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Les femmes sont au premier rang dans la lutte pour le respect des droits humains dans une Amérique latine où les dictatures militaires, même délogées, sont encore très puissantes.

A une quarantaine de kilomètres de Cordoba, la deuxième plus grande ville d’Argentine, Santiago et Emilia D’Ambra habitent une petite maison remplie de souvenirs. Les larmes aux yeux, Emilia écoute son mari jouer du piano et nous montre les poteries qu’elle fabrique. « C’est un passe-temps de vieille, dit-elle, une thérapie, un moyen de ne pas devenir folle. »

Un fils et une fille du couple comptent parmi les 30 000 personnes disparues sous la dictature militaire. Le fils, Carlos Alberto, a été enlevé avec son amie au retour d’une visite à la maison familiale. L’amie est sortie de prison au bout de trois ans, mais lui, on ne l’a jamais revu. Les d’Ambra savent par ailleurs que leur fille Alicia Raquel, disparue en même temps que deux copines, a séjourné dans diverses prisons pendant un an et demi, puis ils ont perdu sa trace. « Le plus dur, dira Santiago, c’est de ne pas pouvoir les pleurer. »

Leur amie Irma de Molina a élevé son petit-fils Santiago, après la disparition de sa fille et l’assassinat de son gendre. Quand les militaires ont enlevé sa fille Lucia, elle était enceinte de quatre mois. Depuis, Irma multiplie les recherches pour trouver ce deuxième enfant. Elle croit savoir où il est élevé sous un faux nom, par une famille de militaires.

Des démocraties nées sous tutelle militaire

Durant les années 70, l’Argentine, l’Uruguay, le Chili et combien d’autres pays d’Amérique latine ont vécu au rythme des disparitions, tortures et assassinats commandés par des dictatures sanglantes. Les années 80 y ont ramené la démocratie, mais c’est une démocratie aux pieds d’argile, née sous la tutelle des militaires et héritière d’une crise économique qui s’accentue.

3 décembre 1990 : nous entrons en Argentine au moment où le gouvernement de Carlos Menem vient de décréter l’état de siège. Motif : la révolte d’une faction de l’armée, ultra-nationaliste et de droite. Les « carapintadas », ainsi nommés parce qu’ils se peignent le visage en noir avec du cirage à chaussures, en sont à leur quatrième révolte pour obtenir des concessions du pouvoir civil.

On se demande ce que les militaires peuvent bien réclamer encore, puisque les gouvernements civils successifs leur ont graduellement accordé l’amnistie complète. Il y eut d’abord la loi « du point final » (décembre 1986), qui donnait aux familles des disparus un délai d’à peine deux mois pour formuler des plaintes; puis vint la loi « du devoir d’obéissance » (août 1987) qui amnistiait tous ceux qui « n’avaient fait qu’obéir à des ordres » -finalement « l’indulto » (octobre 1989) graciait les responsables des violations aux droits humains sous la dictature, à l’exception de six généraux.

5 décembre : la révolte des « carapintadas » a été matée en moins de vingt-quatre heures. Presque en même temps, on apprend que les généraux écroués pour violations aux droits humains sortiront de prison d’ici la fin de l’année. Sur la place de Mai, à Buenos Aires, les Mères et les Grands-mères de disparus manifestent leur opposition à cette quatrième et dernière phase de « l’indulto ».

19 décembre : à Santiago du Chili, l’armée commandée par l’ex-dictateur Pinochet est rentrée dans ses quartiers, au degré d’alerte maximum. La nouvelle plonge le pays dans l’inquiétude : et si c’était le prélude à un nouveau coup d’état? Pinochet est dans l’eau chaude depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement civil à cause des révélations sur les violations aux droits humains commises sous son règne et à cause des scandales financiers qui éclaboussent l’armée. « L’exercice » du 19 décembre est une façon pour Pinochet de montrer les dents, histoire de bien faire comprendre qu’on ne le poussera pas si facilement vers la sortie.

Les assassins ne seront pas punis

Ce « journal de voyage » dans le cône sud de l’Amérique latine révèle au moins deux choses. Un : les militaires assassins ne seront pas punis. Le processus d’amnistie se termine en Argentine. En Uruguay, une vaste coalition populaire avait réussi à obtenir un référendum, espérant faire abroger la loi d’amnistie; après deux ans et demi de démarches et de débats, elle l’a perdu. Au Chili, tout indique que, contrairement à ce que laissait supposer le programme de sa formation politique, le président Aylwin ne remettra pas en question la loi d’amnistie, votée sous la dictature, qui absout tous les crimes commis entre 1973 et 1978.

Deux : les forces armées pèsent encore d’un poids très lourd sur les jeunes démocraties. La peur règne au Chili : le général Pinochet n’a-t-il pas déclaré que le jour où l’on toucherait à l’un de ses hommes, c’en serait fini de l’état de droit? Avant de quitter la présidence, l’ex-dictateur a d’ailleurs négocié suffisamment de garanties : il demeure à la tête de l’armée, il peut désigner 9 des 47 sénateurs et il s’est créé une constitution et un régime électoral à son avantage.

Même chose en Uruguay, où les militaires ont négocié une transition vers la démocratie dans laquelle ils ne seraient pas inquiétés. Le mouvement pour le référendum que l’historienne Graziella Saprizzi qualifie de mouvement social le plus important de la décennie en Uruguay, a tenté de renverser cette décision. Mais au moment de voter, la peur a été la plus forte. Le nom des votants et des votantes était inscrit sur le bulletin de vote et une majorité de gens ont craint les représailles, dans l’éventualité d’un retour des militaires au pouvoir.

Une nouvelle définition des droits humains

Depuis le début, les femmes ont été au premier rang dans la lutte pour le respect des droits humains. En Uruguay, les veuves de deux détenus politiques et la grand-mère d’une fillette disparue ont pris la tête du vaste mouvement populaire qui exigeait un référendum sur la loi d’amnistie.

Au Chili, en décembre dernier, des membres du Regroupement des familles des détenus et disparus, dont plusieurs mères, s’enchaînaient à la cathédrale de Santiago pour réclamer toute la lumière sur les violations aux droits humains et le châtiment des coupables.

En Argentine, depuis 1977, les Grands-mères de la place de Mai continuent de chercher les enfants, aujourd’hui adolescentes et adolescents des parents disparus sous la dictature. Elles en ont retrouvé 50, sur un total de 500 environ. Certains sont morts; d’autres ont été élevés par des familles « de bonne foi », qui les croyaient abandonnés; d’autres enfin ont sciemment été « donnés » à des familles de militaires. Les Grands-mères travaillent à ce que les jeunes appartenant à cette dernière catégorie soient restitués à leurs familles légitimes.

« Cela demeure difficile, affirme la présidente Barnes de Carlotto. La continuité du pouvoir militaire, même sous un gouvernement constitutionnel, veut empêcher la restitution des enfants, tout simplement parce que ceux qui les élèvent actuellement sont les mêmes militaires, ou civils complices, qui ont agi sous la dictature. Remettre les enfants reviendrait à reconnaître leur culpabilité et cela, ils ne le souhaitent pas. »

Pour elles comme pour tous ceux qui, depuis des années, exigent la vérité sur l’époque noire des dictatures et le châtiment des coupables, la conjoncture actuelle n’est pas facile. Favorisé par les amnisties successives et les discours gouvernementaux sur la « réconciliation nationale », l’oubli fait lentement son chemin. La crise économique et la nécessité de travailler d’arrache-pied pour survivre ont relégué au second plan la thématique des droits civils et politiques. La dette extérieure, qui appauvrit dramatiquement les populations et, au premier chef, les femmes et les enfants, pourrait bien constituer la nouvelle menace à l’existence d’une démocratie réelle en Amérique latine.

Que reste-t-il maintenant aux groupes de défense des droits humains? « Deux choses, répond Luis Rigal, du Centre de recherche et de promotion éducative et sociale de Buenos Aires. D’abord, un rôle de conscience et d’alerte par rapport à ce qui ne doit plus jamais se produire. (Nunca mas! (Plus jamais! ), titraient les rapports argentin et uruguayen qui documentaient les crimes des dictatures. ) Ensuite, la tâche de promouvoir une conception élargie des droits humains, incluant non seulement les droits civil et politiques, mais aussi le droit au travail, à la santé, au logement, à l’éducation, à un environnement sain. »

Aujourd’hui, Santiago et Emilia d’Ambra, Irma de Molina, Maria Angelica de Moller et leurs amies du Regroupement des familles de détenus-disparus pour raisons politiques de Cordoba poursuivent certes « la bataille de la mémoire », pour éviter que leurs enfants ne tombent dans l’oubli. Mais elles et ils sont aussi à mettre sur pied des ateliers de formation et de travail pour jeunes de quartiers défavorisés. Tout comme les groupes de femmes, les garderies populaires, les cuisines collectives qui foisonnent maintenant dans le cône sud, il s’agit là d’une nouvelle facette du combat pour la dignité humaine, toujours à recommencer.

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