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«Femmeuse» vie d’artiste

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Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

Depuis dix ans, la création artistique québécoise la plus dynamique et la plus intéressante est celle des femmes. Peintres, sculpteures, photographes, tapissières, elle vivent pour l’art et, plus difficilement, de l’art.

Quel est l’événement majeur qui a marqué l’histoire de l’art du XXe siècle? Le formalisme, le pop art? Les 85 000 000 $ pour un Van Gogh ou les milliers de faux en circulation? Pas du tout. La réponse est simple, évidente, même si on ne la crie pas sur tous les toits. « Le point tournant de l’histoire de l’art contemporain, c’est l’arrivée massive des femmes dans cette chasse gardée du génie » , répond la peintre Monique Régimbald-Zeiber, dont le travail, articulé autour de natures mortes peintes sur des bas-reliefs, est fascinant.

Quelle est la place des femmes sur le marché de l’art? « Mais quel marché de l’art? lance-t-elle. C’est un domaine où l’on balbutie. Nous sommes peu présentes sur le marché international et le circuit des collectionneurs locaux démarre à peine. Plus déprimants encore sont certains acheteurs, bien plus sensibles au deal, à l’investissement qui les rendra riches qu’à l’œuvre qu’ils acquièrent. . . Par contre, c’est frappant, les acheteuses négocient peu. Vous savez, entre la négociation et l’humiliation de l’artiste, le pas est vite franchi… »

Difficile de savoir exactement combien elles sont, peintres, sculpteures, photographes d’art, artistes du textile, de l’estampe, de l’installation ou qu’on dit multidisciplinaires. Je hasarde la statistique canadienne qui date du recensement de 1986 : 1080 Québécoises qui touchent en moyenne 8140 $ l’an. L’immense majorité d’entre elles, évidemment, gagnent leur vie ailleurs, souvent dans l’enseignement.

« Je ne vis pas de mon art, me dit Monique Régimbald-Zeiber, mais je vis pour lui. » Une bonne douzaine d’autres artistes m’ont répondu de la même manière. Abandonner? Jamais, puisque le bonheur rôde quand elles créent. « Sans un mari comme le mien, mon premier et constant supporteur, je n’aurais pu faire carrière et élever nos deux enfants. Peu de femmes, c’est remarquable, bénéficient d’un appui privilégié. »

Le monde des arts visuels est complexe. Celles qui y percent sont les premières a rendre hommage aux centres d’artistes (qui exposent et animent le milieu, sans vendre sur place les œuvres, comme en galeries commerciales). Le dynamisme de La Centrale (autrefois la galerie Powerhouse est largement reconnu et sa galerie, très fréquentée. Installée au centre-ville de Montréal depuis dix-sept ans, La Centrale est vouée exclusivement à la diffusion de l’art des femmes.

Cap sur les femmes

Le marché québécois de l’art est en expansion, toutes et tous le disent, mais la tradition de la collection est jeune chez nous, chez les francophones surtout, à plus forte raison chez les femmes. On évalue, pour tous genres d’œuvres confondus, que le marché se compose d’environ 73000 particuliers et 300 entreprises (dont 30 plus importantes regroupées dans l’Association des collections d’entreprises : Bell, Alcan, Air Canada, Lavallin, Banque nationale. . . ).

Tout ce beau monde s’approvisionne surtout auprès des 170 galeries de Québec et de Montréal, dont certaines sont spécialisées (en art contemporain ou en sculpture sur verre par exemple) et d’autres qui sont plus éclectiques (art contemporain aussi bien que traditionnel). Il y en a de prestigieuses, comme Waddington Groce et René Blouin à Montréal qui représentent de nombreuses artistes montantes et Madeleine Lacerte à Québec. D’ailleurs, plusieurs sont tenues par des femmes respectées qui ont donné leur nom à leur galerie : Brenda Wallace, Chantal Boulanger, Christine Chassé, et chez Graft, Madeleine Forcier, toutes dans la métropole.

Selon la conservatrice de la collection de la Banque nationale. Francine Paul, « le travail et l’intérêt des femmes en poste, dans les galeries comme dans les musées-à titre de conservatrice ou de directrice, comme Andrée Laliberté-Bourque au musée du Québec et Shirley Thompson au musée des Beaux-Arts d’Ottawa-ne sont pas étrangers au fait que les femmes soient mieux reconnues. » Mais le girl’s network n’est pas tout. « La très grande qualité de la production de plusieurs artistes force l’attention. Elles ont fait des études, travaillent comme des forcenées et sont farouchement déterminées. Elles imposent le respect. »

Bon an mal an, il se brasse au Québec environ 50 000 000 $ dans notre marché de l’art, encore largement dominé par la peinture. L’offre dépasse largement la demande. Sur le marché local, on achète beaucoup québécois. Achète-t-on femmes? « De plus en plus, même si ce n’est pas le pactole. Mais dans ce métier, hommes et femmes en arrachent à un moment ou l’autre » , rappelle Ninon Gauthier, sociologue et conseillère réputée en œuvres d’art.

« Ce sont des femmes qui font vivre ma galerie depuis deux ans! » s’exclame la galeriste Lydia Monaro qui a pignon sur rue, depuis une décennie, angle Sherbrooke et Guy, dans le quadrilatère sélect du marché montréalais. « J’expose plusieurs peintres : Manon Otis, Louisa Varalta, Céline Elce-Barrette, Monique Harvey (qui signe Mo Harvey). Il y a un grand engouement pour le travail de cette dernière de grandes toiles très colorées qui respirent le bonheur, surtout depuis son exposition en groupe au musée Marc-Aurèle Fortin en 1989. » Une critique porteuse d’avenir lui a donné le véritable coup d’envoi. Son nom a circulé, les amateurs se sont rués. Depuis, sa production prolifère.

Même son de cloche chez le galeriste voisin, Jean-Pierre Valentin, qui représente une quinzaine de femmes, peintres et sculpteures, parmi ses vingt artistes en art contemporain : Hélène Lamarche, Danielle Richard, Ghitta Caiserman-Roth, Miyuki Tanobe, Danielle Rochon. « Au Québec, depuis au moins dix ans, la création artistique québécoise la plus dynamique, la plus intéressante est celle des femmes», affirme-t-il.

Les femmes sont donc beaucoup plus présentes en galeries qu’en 1980, même si elles sont encore inférieures en nombre. Leur fougue à faire reconnaître leur production est claire et nette et les artistes en début de carrière affichent des prix similaires à ceux de leurs confrères. Mais que se passe-t-il sur le marché international?

« Elles sont rarissimes, c’est vrai, mais les hommes d’ici aussi. Nos exceptions les plus connues : Riopelle, Borduas et le Torontois Jack Bush, précise Ninon Gauthier. C’est une femme, la sculpteure inuit Kemojuak, qui, à ma connaissance, est le plus en demande. »

A une autre échelle, chez les grands encanteurs new-yorkais Sotheby’s ou Christie’s, ou dans les grandes salles de vente de Paris, de Londres ou d’ailleurs-des milieux très conservateurs, précisons-le, rares sont les œuvres de femmes, de toutes origines, échangées contre plusieurs centaines de milliers de dollars. Risquons Mary Cassatt, Sonia Delaunay, Georgia O’Keefe et Camille Claudel dont La Valse a été adjugée, il y a deux ans, pour 70 000 CA seulement.

A l’Hôtel des encans de Montréal, le peloton de femmes est restreint : Françoise Sullivan, Marcelle Ferron, Rita Letendre, Emily Carr et, depuis peu, Betty Goodwin. Toutes proportions gardées, leurs œuvres se vendent toujours moins cher que celles de leurs confrères de la même époque. L’histoire de l’art comptabilise autrement leur carrière.

A l’assaut du monde

Les Québécoises ne vendent pas moins leurs œuvres à l’étranger, loin de là. Plusieurs ont un petit marché aux États-Unis ou en France et font le bonheur de quelques collectionneurs. On y retrouve les mêmes peintres renommées, Letendre, Ferron, Goodwin (dont le National Museum of Women in Arts de Washington vient d’acquérir une œuvre), mais aussi les célèbres tapissières Micheline Beauchemin et Rousseau-Vermette qui ont révolutionné les œuvres textiles.

Mais certaines jeunes louves n’attendent plus des années et montent à l’assaut des grandes foires d’art contemporain de Chicago, Francfort, Bâle et des galeries new-yorkaises. C’est le cas de la peintre Corno, dont on a beaucoup parlé cette année, et mieux encore, de Danielle Rochon qui a longtemps vécu à Québec, dont les toiles sont exposées à la chic galerie Vorpal de New York.

La carrière de Suzanne Giroux, 32 ans, a débuté « en feu d’artifice», pour reprendre ses mots. En mars 1989, au centre d’artistes Prime vidéo, son exposition de vidéopeintures (baptisées ainsi parce que ce ne sont ni des vidéos ni des peintures), présente, dans un format télé, quelques modèles posant dans un atelier de peintre. La critique s’enthousiasme. La technologie est nouvelle et ses images, troublantes, rappellent la texture des toiles impressionnistes. Et ça bouge très doucement… Splendide, répète-t-on. Une galeriste montréalaise, Annie Molin-Vasseur, l’invite à la Foire de Chicago. Son travail fascine immédiatement et un grand collectionneur achète sa série de quatre à bon prix, américain de surcroît!

Suzanne Giroux récidive avec une série de huit vidéopeintures (cette fois en grand format, dans un beau cadre doré) tournées dans le jardin de Monet,Giverny, le temps mauve, présenté l’automne dernier au musée d’Art contemporain de Montréal. Les amatrices et les amateurs de Monet et de son immense talent horticole (! ) ont été éblouis. Étrange sentiment d’être, à la fois, dans des toiles célèbres de Monet et dans son vrai jardin. Et de sentir, en prime, le souffle du vent et du temps passer sous nos yeux.

Pour réaliser Le temps mauve Suzanne Giroux a emprunté, obtenu des bourses, des collectionneurs lui ont avancé de l’argent. Les seuls projecteurs vidéos (comme ceux de moins bonne qualité qu’on voit dans les brasseries) coûtent 10 000 $ pièce. Après la Foire de Paris de 1990, deux galeristes français l’ont prise sous leurs ailes. « J’ai eu beaucoup de chance de m’insérer, si vite, dans le marché international. C’est là où je veux être pour vivre de mon travail. L’enseignement, c’est terminé je crois. » Quatre de ses dernières œuvres se sont déjà envolées et un grand musée canadien est sur le point d’acquérir une vidéopeinture (dont les prix restent secrets).

Vous avez dit : bébé?

Pour Suzanne Giroux, une défroquée des sciences pures, les femmes ne souffrent plus, comme autrefois, du simple fait d’être des femmes en art. « Le pire est derrière nous, même s’il y a encore de l’agacement envers les artistes… ».

«Certains collectionneurs et galeristes ont pâli de colère quand ils ont vu ma bédaine de six mois, à la Foire de Paris, poursuit-elle. En plus, j’ai eu l’audace de porter un T-shirt où on pouvait lire : « C’est la vie! » Ils m’ont dit : « Vous aussi? Elles font toutes ça. . . » Ce qui veut dire : elle va arrêter sa production, remettre sa carrière à plus tard. . . Pas un bon investissement donc. Vous vous rendez compte? On devrait nous applaudir de cumuler tout ça. Parce que c’est ça que je fais et que je ferai longtemps. »

Hier encore, on expliquait le manque de grands génies féminins par ce constat éclairant : « Les hommes créent pendant que les femmes elles, procréent. » Et les chèvres de monsieur Séguin étaient bien gardées!

Enfin la reconnaissance

La crédibilité dont jouissent les œuvres de ces femmes leur apporte une reconnaissance que des générations de créatrices n’ont jamais connue. Pourtant, malgré de belles exceptions sur le marché commercial, la percée la plus significative des femmes et la visibilité accrue de leur production se sont davantage fait sentir dans le marché institutionnel.

Les musées commencent à acheter des œuvres de femmes, à organiser plus d’expositions solo, voire quelques rétrospectives. Les collections gouvernementales de prêts d’œuvres d’art se portent de plus en plus acquéreures de leurs œuvres. Entre 1984 et 1987, sur les 395 œuvres achetées par la Collection prêt d’œuvres d’art, 46% étaient des œuvres de femmes.

Fait intéressant, il n’est pas rare actuellement de voir des femmes-et au surplus souvent jeunes-représenter le Canada à l’étranger lors de biennales prestigieuses, comme celle de Venise. L’été dernier, le triptyque photographique La Fêlure de Geneviève Cadieux (un immense baiser où l’on découvre, troublé, une cicatrice agrandie) et les sculptures parfaitement dérangeantes de Jana Sterbak (celle qui a créé cette robe de viande qui a fait la une des journaux en avril dernier) ont fait tourner des centaines de milliers de têtes dans la ville de Véronèse.

«Actuellement, la bonne réputation dont jouit le Canada provient des femmes, des Québécoises particulièrement. En art contemporain, le médium photographique est de plus en plus reconnu et nous avons d’excellentes artistes photographes : Cadieux, Barbara Steinmam. Dominique Blain… Elles sont très en demande en Europe et aux États-Unis, constate Francine Paul. En moins de dix ans, les femmes ont acquis une reconnaissance majeure des institutions publiques, poursuit la conservatrice. Et même si l’équité n’est pas atteinte ni dans les collections, ni dans les expositions, ni dans les bourses, le chemin parcouru est remarquable. »

Pour les commandes publiques, que ce soit pour la série de murales de Via Rail (dans les gares entre Québec et Windsor) ou plus largement pour le Programme du 1% (l’intégration d’une œuvre d’art à l’architecture des nouveaux édifices publics québécois), les femmes ont décroché ces dernières années près de la moitié des contrats. Tout récemment, les deux plus importants sont allés à Rose-Marie Goulet pour la bibliothèque de l’Université Concordia et à Betty Goodwin pour le nouveau musée des Beaux-Arts de Montréal.

Vivre pour l’art ou vivre de l’art?

« Il m’arrive de croire que les femmes n’ont plus besoin d’être aidées. Les dédales institutionnels n’ont plus de secrets pour elles; les jeunes sont dynamiques et fonceuses. Les hommes, qui ont aussi du mal à vivre de leur art, commencent à maugréer. Faut-il remplacer un ostracisme par un autre? » La sociologue Ninon Gauthier est catégorique. La période du maternage est dépassée.

Francine Paul n’est pas de cet avis : « Il faut continuer à être attentives à leur travail. Le rattrapage à faire est important. Plusieurs artistes n’ont pas la reconnaissance financière méritée parce qu’elles travaillent des médiums qui se vendent moins bien, comme la sculpture grand format ou l’installation. »

C’est le cas de Lisette Lemieux. Ses sculptures de métal et de verre laissent un souvenir impérissable. A la fois par l’aspect lumineux-empreint de fragilité et de force-et l’intelligence fine de son propos, parfois écologique et politique, mais jamais pesant. Sa série de robes, comme sa Tunique de Pénélope (tricotée de fil métallique), rend hommage aux longs travaux des femmes.

Mais Lisette Lemieux-qui enseigne aussi-vend très peu, trop peu. « Vous savez, 2. 000 $ ou 3 000 $, c’est toujours trop pour ceux qui se paient, tout de même, le mobilier italien haut de gamme. Nous vivons à une époque où les valeurs de consommation occupent la place des valeurs culturelles, tout en haut. Les artistes en paient le prix. »

Les femmes ne créent pas en fonction des critères du marché. Mais leur ténacité, leur courage et leur détermination sont autant de preuves de leur engagement à laisser des traces, différentes, qu’il faudra bien considérer à leur juste valeur. Un conseil : fréquentez leurs œuvres, prenez le temps de comprendre leur démarche, même si elle n’apparaît pas limpide au premier regard. « II n’y a pas de fast-art, me glisse Lisette Lemieux. Comprenons-nous tout de suite les scientifiques? » et demandez-vous si vous ne pourriez pas vous payer un peu de beauté?

L’art magnanime

Depuis cinq ans, Pratt & Whitney Canada organise en avril une grande expo-vente de femmes peintres, Les Femmeuses, dont 50% des profits vont à huit centres d’hébergement pour les victimes de violence conjugale de la Rive-Sud de Montréal. C’est l’occasion rêvée de voir et d’acheter des œuvres d’une soixantaine d’artistes parmi les plus prestigieuses, celles qui montent et celles qui demain, auront la cote d’amour. Un événement qui commence à faire école

En mars dernier, un centre de femmes de Montréal organisait sa campagne de levée de fonds de 50 000 $ en demandant à 27 femmes artistes de déterminer une œuvre, un prix et un pourcentage (de 30 à 75% ) à être versé au Centre des femmes du Plateau. L’entraide et la générosité transitent par l’art en 1991.

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2 Réactions

  1. Jasline Allain

    Je suis une artiste peintre emergeante et j’ai trouve cet article vraiment intéressante, je souhaiterais qu’elle soit lu par toutes celles qui désirent créer et avoir foi en l’art qui est si peu connu dans notre culture.

  2. Anne Drouin

    Votre article est bien intéressant. J’aimerais être tenu au courant des événements qui regroupent des femmes artistes. Je vis de mon art depuis 20 ans maintenant.

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