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La musique de Justine est éminemment personnelle. Mais marcher sur la corde raide de l’avant-garde n’est pas de tout repos.

Les formations musicales composées uniquement de femmes ne sont pas légion. Formé au départ d’artistes issues des milieux du théâtre et de la musique, Wondeur Brass témoigne d’une étonnante longévité malgré les multiples allées et venues qui ont marqué son histoire. De quatorze membres, l’ensemble est passé à neuf, puis six et enfin quatre. Le départ des comédiennes, la réduction de la section des cuivres et l’intégration du synthétiseur ont modifié l’image et le son de Wondeur Brass qui l’an dernier est officiellement devenu Justine.

De l’équipe de départ, Joane Hétu, saxophoniste, Diane Labrosse, claviériste, et Danielle Roger, percussionniste, sont toujours à la barre. Toutes trois composent. La guitariste Marie Trudeau complète le quatuor. Inutile de chercher l’âme dirigeante ou le point de mire de Justine; au sein de la formation, le « vedettariat » n’a pas sa place. « Nous sommes profondément attachées à la musique, mais aussi au fait de la faire ensemble » , précise Danielle Roger.

La musique de la formation ne s’encombre pas d’étiquettes. Le son de fanfare des débuts a fait place à une musique hybride et avant-gardiste qui emprunte au rock progressif, au jazz et aux courants contemporains. On y décèle aussi certaines allusions au folklore. Le tout est énergique et éminemment personnel. En spectacle, l’interprétation laisse toujours place à l’improvisation dictée par l’inspiration du moment. Les textes portent leur propre rythme, même privés de musique. Les paroles sont très musicales, comme si la voix constituait un instrument supplémentaire. Spontanément, on les associerait à une poésie urbaine très imagée. Les chansons de Wondeur Brass-Justine s’intitulent J’ai Perdu le temps, Trois baleines blanches sur chinoise mer, L’ombre est là! Umbrella ou Ça me bat le cœur. « Au départ, raconte Danielle Roger, nous avons eu de la difficulté à convaincre les gens que nous faisions de « vraies chansons », notamment parce qu’elles ne sont pas construites selon la structure couplet-refrain. » Pour la musicienne, les textes rendent le produit plus accessible à un public non initié. « Autant notre musique peut être intellectuelle, autant les mots que nous choisissons sont simples, leur poésie parfois naïve » , soutient-elle. Dès leurs premières prestations publiques, les musiciennes ont affiché leurs couleurs. La critique leur a conseillé-un peu sèchement-de retourner astiquer leurs cuivres. Les spectacles, très théâtraux et animés, comportaient une bonne dose d’anarchie et de délinquance. « Nous étions assez frondeuses et audacieuses », raconte-t-elle.

Les musiciennes de Justine n’ont jamais flirté avec le palmarès. Passionnées par la recherche musicale dans laquelle elles se sont engagées, elles n’ont pas cherché à coller aux modes. « Faire carrière en musique, à mon avis, commente Danielle Roger, ça signifie essayer de faire de la musique toute sa vie et non devenir populaire vite, vite, vite, pour être jeté aux poubelles le lendemain. » Cette intégrité artistique a un prix. Le tirage initial des albums ne dépasse pas 2000 exemplaires. Les spectacles, produits à compte d’auteures, attirent un public limité qui ne permet pas toujours d’amortir les sommes importantes consenties pour la promotion.

Pour diffuser leur musique et celle d’artistes qui logent à la même enseigne, Joane Hétu, Danielle Roger et Diane Labrosse ont fondé les Productions Super-Mémé à qui on doit notamment l’organisation du Festival international de musiciennes innovatrices (1988) et la série du même nom. Elles sont également partie prenante du regroupement de musiciens indépendants qui diffuse sous l’étiquette Ambiances magnétiques leurs quatre microsillons-Ravir; Simoneda, reine des esclaves; les Poules-Contes de l’amère loi; Justine (Suite) et ceux d’autres compositeurs de musique d’avant-garde.

Marcher sur la corde raide de l’avant-garde n’est pas de tout repos. Les difficultés ne semblent pourtant pas altérer la détermination de Danielle Roger. « Notre musique a souvent été perçue comme agressante » , constate la compositrice. « On entend trop de sons en même temps, c’est trop fort… toujours trop! Mais il y a cinquante ans, le jazz aussi bousculait les gens! Nous ne faisons pas de la peinture par numéros; notre musique dit tellement de choses. »

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