sorties communes avec les enfants. ». « Les caisses populaires sont ouvertes le jeudi soir, la garderie aussi.

Pas besoin de se casser la tête, fait remarquer Marie-Claude Côté. De plus, les échanges entre parents se poursuivent au travail, l’information circule plus facilement. » « Maintenant avec l’agence et la halte-garderie, on peut planifier nos besoins de garde de 0 à 12 ans. C’est rassurant », ajoute Lorraine Fafard. « Mon mari et moi travaillions tous les deux chez Lavalin, raconte Linda Piché. J’ai attendu qu’il soit confirmé dans un poste régulier avant de quitter l’entreprise. Je suis enceinte d’un deuxième enfant et ce ne sera pas long que je vais retenir sa place! »

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60 000 nouvelles places d’ici 1996. Plusieurs ont reconnu qu’ils hésiteraient à changer d’emploi à cause de la garderie. Par contre, lorsque la garderie est réservée exclusivement au personnel, on s’inquiète sur le fait de lier ainsi sécurité d’emploi et sécurité affective des enfants. La commodité finalement l’emporte. Avec la qualité du programme et du personnel, c’est l’argument qui prévaut. Même celles et ceux qui effectuent un long trajet avec leurs enfants partagent cet avis. Le temps de trajet devient un temps de présence qu’ils n’auraient pas autrement. Ils en profitent pour jaser, jouer.

Philippe Bibeau, de Lavalin, préférerait éviter cette fatigue à son fils et trouver une garderie sur la Rive-Sud. « Mais, regrette-t-il, je ne trouve pas de garderie qui soit de qualité équivalente et qui me garantisse la place dont j’aurai besoin pour notre deuxième enfant. »

Cela ne fait aucun doute : les parents et les entreprises qui ont osé l’aventure de la garderie en milieu de travail trouvent l’expérience positive. Ce haut degré de satisfaction aura-t-il un effet d’entraînement? Dans les grandes entreprises comme chez les PME? En région? La présidente de l’Office des services de garde entend profiter de la consultation régionale annuelle pour faire des gens d’affaires des partenaires de premier plan. « Nous allons explorer avec eux toutes les avenues susceptibles de favoriser la conciliation travail-famille. Nous nous efforcerons de les convaincre que, tout comme les écoles et les municipalités, le milieu des affaires a une responsabilité sociale importante à cet égard. »

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