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Une incursion en Syrie et en Turquie où la vie des femmes se dévoile au fil des rencontres. Toute seule en Syrie, je ne suis pas faraude, mais rapidement, des gens m’introduisent du côté des portes où palpite le quotidien. J’ai envie de connaître un peu la vie des femmes. Au début, je regarde et me laisse regarder. A cause de la langue, j’apprends à lire dans les yeux. Les yeux où j’ai vu les plus belles choses sont ceux de Maha. Plus tard, elle me racontera qu’elle est venue au monde en souriant. Maha étudie les mathématiques, comme son père. Pour elle ce n’est pas difficile et de plus en plus de femmes s’inscrivent à l’Université de Damas. « Les hommes sont paresseux, ils peuvent prendre jusqu’à sept ans pour faire leur cours alors que les filles ne prennent que le temps prescrit. » Mahil vient se joindre à nous. « Les hommes, je crois qu’ils sont partout pareils. Égoïstes. On changerait nos dix doigts en bougies pour les éclairer qu’ils en demanderaient davantage. » Ton dur, souvenirs précis. « Ils se disent modernes et ouverts, mais ce n’est qu’une façade. Beaucoup de femmes détestent porter le foulard, mais elles y sont forcées par la famille, le père, le frère ou le mari. » Ici, pas question de mettre le foulard dans la poche une fois le coin de la rue tourné. Les liens familiaux sont tissés de façon telle qu’il se trouvera toujours quelqu’un pour colporter la tenue de la jeune fautive. A 23 ans, Mahil est déjà désabusée. « Moi je voudrais partager mon esprit avec un homme, mais ça ne l’intéresse pas. On doit être pure et vierge, puis mère et ensuite c’est tout. »

A Tartous, sur les rives de la Méditerranée, de très jeunes femmes m’invitent à visiter leur intérieur. Les mères ont 17, 18 ou 19 ans. Celle qui me tire par le bras en a 19. Mariée depuis l’âge de 14 ans, elle a maintenant trois enfants. Je me dis qu’elles jouent à la poupée ou à prendre le thé. Puis non. elles ne jouent pas du tout. Ici, la vie n’est un jeu que pour moi. Pour elles, ce sont de vrais maris, plus âgés et souvent absents, de vrais enfants en grand nombre et de la vraie nourriture qu’il faut trouver. Les hommes sont dans la rue, au café ou au travail. Les femmes sont entre elles dans les maisons où souvent il n’y a pas grand-chose d’autre que les cœurs qui battent pour continuer. Elles ont pourtant l’air heureuses. Ensemble elles prennent le thé et le temps tout en surveillant la nuée d’enfants bien robustes qui se chamaillent dans les odeurs d’ail, d’orange et d’épices.

Le village de Bacron est perché dans les montagnes, non loin du littoral. Pour m’abriter du mauvais temps, je me cache sous le portique de la coopérative agricole de la place. Wadha m’y trouve et m’invite à me chauffer près de son petit poêle. On se regarde un peu timides, puis les questions peuvent venir. Wadha est ingénieure agricole. Elle travaille à la coopérative du canton, faisant équipe avec deux jeunes ingénieurs de son âge. Ensemble, ils enseignent aux villageois des techniques modernes de fertilisation du sol, de nouvelles cultures, les soins à donner aux arbres fruitiers. Wahda travaille aussi avec les femmes. Elle leur apprend la planification familiale, ce qui signifie ici tirer le meilleur parti du peu qu’elles ont. Selon Wadha, les femmes de la Syrie méditerranéenne ont une situation plus favorable que dans les autres régions. Elle explique cela par l’ouverture sur la mer, c’est de là que viennent les traditions occidentales. L’ouverture sur la mer, c’est l’ouverture tout court. La religion est plus libérale et les gens voyagent davantage. « On n’a pas de problèmes ici avec les hommes. Ils sont ouverts et grâce à cette ouverture, il y a des progrès qu’ils peuvent constater et dont ils peuvent profiter. »

Ma nouvelle amie est célibataire. A 28 ans, et la chose est courante ici, elle habite chez papa, maman, son frère, la femme de son frère et les sept enfants de ces derniers. La grand-mère maternelle partage aussi le petit espace. « Intimité » n’est probablement pas un mot d’origine arabe. Lorsque Wadha et moi entrons dans la pièce principale, la belle-sœur se lève et nous tend la main pour nous accueillir. Par politesse elle ramasse le linge qui sèche au-dessus du petit poêle à mazout et le plie attentivement. Une voisine vient prendre le café. Elle me demande si la vie des femmes est la même au Canada. Vaste question. Que dire en peu de mots? Je réponds que les femmes font moins d’enfants, vont davantage à l’extérieur mais n’ont finalement pas moins de problèmes et d’inquiétudes. Wadha s’active. Ingénieure le jour et mère auxiliaire le soir, elle aide sa belle-sœur avec efficacité. Pas de plaintes ni de complaintes sur leurs hommes. On pèle les oranges et on boit le petit café bien tassé parfumé à la cardamome. Ça sent bon la vie ici.

Dayr Az Zor, c’est comme une surprise, une petite ville du désert qui s’étire sur les rives de l’Euphrate. A très bonne heure, le négoce des bédouins anime ses rues. Les femmes sont habillées de velours et de soies de couleurs et de broderies. Le châle qu’elles portent sur la tête est tissé aux coloris et aux motifs de leur tribu.

J’essaie d’être discrète, mais sans succès. Deux jeunes bédouines m’arrêtent en riant et je me retrouve avec un bébé coiffé d’un bonnet de paillettes et de plumes dans les bras. Les deux jeunes femmes me font signe de m’éloigner avec leur petit, mais il n’est pas d’accord pour le changement et le manifeste en me frappant vigoureusement avec le concombre qu’il gruge. Je rends les armes et l’enfant. Les bédouines rient de bon cœur. Des tours, elles ont dû en jouer d’autres et des meilleurs. Loin d’être effacées, ces femmes ont le verbe haut. Leurs yeux sont brillants et leurs épaules bien droites. Elles ont souvent le haut du pavé et fument sans s’étouffer.

Incursion en Turquie de l’Est. Des montagnes de pierres et de neige surgissent, çà et là, des petits villages qui ont l’air oubliés par le temps. La frontière de l’Iran est juste à côté et comme dans les reportages, les femmes portent le tchador. Dans l’autobus où je suis, les Turques gardent leur sombre voilure. Durant les périodes d’arrêt, elles restent assises à l’intérieur alors que les hommes vont manger dans les cantines. Désormais, je reste avec elles durant ces pauses. Aussitôt le dernier homme descendu, toutes les femmes enlèvent leur premier voile. Dessous le noir il y a le blanc, plus fin et souvent fait de soie brodée. Elles changent de place et viennent me voir. Nous échangeons nos provisions : une orange contre des biscuits, des avelines contre des bonbons. Trocs et sourires sont les seuls moyens que nous ayons en commun. L’une d’elle prend mon balladeur. Je le lui installe et Michel Rivard lui parle de sa blonde et des poissons ou du mur qui sépare l’homme et sa sœur… Je croise les jambes sur mon envie de pipi pour ne pas perdre ce moment.

Le rythme de l’Orient me gagne peu à peu, un rythme où les gestes, les regards et les odeurs ont pris tellement d’importance. Je quitte avec tristesse, peurs et préjugés en moins. La douceur des souvenirs et la tendresse ont remplacé tout cela.

A force de quotidien

Bouthaina Shaaban professeure d’anglais à l’Université de Damas, a écrit un livre sur les femmes du Maghreb et du Proche. Des textes qui révèlent le courage quotidien mais aussi la trame dont est fait ce quotidien. A l’heure de notre rendez-vous, elle arrive essoufflée, pressée, mais tellement souriante. Si le temps c’est tout, comme on dit en Orient, avec elle j’allais en manquer.

« L’Islam est une chose, son interprétation en est une autre, affirme-t-elle. Les hommes font une interprétation chauvine de l’Islam. La religion ne confine pas la femme à la maison, c’est davantage la tradition qui veut ça. Le Coran parle aussi de mariages d’amour… ». Le foulard? Shaaban m’en parle aussi, mais pour relativiser. Il y a différentes façons de le porter et différentes raisons pour le faire. Elle me parlera d’une amie qui se couvre le visage pour avoir la paix. Comme des verres fumés en quelque sorte.

Le principal problème pour les femmes d’ici, c’est qu’il n’y a pas de solidarité entre elles, elles luttent chacune dans leur petit univers. Cependant, beaucoup de progrès ont été enregistrés récemment. Il y a davantage de groupes de femmes, de garderies. Les batailles continuent sur le plan individuel mais là comme en Amérique, les femmes sont fatiguées de se battre. On leur enseigne bien les habiletés manuelles de base mais pas les arguments intellectuels pour se défendre. Et puis, si vous n’êtes pas une femme mariée, qui a des enfants, vous n’êtes rien. La vie familiale est idéalisée aux dépens des femmes.

Le gouvernement est en faveur du travail des femmes. Les hommes et les femmes ont un salaire égal. « Nous sommes tous très peu payés, me dit-elle avec un grand éclat de rire. S’il y a de la discrimination, nous avons des droits, mais ils ne sont pas connus », ajoute-t-elle avec tristesse. Et puis, elle repart très vite. Je n’avais pas vu le temps passer. Bouthaina a une famille à faire dîner.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Giordan Sophie

    « Beaucoup de femmes détestent porter le foulard, mais elles y sont forcées par la famille, le père, le frère ou le mari. » FAUX
    Je connais beaucoup de syriennes qui portent le foulard parce qu’elle le veulent , cela ne les empêche pas de travailler, d’être éma,ncipées. Il y en a assez d’entretenir l’idée que la femme voilée est oppressée, il y a des cas d’oppressées et des cas de non oppressées tant qu’on n’a pas des chiffres exacts – et ce sera très difficile à avoir – on ne peut pas affirmer que les femmes voilées sont oppressées, sauf si on est de mauvaise foi et que l’on défende coute que coute des convictions infondées selon la logique cartésienne. Pour rappel la première règle de la méthode: « Ne jamais tenir quelque chose pour vraie avant d’avoir prouver qu’elle est vraie ». Deuxième rappel la logique mathématique: une thèse est vraie tant que son contraire n’est pas démontrer, or ici j’ai montrer le contraire donc votre thèse est fausse.
    Et je ne relève pas le fatras de préjugés et d’idées reçues que contient votre texte cela me prendrait des heures.

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