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520 000 Canadiennes françaises ont le courage des pionnières et une volonté de survivre peu commune.

Lutter sans cesse contre l’assimilation et pour l’éducation en langue française; se faire répondre « I don’t speak French » dès que l’on sort de la maison; avoir l’impression d’être une voleuse d’emploi parce qu’on est bilingue, autant de situations que doit vivre une « francophone hors Québec». Imaginez un instant habiter dans une province où l’on reconnaît si peu vos droits : vous auriez plus d’une occasion de plier l’échine et pourtant. . .

Pourtant, les Acadiennes des Maritimes, les Ontaroises, les Franco-Manitobaines, les Fransaskoises, les Franco-Albertaines, les Franco-Colombiennes et les Franco-Ténoises (TNO) ont chacune derrière elles une histoire qui ressemble à une épopée. Elles ont le courage des pionnières et une volonté de survivre peu commune. On l’a trop peu souligné, mais c’est grâce à leur apport que la collectivité francophone à l’extérieur du Québec a pu se maintenir jusqu’à ce jour. De génération en génération, ces femmes mènent l’action, défient les lois pour le droit à l’enseignement en français et la protection de leur culture. Dans plusieurs régions, volonté d’organisation et engagement leur permettent de vivre dans leur langue.

Ce sont elles que l’on retrouve à la mise sur pied et au fonctionnement des centres communautaires, des comités socioculturels, de loisirs, de parents. Elles sont là partout où les regroupements de francophones favorisent l’épanouissement de leur communauté et ce, même à leur détriment. Comme toutes les femmes des générations précédentes, elles pensent aux autres d’abord, voient au bien-être collectif. L’isolement, l’absence de ressources et de services, l’esprit traditionaliste des petites communautés représentent également, dans certaines régions, un obstacle de taille.

Elles ne sont pas moins conscientes de l’importance de l’action féministe. Leur quête d’équité dans tous les domaines est semblable à celle de leurs consœurs du Québec et des provinces anglaises. Mais pour chaque démarche, elles doivent faire reconnaître leur spécificité. « Femmes et francophones : double infériorité » dénonce une étude produite en 1981 par la Fédération nationale des femmes canadiennes-françaises (FNFCF). En 1991, cette constatation est devenue un double. . . défi. Depuis dix ans, les progrès sont notables surtout dans les régions où les regroupements permettent aux femmes de se pencher sur leurs propres besoins.

Persévérance au Manitoba

En 1984, le groupe d’action politique Réseau de Saint-Boniface au Manitoba revendiquait auprès du gouvernement provincial des services en français pour les femmes. Gilberte Proteau, ex-présidente de l’organisme et responsable de la recherche raconte : « Il existait alors au Manitoba neuf refuges pour femmes victimes de violence conjugale, tous financés par le gouvernement. Aucun n’offrait de services en français. D’un autre côté, nous devions aussi sensibiliser les femmes à la réalité de la violence conjugale dans leur milieu. Les liens entre les individus sont si forts ici que la femme violentée a longtemps préféré se taire ou s’exiler plutôt que de briser ce lien.»

« Nous savions qu’il fallait offrir un service d’aide dans la langue des victimes. Il est déjà assez difficile d’aller à contre-courant pour obtenir un service en français quand les choses vont bien, qu’on n’est tout de même pas pour se faire renvoyer d’un employé à un autre à cause de la langue quand les choses vont mal. » Sept ans plus tard, le projet devenu La Maison Térèsa bénéficie de l’appui financier du gouvernement fédéral pour l’achat d’une maison à condition que le gouvernement provincial défraie les coûts de fonctionnement. On attend, depuis trois ans, la subvention demandée. . .

Entre femmes albertaines

Christiane Spénard Godbout quitte Rimouski pour Edmonton (Alberta) en 1975. Elle et son conjoint suivent l’exemple d’autres migrantes et migrants venus s’établir dans l’Ouest. Alors jeune maman au foyer, elle se joint au groupe Entre Femmes dont elle est aujourd’hui la responsable. « Être mère au foyer, unilingue francophone en Alberta représente tout un choc pour celles qui arrivent. L’éloignement de la famille et l’absence de ressources en français rendent l’isolement très difficile à supporter surtout pour celles dont le conjoint est anglophone ». Pour certaines, le lien avec notre groupe a été un élément déclencheur pour renouer avec leur langue maternelle. Ce lien leur permet également d’échanger sur des préoccupations communes : le partage des tâches, la non-valorisation de la travailleuse au foyer, la violence conjugale. Christiane Spénard s’est retrouvée, l’an dernier, représentante provinciale pour l’Alberta à la FNFCF. Elle est aujourd’hui coordonnatrice de la toute nouvelle Association des groupes de femmes francophones de l’Alberta. Entre femmes s’y est joint comme groupe féministe : « Nous sommes « pour » les femmes, disent-elles avec fierté, même si nous sommes au foyer. »

Alpha-Toronto

Cofondatrice et directrice d’un centre d’alphabétisation à Toronto, Micheline Saint-Cyr se préoccupe depuis vingt ans de la question de la langue et de la transmission de la culture. « J’étais une jeune mère à cette époque et pour répondre à un besoin d’une vie culturelle en français chez nos jeunes, nous avons mis sur pied un centre d’animation, la Chasse-Galerie. Cette expérience m’a fait prendre conscience de l’analphabétisme. Ce problème, bien qu’il soit répandu, est relié à notre situation de minoritaire et au peu d’importance accordé à l’éducation surtout chez les femmes.» Alpha-Toronto naît en 1987. On y accueille en majorité des Ontaroises et des Ontarois mais aussi des Québécoises et des immigrantes. Profitant de l’oreille attentive du gouvernement provincial actuel, « plus sensibilisé à l’action sociale», précise-t-elle, le centre a élargi son programme pour intégrer les jeunes analphabètes de la rue. » Ontaroise, Micheline Saint-Cyr aime les défis et « surtout, me dit-elle, bâtir là où il n’y avait rien » .

Nord ontarien : éducation

Notant la faible participation des jeunes Ontaroises à la poursuite d’études postsecondaires (deux fois moins que leurs consœurs de langue anglaise), le Collectif des femmes du Nord-Est ontarien a entrepris, il y a trois ans, d’en stimuler et d’en favoriser l’accès. Femme engagée, psychologue de formation et vice-rectrice aux programmes en français à l’Université Laurentienne de Sudbury, Dyane Adam, coordonnatrice du projet, explique. « Peu d’Ontaroises du Nord peuvent s’appuyer sur une tradition familiale et sociale en matière de formation supérieure. Elles représentent la première génération de filles et de femmes à s’engager dans une telle voie avec peu ou pas d’appui. L’objectif du Collectif est de favoriser l’action concertée des institutions d’enseignement supérieur, des associations francophones, des organismes de femmes et de la clientèle étudiante visée. » L’éducation est une question cruciale pour l’avancement de la condition féminine en Ontario français.

Pour les Acadiennes âgées

Jacqueline Collette, enseignante à la retraite, possède une longue fiche d’engagement auprès des femmes tant à la Fédération des Dames d’Acadie qu’à la FNFCF. Elle a fondé, en 1986, le comité Vieillir au féminin de l’Université du 3e âge à Moncton. « A ma connaissance, c’est le seul organisme du genre au pays. Nous nous intéressons à la situation de groupes-cibles laissés-pour-compte, comme les femmes seules de 50 à 65 ans, divorcées et célibataires, qui ne reçoivent que l’assistance sociale et les aidantes naturelles, ces femmes qui prennent soin, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, d’un parent âgé ou d’une personne handicapée. » Études, recherches et colloques ont permis de saisir les besoins de ces Acadiennes. Le Comité travaille maintenant à développer des mécanismes de support appropriés afin qu’elles puissent mettrefin à leur isolement et mieux se prendre en main.

Les Gilberte, Christiane, Micheline, Dyane et Jacqueline représentent, si l’on veut, la pointe de l’iceberg d’un mouvement de femmes au Canada français qui a su s’organiser et s’affirmer malgré son statut minoritaire. Un vaste réseau (la Fédération nationale des femmes canadiennes-françaises) rend possibles le contact et la concertation entre les groupes régionaux et provinciaux. Il les soutient dans leurs démarches de développement et stimule l’action politique au niveau national.

Le mouvement des femmes au Canada français a démontré l’importance du respect de l’identité et de la spécificité. En ce sens, l’adaptation des programmes Nouveau-Départ et Odyssée (nés au Québec) pour les femmes francophones des différentes provinces sont deux exemples, parmi d’autres, d’ententes possibles et bénéfiques avec le Québec. Langue et culture portent naturellement à établir et à maintenir des liens avec les Québécoises. Une meilleure connaissance de la réalité des unes et des autres ne fera qu’enrichir le mouvement des femmes et la francophonie en Amérique du Nord.

Autonomie et qualité de vie

Près de 80 000 femmes habitent la région du Bas-Saint-Laurent sise en bordure sud du fleuve entre La Pocatière et Matane. Quelles sont les caractéristiques socio-économiques des Bas-Laurentiennes? Où se situent-elles par rapport à l’ensemble des Québécoises? C’est ce qu’a cherché à savoir Hélène Laterière du Conseil du statut de la femme. Son étude brosse le portrait statistique des femmes de cette région : leur état civil, leur scolarité, leur revenu personnel et familial et leur participation à la main-d’œuvre.

«Il ressort de cette étude que les femmes sont plus traditionnelles ici que dans l’ensemble du Québec», remarque Nicole Vignola-Bérubé, associée étroitement au mouvement des femmes depuis plus de dix ans. « Elles sont plus nombreuses à être mariées (61, 9% contre 58, 4% ) et elles sont moins nombreuses sur le marché du travail, (40% contre 43% ). Leurs revenus personnel et familial se situent en deçà de la moyenne québécoise avec un écart pouvant varier entre 1500 $ et 2000 $. Elles sont cependant plus nombreuses à avoir fait des études universitaires (48% contre 44, 6% ). Leur salaire moyen atteint 64, 5% de celui des hommes comparativement à 59, 8% dans l’ensemble du Québec. »

« Ce portrait d’une femme plus traditionnelle s’explique en partie parce que notre région est mi-rurale et mi-urbaine » , poursuit Denise Banville dont la clientèle est celle de femmes qui veulent réintégrer le marché du travail. « Comme l’économie repose sur l’exploitation des ressources naturelles, il n’est pas étonnant de constater que les femmes sont absentes de ces secteurs que sont l’agriculture, la forêt et la tourbe. Il nous faut développer des industries de deuxième et troisième transformation de matières premières si nous voulons améliorer le marché de l’emploi. Autrement, les femmes sont cantonnées dans le secteur des services où les emplois sont plus souvent à temps partiel, précaires et peu rémunérés. »

« Les femmes sont sur le marché du travail pour y rester, ajoute Nicole Vignola-Bérubé. Ce constat est clair dans l’analyse du CSF quand on compare le taux de participation des 35 ans et moins à celui des plus âgées sur le marché du travail ».

Mais ce qui compte par-dessus tout pour les femmes de cette région, c’est la qualité de vie et ce souci d’harmonie avec la nature, « ce rythme des marées, ces couchers de soleil sur le fleuve que ne connaissent pas quotidiennement les gens des grands centres. Notre environnement compense bien des écarts entre notre situation socio-économique et celle de l’ensemble du Québec. Notre volonté est celle de devenir parfaitement autonomes tout en conservant nos caractéristiques régionales», concluent nos interlocutrices.

Sur les traces de Marichette

Dans Les femmes de la diaspora canadienne-française, une brève histoire de la FNFCF de 1914 à 1991, la chercheuse Micheline Desjardins reconstitue des pans de l’histoire collective des Canadiennes françaises à même le contexte politique, social et religieux qui a marqué les « passages » de l’organisme, couvrant plus de trois quarts de siècle d’existence. « C’est en relatant les gestes dans leur contexte que l’on fait ressortir toute leur mesure » , explique l’auteure.

Le document présente le contexte historique antérieur à la création de l’organisme. On y constate comment le Québec, les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, le Vatican et le mouvement des femmes influençaient la population féminine et la société de l’époque. L’auteure met également en évidence les actes d’héroïnes telles Marichette et les Demoiselles Desloges. Marichette (pseudonyme d’Émilie C. Leblanc) est cette Acadienne très affirmée qui a publié des lettres savoureuses par leur contenu, leur humour et leur langue dans le journal L’Évangéline entre 1895 et 1898.

Quant à Diane et Béatrice Desloges, elles ont défié avec succès, en 1915, un règlement du gouvernement ontarien interdisant l’enseignement en français.

La publication retrace les fondements de cette institution de la diaspora qu’est la Fédération nationale des femmes canadiennes-françaises (FNFCF), un organisme qui viendra combler un grand vide chez les francophones au début du siècle et qui joue encore aujourd’hui un rôle important au sein de la francophonie canadienne.

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