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Rien ne pourra plus arrêter la longue marche des femmes vers une redéfinition de leur statut au sein de l’Église. Leurs gains sont partout tangibles, mais l’essentiel leur est toujours refusé : l’accession au sacerdoce, porte d’entrée de tous les pouvoirs. L’Église pourra-t-elle se fermer les yeux encore longtemps?

Automne 1991, dans une polyvalente. Véronique a 15 ans, elle est brillante, croyante et s’apprête à conquérir le monde et sa vie. Mais une angoisse sourde commence à réclamer son attention. « Qu’est-ce que tu vas en faire de ta vie? » lui chuchote une petite voix intérieure.

De nos jours, fille ou garçon ce n’est pas le choix qui manque : Véronique peut bien devenir soudeuse, conductrice de fardier, oto-rhino-laryngologiste, première ministre, juge à la Cour suprême ou secrétaire si ça lui chante, tout est permis.

Vraiment tout? Enfin, pas tout à fait, car il existe encore une institution qui fait de la division des rôles sexuels un dogme, excluant d’emblée les femmes de tout accès aux lieux de décisions : l’Église catholique romaine.

« Quand je me rends dans les polyvalentes, les jeunes trouvent cela complètement incompréhensible de voir que les filles ne peuvent pas devenir prêtres », raconte Mgr Pierre Morissette, évêque de Baie-Comeau mal à l’aise devant un état de fait qui, dans le contexte québécois de cette fin de siècle qu’on prétend post-féministe, peut effectivement surprendre.

Incompréhension bien compréhensible, donc, dans un monde qui a fait de l’évolution de la condition des femmes un des phénomènes marquants des dernières décennies. Sans s’étendre sur les gains effectués par les Québécoises depuis la révolution tranquille, force est d’admettre que l’égalité de droits est acquise en principe et que les rôles sociaux ont subi un bouleversement majeur, bouleversement qui ne s’est pas toujours fait avec la bénédiction de l’Église.

Il faut cependant reconnaître que cette dernière a fait son bout de chemin pour s’adapter à cette évolution, même si les femmes n’ont pas attendu qu’on les accueille à bras ouverts. Elles ont plutôt choisi de déranger, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’institution.

A telle enseigne que, de nos jours, le personnel employé par l’Église est composé d’au moins 40% de femmes, certaines d’entre elles occupant des fonctions il n’y a pas si longtemps réservées à des évêques. Tous les diocèses peuvent compter sur la vigilance d’une « répondante à la condition féminine », rémunérée par le clergé. Un membre de l’Assemblée des évêques a la responsabilité du dossier de la condition des femmes.

Ces dernières sont maintenant majoritaires (60% ) dans les facultés de théologie. Des groupes de féministes chrétiennes critiquent les pratiques et les dogmes du Vatican, et vont jusqu’à bâtir une « Église de femmes ».

Bref, les femmes sont en train de réinventer leur place dans l’Église. Deux tendances se manifestent. L’une plus réformiste revendique de l’intérieur des changements structurels. L’autre plus radicale, associée au collectif L’Autre parole, croit qu’il faut plutôt fonctionner en marge de l’Église en offrant aux femmes un discours religieux différent dans lequel elles vont se reconnaître.

Les critiques et les revendications des femmes ratissent large : elles ont trait notamment au langage sexiste de l’Évangile, au partage des responsabilités diocésaines et pastorales entre clercs et laïques, à l’interprétation des textes bibliques. Mais tôt ou tard, toutes aboutissent au même mur : l’exclusion des femmes des fonctions sacrées, donc de tous les lieux décisionnels et des possibilités d’un pouvoir réel.

Prêtre ou pas prêtre, voilà la question!

Les femmes qui le désirent pourront-elles un jour devenir prêtres (ou prêtresses? ) et ainsi voir s’ouvrir toutes les portes du pouvoir ecclésiastique, ou devront-elles pour l’éternité se contenter d’un statut de mineures? Les paris sont ouverts. « Personnellement, je suis favorable au sacerdoce des femmes. Si on suit avec fidélité la ligne de fond de l’Évangile, je ne vois pas comment on pourrait passer à côté de ça. La logique évangélique nous amène là. » Ces propos ne sont pas tenus par une féministe chrétienne optimiste, mais bien par un homme d’Église, Mgr Pierre Morissette, évêque de Baie-Comeau, président du Comité des affaires sociales à l’Assemblée des évêques du Québec et responsable du dossier de la condition féminine.

Mais avant de chanter l’Alléluia, il convient de rappeler que l’Assemblée des évêques, quant à elle, n’a pas défini sa position sur ce sujet des plus délicats. Pour l’instant, ce qu’on tente de faire, et on semble considérer cela énorme, c’est « de garder le dossier ouvert », de faire en sorte que la question soit débattue ici comme ailleurs.

Deux courants se retrouvent dos à dos pour justifier ou contester l’exclusion des femmes. Le premier courant (soutenu par le Pape Jean-Paul II) prétend que si Jésus-Christ avait voulu s’entourer de femmes-apôtres, il était assez libre d’esprit pour le faire; s’il ne l’a pas fait, il faut agir comme lui. L’autre interprétation soutient que le Christ a vécu à une époque où les femmes n’avaient pas de responsabilités sociales et que s’il vivait aujourd’hui, il s’entourerait d’hommes et de femmes.

Mais pendant que l’Église catholique discute sur le sexe des anges et des apôtres, la plupart des Églises chrétiennes protestantes ordonnent des femmes. Certaines femmes très engagées dans l’Église catholique se demandent si cette dernière n’est pas en train de manquer le coche. Des femmes comme Gisèle Turcot, rédactrice en chef de la revue Relations et ex-secrétaire générale de l’Assemblée des évêques, pour qui la question du sacerdoce sera au cours des prochaines années le test qui révélera si l’Église est une institution capable de s’adapter à la société dans laquelle elle évolue.

« Au cours des siècles, explique-t-elle, l’Église a toujours su absorber les changements sociaux majeurs. C’est ce qui a fait sa force. Mais si Rome continue de réserver le sacerdoce aux hommes, l’Église aura démontré son incapacité d’assumer un des phénomènes importants du XXe siècle. » Avec toutes les conséquences que cela risque d’entraîner, aurait-on envie d’ajouter.

Marie Gratton-Boucher, théologienne et professeure à l’Université de Sherbrooke, va encore plus loin. « Dans le passé, l’Église pouvait dire qu’elle était le reflet de la société. Plus maintenant. Le Vatican se dit d’accord avec l’égalité hommes-femmes, le progrès social, mais invoque la volonté de Dieu pour maintenir la subordination des femmes et continuer à les traiter en mineures. L’écart entre les pratiques sociales et les pratiques ecclésiastiques ne cesse de s’accentuer au-delà de tout bon sens. »

Ce clivage peut expliquer le fait que des féministes, devant l’énormité de la tâche, choisissent de vivre leur foi en marge de l’Église. On pense à un collectif comme L’Autre parole où s’ébauche une voie différente, une « Église de femmes » qui n’acceptent pas de « perdre leur temps » à revendiquer un sacerdoce dont elles ne sauraient que faire.

L’Église des femmes

« J’ai la conviction profonde que les possibilités de changement à l’intérieur de l’Église sont extrêmement ténues » , dit Marie-Andrée Roy, une des fondatrices de L’Autre parole en 1976, sociologue et professeure à l’Université du Québec à Montréal. « Pourquoi s’éreinter à essayer de convertir une Église masculine? On sait très bien qu’on ne transformera pas le point de vue de Jean-Paul II! »

« Mais si pour des femmes la dimension chrétienne est encore signifiante, je pense qu’elles ont à s’organiser entre elles, à dire ce qu’elles veulent vivre, à élaborer leur modèle alternatif, leur propre théologie, bref à former l’ecclésiastique des femmes. En fait, je pense qu’on est une Église, c’est l’Église des femmes » , poursuit Mme Roy, qui souhaiterait l’avènement d’une institution moins pyramidale, plus démocratique et communautaire. Monique Dumais, théologienne, professeure à l’Université du Québec à Rimouski et cofondatrice de L’Autre parole, va jusqu’à parler de la nécessité d’inventer une « gynépraxis », soit une reconnaissance de la valeur des expériences féminines dans leur globalité, hors des modèles stéréotypés.

Cette « gynépraxis » prend racine dans les universités où des étudiantes et des professeures de théologie («La plupart sont féministes, c’est quand même quelque chose », dit Marie-Andrée Roy) réécrivent les textes sacrés à travers des yeux de femmes.

Marie Gratton-Boucher est convaincue « qu’en théologie, les femmes ont fait une brèche extraordinaire. Elles ont démontré que le sexisme dans l’Église était un construit culturel, qui n’avait rien à voir avec la volonté de Dieu. »

En ayant accès au savoir, les théologiennes ont « démystifié le savoir biblique », ajoute Gisèle Turcot. Des femmes peuvent donc, ce qui n’était pas le cas quelques décennies plus tôt, parler d’égale à égal avec leurs collègues masculins et faire valoir leur interprétation des choses.

Une femme au « top » de sa carrière

D’un point de vue féministe, un plus grand engagement des femmes dans l’Église est perçu, par certaines, comme un couteau à double tranchant. Car si elles grugent petit à petit un territoire qui leur était interdit, les femmes qui se dévouent pour l’Église risquent, ce faisant, de devoir mettre leurs convictions féministes entre parenthèses pour fonctionner dans l’institution.

« La sollicitation de personnel féminin représente une façon efficace de s’assurer de leur accord avec les principes et la doctrine de l’Église, qu’elles seront appelées ensuite à transmettre à d’autres membres par l’entremise de leurs activités pastorales, écrit Sarah Bélanger dans Les soutanes roses. L’organisation ecclésiale s’assure donc d’un certain contrôle sur la poursuite de ses objectifs en sélectionnant directement son personnel pastoral féminin, contrôle qui est nécessaire à son bon fonctionnement »

Beaucoup de femmes actives en pastorale et dans les services diocésains cherchent à se rendre indispensables et ainsi à être reconnues, constate Marie Gratton-Boucher. Elles gagnent au chapitre « des apparences », se voient confier des responsabilités et un « pouvoir afférent », « mais permettent à un système injuste de se reproduire. Et dans tous les cas, rappelle-t-elle, elles doivent toujours se rapporter à un clerc. »

Annine Parent-Fortin est plutôt d’accord avec cette analyse. Directrice de l’Office de pastorale de Québec, cette théologienne occupe la fonction la plus élevée attribuée à une femme dans l’Église. « Mes prédécesseurs étaient tous des évêques! » dit-elle en riant, avant d’ajouter qu’elle est bien consciente d’être arrivée au « top » de sa carrière.

Elle constate une grande frustration parmi le personnel pastoral féminin qui se bute toujours « aux barrières canoniques ». Des femmes très croyantes, dévouées, compétentes et instruites savent que des postes sont attribués uniquement aux « personnes qui exercent un ministère ordonné », donc aux hommes. « Elles sont exclues en partant. Et c’est cela qui est frustrant, ajoute-t-elle. Dans tous les milieux, on le sait, c’est difficile pour les femmes de gravir les échelons, mais au moins elles savent que c’est possible. Pour nous, les portes sont fermées. »

Dans ce contexte, personne ne sera bien étonné d’apprendre que, selon une étude menée par la sociologue Sarah Bélanger auprès d’un millier de femmes engagées dans l’Église, sept sur dix se disent en faveur de l’accès au sacerdoce pour les femme

Leurs récriminations ne les empêchent pas, cependant, de demeurer très actives et très présentes. Responsables de l’animation dans les services de pastorale, assurant la gestion et le fonctionnement des offices diocésains, agissant comme « Madame curé » dans les paroisses préparant l’initiation sacramentelle des enfants, on les voit partout. Dans certains diocèses, comme celui de Québec, le personnel est composé d’autant de femmes que d’hommes. Tout le monde en convient : si, demain matin, les femmes se retiraient de l’Église, celle-ci s’effondrerait comme un château de cartes.

« Il est fort probable que l’Église fasse de plus en plus appel aux femmes pour remplir certains postes de pastorale » , prévoit Sarah Bélanger. Pas nécessairement par ouverture aux femmes, plutôt par nécessité, explique-t-elle. Plusieurs postes présentement occupés par des femmes l’étaient auparavant par des prêtres, et ces derniers sont de moins en moins nombreux.

On peut se demander quelle serait l’ouverture manifestée par l’Église envers les femmes si autant d’hommes qu’autrefois avaient la vocation. Mais le plus intéressant est de savoir quelle pression exercera sur l’Église cette présence féminine accrue, la loi du nombre étant ce qu’elle est.

Véronique Première

On ne sait donc pas dans quelle mesure les femmes vont profiter du vacuum observable à l’heure actuelle. La pratique religieuse, estime-t-on, ne concerne plus qu’une personne sur quatre, et dans la majorité des cas cette personne est une femme. Les jeunes, en général, se reconnaissent peu dans l’institution telle qu’elle est. Les prêtres et les religieuses vieillissent et on ne se bouscule pas aux portes pour leur succéder. « Peut-être que le problème des femmes dans l’Église va se régler par le cimetière », tranche Marie GrattonBoucher.

D’autres, comme Mgr Pierre Morissette, croient que le malaise vécu au sein de l’Église devra déboucher sur une forme de progrès par étapes. Les femmes auraient d’abord accès au diaconat, porte d’entrée de la prêtrise, comme le réclamait il y a quelques mois l’archevêque américain Daniel Pilarczyk dans un projet de lettre pastorale expédiée à ses collègues.

Mais tout cela demeure pour l’instant, selon que l’on choisisse d’être optimiste ou pessimiste, une idée qui fait lentement mais sûrement son chemin ou qui relève carrément de la science-fiction.

Reste à savoir et cela est une inconnue de taille si les jeunes filles répondront à l’appel, le jour où l’Église décidera (si jamais elle va en ce sens) de lever tous les interdits les concernant. Car peut-être qu’entre-temps toutes les petites Véronique auront, de guerre lasse ou, pire, dans l’indifférence, pris une autre voie.

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