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Elles sont laotiennes, tamoules ou salvadoriennes, et le premier contact qu’elles ont avec le personnel de la santé est souvent leur premier choc culturel. Comment se mettre au diapason de ce nouveau contexte multiethnique?

« Il y a quelques années, lors de la vague d’immigration turque, les femmes ne comprenaient pas pourquoi elles devaient parfois s’astreindre à un examen gynécologique ou à une cytologie » raconte Madeleine Huet, directrice de la clinique Accueil. « Il fallait le leur expliquer avec l’aide d’un interprète. Si cet interprète était un homme, il pouvait refuser de traduire, car dans la tradition musulmane, on ne discute pas de ces choses entre un homme et une femme. Lorsqu’on parlait de contraception, le mari pouvait aussi refuser de traduire quand il n’était pas d’accord. Si un enfant servait d’intermédiaire, on ne pouvait pas passer par lui pour discuter de ces sujets. »

La clinique Accueil, rattachée à l’hôpital Saint-Luc à Montréal, reçoit principalement des réfugiés, des requérants du statut de réfugié et, à l’occasion, des immigrants illégaux, femmes et hommes. Les médecins actuellement en place parlent roumain, turc, allemand, italien et espagnol, mais ce n’est pas suffisant. Leurs interprètes dans les autres langues sont soit des bénévoles recommandés par un centre communautaire, soit une connaissance de la patiente ou du patient ou un membre de leur famille.

Une autre vision

Qu’elles soient originaires d’Asie du Sud-Est, du Moyen-Orient, d’Amérique du Sud ou d’Afrique, ces femmes confrontent le personnel médical et social à des valeurs et des coutumes fort différentes des nôtres. Dans le contexte social du Québec où, en moins de cinquante ans, les rôles de la famille et de la religion ont complètement été révisés, il est difficile de concevoir le poids de traditions enracinées depuis de très nombreuses générations dans les autres cultures nationales.

« Il est important d’accepter que ces femmes ont une perception de la santé et de la maladie différente de la nôtre », affirme Danielle Groleau, agente de programmation au DSC Sainte-Justine. « Nous devons comprendre leur façon d’agir pour mettre du sens à leurs gestes. Lorsqu’une Antillaise se présente au CLSC avec un bébé de deux mois qui fait une diarrhée depuis une semaine, le médecin non averti peut la considérer comme une mère négligente parce que, selon lui, elle aurait dû venir après deux jours. Or ces femmes ont leur propre conception et un grand savoir traditionnel, explique Mme Groleau. Elles vont tout tenter pour guérir le bébé, et si cela échoue, alors elles viendront chez le médecin. »

Selon leur origine ethnique, les nouvelles venues trouveront un terrain d’accueil différent à l’arrivée. « Ce n’est pas la même chose si l’on arrive ici en provenance du Vietnam, ou si l’on vient du Sri Lanka ou du Cambodge », explique My Hong Pham Thi, travailleuse sociale au CLSC Côte-des-Neiges à Montréal. « La Vietnamienne trouvera ici médecins, travailleuses sociales, infirmières parlant sa langue. Dans les organismes communautaires vietnamiens, elle trouvera l’information indispensable pour obtenir les services dont elle a besoin. » Comme le Québec reçoit des ressortissants vietnamiens depuis plus de vingt ans, la communauté est bien implantée. Pour les autres, ce sera plus ardu.

Selon qu’elles sont immigrées ou réfugiées, ces femmes ont librement choisi de venir ici ou elles ont fui une situation intolérable dans leur pays. La transition est très difficile pour les réfugiées, particulièrement pour les ressortissantes des nouvelles vagues d’immigration, comme c’est le cas des Somaliennes actuellement. En plus de vivre un très grand stress émotionnel, elles sont isolées par leur langue et leur culture, et se trouvent généralement dans une situation économique fort précaire. Elles peuvent attendre entre deux et cinq ans avant de voir leur situation régularisée.

« Il y a un manque flagrant de soutien psychologique adapté aux réfugiés », souligne Nancy William, coordonnatrice de l’Alliance des communautés culturelles pour l’égalité dans la santé et les services sociaux ( ACCESSS ). « On pense d’abord à l’essentiel : trouver un manteau, un logement… On décèle bien un malaise, mais quoi? Comment conseiller des gens quand dans le pays d’origine, il n’y a même pas de mot pour dire psychiatre? »

Le personnel se sent mal préparé pour faire face aux besoins de cette clientèle. « Il faut être attentifs, capables de lire entre les lignes et d’interpréter les malaises, affirme My Huong Pha Thi. Si, par exemple, des femmes vivent de la violence conjugale, elles ne feront pas de demandes claires à ce sujet. Pour elles, c’est le genre de chose qui se règle en famille. Plutôt que d’en parler, elles diront que les enfants ne vont pas bien ou encore qu’elles ont du mal à dormir. » Si elles se sentent mal comprises, elles ne viendront plus au rendez-vous. Elles ont l’impression de subir de la pression pour divorcer.

De la grossesse à l’allaitement

Pour répondre au besoin de sa clientèle, composée de 23 groupes ethniques différents, le DSC de l’hôpital montréalais Sainte-Justine conçoit des programmes pour les intervenantes du CLSC Côte-des-Neiges. Sylvie Gravel et Huguette Doucet ont recueilli un grand nombre de données sur la situation socio-économique et les habitudes de vie des femmes de ce territoire pour adapter les programmes à une clientèle multiethnique. Aussi, le programme OLO (apport journalier d’œuf, de lait, d’orange) des CLSC, qui vise à fournir des suppléments nutritifs essentiels aux femmes enceintes, est difficilement applicable tel quel à Côte-des-Neiges. Les habitudes alimentaires sont différentes et les femmes noires et asiatiques font fréquemment de l’intolérance au lait. Il faut donc trouver des aliments équivalents du point de vue nutritif et acceptables dans le contexte culturel, des fèves soya au lieu d’un œuf par exemple.

« Nous avons remarqué que lorsque nous donnons de l’aide à la mère non seulement nous obtenons un meilleur poids du bébé à la naissance, mais aussi une meilleure interaction entre la mère et l’enfant. Souvent les mères retournent aux études après leur accouchement, et ca réduit le nombre de grossesses subséquentes en moins de douze mois, » souligne Danielle Groleau. Mais le plus important, c’est d’aider les femmes des communautés culturelles à sortir de leur isolement. Au CLSC Côte-des-Neiges, on les encourage à participer aux cuisines collectives de Promis, un organisme communautaire multiethnique du quartier. On veut les aider à améliorer la qualité de leur alimentation, mais aussi les amener à faire connaissance avec des femmes dans la même situation qu’elles.

Favoriser les changements

La loi sur la santé et les services sociaux a prévu certaines mesures qui visent à mieux desservir la clientèle multiethnique : information adaptée, plus grande présence des Québécois issus des groupes ethniques dans le réseau des établissements et reconnaissance de l’expertise des organismes communautaires ethniques.

« Il serait important de disposer d’une banque d’interprètes professionnels qui connaissent la culture des gens avec qui ils sont appelés à travailler », ajoute Nancy William. Tout en reconnaissant les bonnes intentions de la loi, ACCESSS réclame un programme d’accès à l’égalité afin de contrer la discrimination systémique dans les établissements et demande que la formation en santé et services sociaux comporte un volet en intervention auprès de communautés culturelles.

Et qui sait, comme le souligne Danielle Groleau, « c’est peut-être une grande chance que nous avons de remettre en question des façons de faire que nous tenons trop aisément pour acquises en matière de santé ».

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