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La recherche de l’excellence, personne n’a rien contre, mais serait-elle en train de se transformer en culte auquel il faut tout sacrifier?

Il est loin le temps où la moindre trace d’élitisme nous faisait frissonner d’horreur. Dans plusieurs de nos écoles, d’autres tam-tam ont retenti : la « course à l’excellence », voilà maintenant le credo, la devise qui fait tourner les têtes. Pleins feux sur les lauréates et les lauréats et à eux les tableaux d’honneur, les trophées, les « galas meritas », les mentions et les médailles!

Souligner la réussite, encourager le talent, chouette! l’idée est bonne. Dans un monde où règne la concurrence, on ne va tout de même pas célébrer la médiocrité ou le « je-m’en-foutisme ». L’excellence en soi, personne n’a rien contre, mais serait-elle en train de se transformer en culte auquel il faut tout sacrifier? Sous cette avalanche de palmes dans cette parade de premiers prix, il doit bien y avoir, en bout de ligne, quelqu’un qui paie la note, commence-t-on à s’inquiéter.

L’une est primée, l’autre déprimée

Un culte qui n’est pas au-dessus de tout soupçon, pense en tout cas Line Corneau, présidente du Syndicat des professionnels et professionnelles des commissions scolaires de la Montérégie (et femme de l’année 1990 en éducation) : « Plusieurs de nos écoles secondaires ont maintenant l’air d’un grand Génies en herbe, dit-elle. Pour exceller, il faut taper les meilleurs scores, rafler les premières places, courir dans le peloton d’élite, rien de moins! » Louise Landry, présidente de la Corporation professionnelle des conseillers et conseillères d’orientation du Québec, est d’accord : « A présent, dit-elle, tout le glamour est sur les têtes de la classe. Fournir des efforts, faire de son mieux, marquer des progrès, c’est de moins en moins valorisé. »

« Et quand t’es pas primée, t’es déprimée! » lance Marie-Josée, étudiante en 3e secondaire. La boutade en dit long et selon Diane Beaudry, cinéaste et réalisatrice du film Apprendre… où à laisser, un documentaire sur les troubles d’apprentissage, elle décrit tout à fait la réalité : « Quand on se promène dans les écoles, dit-elle, c’est renversant de voir ces flopées de jeunes qui n’ont plus de ressort et qui se voient comme des « pas bons ». Pour un élève qui se pavane sur le podium, poursuit-elle, il y en a dix qui le regardent, débinés, en se disant : « Aie! je suis poche! »

De plus en plus de « poches », préfèrent d’ailleurs viser la sortie, sans tambour ni trompette. Des études montrent qu’à l’heure actuelle, 40% des élèves du secondaire quittent l’école sans diplôme alors que cette proportion était de 27% en 1985. La course à la performance n’est pas seule en cause, mais « à force d’insister sur l’excellence, constate Jean-Claude Tardif, conseiller à la Centrale des enseignants du Québec, on risque d’éjecter un bon nombre de jeunes de l’école. Il est temps de se poser des questions. »

Moi, j’cours les concours

Le système scolaire actuel veut être efficace : on resserre les exigences, on corse les programmes, on axe sur des évaluations fréquentes et rigoureuses. Rien à redire. Sauf que dans la vraie vie, c’est pas de la tarte. « Ceux qui prennent les décisions, c’est pas eux autres qui viennent à l’école, ca paraît! » proteste Johanne, étudiante en 4e secondaire. Et elle n’est pas la seule à regimber. En janvier dernier, une centaine de profs du secondaire se rendaient au Conseil des commissaires de la CECM pour lancer en chœur : « Trop c’est trop! » Jovette Groleau, de l’école Saint-Henri, était du nombre. « Tout le monde est pris dans l’engrenage, dit-elle. Tout ce qui importe, c’est le programme, les objectifs, les examens. L’obsession du rendement empoisonne le climat de nos écoles. Les enfants sont nerveux, agités, mal dans leur peau. On n’a plus le temps de leur parler, de les écouter, de les comprendre. »

A l’heure du retour aux apprentissages de base, les disciplines comme la musique, les arts plastiques, l’art dramatique seraient considérées par certaines directions d’école comme quantité négligeable, se plaignent plusieurs enseignantes et enseignants. Quant aux activités parascolaires, qui ont joué un rôle de premier plan dans la formation de tant de jeunes, leur cote de popularité est dangereusement en baisse, déplore Alain Lemire, animateur de vie étudiante à l’école secondaire Paul-Arseneau à l’Assomption : « Maintenant, dit-il, dans l’esprit des élèves, quand ça ne compte pas sur le bulletin, c’est du luxe! »

Ca se comprend. On ne badine pas avec la note. D’autant plus que dans plusieurs écoles, les étudiants et les étudiantes qui traînent de la patte en cours d’année risquent de frapper un nœud. En juin, on leur demandera tout bonnement de s’effacer du décor au moment des examens du ministère de l’Éducation. Excellence oblige! Aucune institution n’aime se retrouver en queue de palmarès. « Cette « opération cosmétique » se pratique maintenant dans de nombreuses commissions scolaires », explique Jean-Claude Tardif. Et selon plusieurs intervenants, c’est après avoir glissé sur cette « pelure de banane » qu’un certain nombre de jeunes décident de reprendre leurs billes pour de bon.

Bien sûr, il y en a qui vont tenter de rattraper le train en marche via l’éducation des adultes. Mais là comme ailleurs, il faut que ça marche tambour battant! Line Corneau travaille depuis dix-sept ans avec les drop-out : « Alors qu’on s’adresse à une clientèle démunie, dit-elle, on nous dit d’appliquer des normes basées sur l’excellence. Les élèves doivent compléter leurs études à l’intérieur d’un nombre limite d’heures. Les ratios ont augmenté, les budgets sont réduits. Ça s’appelle « tu roules»! Plusieurs se cassent le nez alors qu’avec un peu plus d’aide et d’attention, ils y seraient arrivés. » « Comment tu veux que ça marche? demande Natacha. Quand c’est pas le petit qui est malade, c’est la gardienne qui te lâche. En plus, il y a le ménage, la maison. Tu manques des cours, t’en as vite par-dessus la tête! »

Les clubs de 100 watts

Ce genre de propos s’entend moins souvent à l’autre bout de la filière du succès, chez les élèves qu’on dit « doués et talentueux ». Par les temps qui courent, le système scolaire semble avoir un faible pour les « forts » et côté services, elles et ils sont de plus en plus gâtés. Un peu partout dans les différentes commissions scolaires, on crée des projets à leur intention : écoles « à vocation particulière » qui offrent une formation plus spécialisée dans un domaine d’activités (arts, sports, sciences), écoles internationales, classes de « performeurs ».

Mais ces clubs sélects sont-ils vraiment les paradis d’apprentissage qu’on imagine? Selon Ginette Thomas psychologue à l’école secondaire Paul-Arseneau, il est important de mettre des bémols : « Ce climat de compétition peut être stimulant pour les uns, dit-elle, mais pour plusieurs il est difficile à supporter. Dans ces groupes, certaines et certains subissent une pression très forte. Ils ont peur de manquer leur coup, de décevoir leurs parents, d’essuyer un échec. S’ils reculent de quelques rangs dans le classement, c’est la fin du monde. Ce n’est pas rare de voir des élèves s’épuiser au travail afin de ne pas être déclassés. »

Et plus souvent qu’on le croit, l’envers des médailles d’or c’est dans le cabinet du toubib qu’on peut le contempler. D’après Jean Wilkins, responsable du département de pédiatrie de la section médecine de l’adolescence à l’hôpital Sainte-Justine, le monde de la santé est maintenant confronté à un nombre croissant de ces « enfants de l’excellence ». Quant à lui, des 100 watts brûlés par les deux bouts, il en voit à tous les jours : « On leur répète que l’avenir est bouché, dit-il, on leur rebat les oreilles avec le contingentement et la cote Z. On les enferme dans des « laboratoires de bolées » avec un couperet au-dessus de la tête et on s’étonne ensuite qu’ils écopent. » Le prix à payer? Stress burn-out, tricherie aux examens, idées suicidaires, fragilité émotive. « Ces jeunes n’apprennent pas pour enrichir leurs connaissances, ajoute le spécialiste, mais pour réussir et ils sont souvent très déficients sur le plan de la créativité. »

Dans ce singulier marathon, on trouve aussi un bon nombre d’adolescentes anorexiques : « La plupart d’entre elles sont des premières de classe, dit Jean Wilkins. Leur plus grande déception, c’est de ne pas pouvoir décrocher une note supérieure à 100% . Bien sûr, tout le monde les trouve fines et brillantes, mais elles, elles ont l’impression de n’être que du « vide ». Au fond, le contrôle de leur corps est la seule « réussite » qui leur appartient vraiment. Pour les aider, il faudrait les encourager à mettre la pédale douce, mais dans notre système scolaire, le plus souvent, on n’y voit que du feu : on les applaudit et on les décore. »

Rajuster le tir

Piégée cette passion de la performance? Chose certaine, à l’heure actuelle, trop de jeunes se font égratigner, aplatir ou amocher dans la moulinette de la course à l’excellence.

Puisqu’elles et ils sont si nombreux à ne pas pouvoir s’adapter au modèle qu’on leur propose, il faudrait peut-être penser à l’assouplir, pense Luc Savard, président de la Fédération des enseignants et enseignantes des commissions scolaires du Québec : « Il est temps de rajuster notre tir, dit-il. La vraie mission de l’éducation ce n’est pas de viser l’excellence à n’importe quel prix, mais de promouvoir la compétence pour le plus grand nombre. »

Ce dont les jeunes ont besoin, c’est d’encouragement et de respect, d’un milieu scolaire qui laisse à chacune et à chacun assez d’espace pour apprendre, cultiver ses talents. réaliser ses projets, respirer…

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