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On connaît Jeanne Mance l’infirmière, la fondatrice de l’Hôtel-Dieu, l’administratrice, mais sait-on vraiment qu’elle est aussi la cofondatrice de Montréal?

Le projet d’un établissement à Montréal est né vers 1630. A cette époque, la ville de Québec est contrôlée par les hommes des frères Kirke qui l’ont obligée à capituler l’année précédente, sans savoir que la France et l’Angleterre n’étaient plus en guerre. En attendant que les négociations entre les deux puissances aboutissent à la restitution du Canada, Champlain, les missionnaires et la plupart des colons qui vivaient autour de l’Habitation de Québec sont retournés en France. Ils s’évertuent à ranimer l’intérêt de leurs compatriotes pour ce continent lointain qui cache au moins trois grandes richesses.

La première est la route conduisant vers l’Orient. Les fleuves du Canada permettront peut-être de découvrir le chemin le plus court vers l’or et les épices. Le Canada, et c’est sa deuxième richesse, est une vaste pourvoirie de fourrures, de poissons et d’huiles qu’on prend ou qui se transigent pour moins que rien. Troisième richesse, matière inédite et exclusive, le pays est vaste, vaguement peuplé de nomades dont la simplicité de cœur et l’innocence constituent un matériau de choix pour l’Église catholique qui, en France, perd des plumes.

L’idée germe d’implanter au Canada non seulement un poste de commerce, mais une colonie française formée de personnes exemplaires, toutes catholiques. Simultanément, par le biais de missions dont les Jésuites auraient la charge, on convertirait les peuples sauvages qui, ainsi séduits, s’intégreraient à la population française, devenant des Français à leur tour. Le profit de l’assimilation projeté serait double : d’une part la France augmenterait le nombre de ses sujets; d’autre part, le Ciel y gagnerait des millions d’âmes simples.

Le projet prend forme

Le 2 février 1630, Jérôme Le Royer de La Dauversière et sa femme, Jeanne de Beaugé, sont éclairés par une vision très claire de leur mission : fonder une communauté de religieuses hospitalières. Avec leurs six enfants, ils se consacrent à la Sainte Famille. Plus tard, ce message de la vierge s’enrichira d’une précision : les hospitalières contribueront à la fondation d’un hôpital dans le Nouveau-Monde, dans une colonie que La Dauversière devra lui-même créer! Obsédé par cette pensée, La Dauversière fonde en France un Hôtel-Dieu de La Flèche et cherche inlassablement le moyen d’exécuter parfaitement l’ordre divin.

Cette même année, Marie de Gourmay, veuve pieuse et inspirée qui continue le métier de son mari en faisant fonctionner leur cabaret parisien, s’en prend à un de ses clients. Jean-Jacques Olier de Verneuil est un jeune homme dont elle pense qu’il pourrait mener une vie meilleure. « Votre conduite, lui dit-elle, m’est un sujet de grande peine! Il y a longtemps que je prie pour votre conversion et j’espère qu’un jour Dieu m’exaucera. » Cette femme, dont l’histoire fait bien peu de cas, est probablement celle qui présente Olier à Vincent de Paul; ce dernier le prépare à la prêtrise. Quelques années plus tard, Olier comprendra que son œuvre consistera à fonder une congrégation d’hommes avec mission de restaurer la foi en France et dans le Nouveau-Monde. Ce sera la Compagnie des Messieurs de Saint-Sulpice.

En 1632, l’Angleterre a rendu le Canada à la France. Les grands projets sont à l’ordre du jour et, si plusieurs n’y voient que les peaux de castor, la France pieuse y trouve l’occasion rêvée de faire œuvre altruiste. Le récit des tourmentes subies par les colons de Robert Giffard et de Champlain et par les missionnaires frappent juste. Les hommes sont touchés. Les femmes sont galvanisées au point où le père Paul LeJeune, supérieur de la mission des Jésuites du Canada, laisse entendre, en 1635, qu’elles aspirent toutes au martyre : « Il y en a tant qui nous écrivent et de tant de monastères, que vous diriez que c’est à qui se moquera la première des difficultés de la mer, des mutineries de l’océan et de la barbarie de ces contrées »

C’est Québec qui retient d’abord l’attention des Français. Le poste est déjà fondé et peuplé. Les missionnaires Charles Lalemant et Barthélemy Vimont ont fait valoir l’urgence d’y fonder un hôpital et d’y transporter des religieuses infirmières. Marie de l’Incarnation, Madeleine de Chauvigny de la Peltrie et la duchesse d’Aiguillon adoptent ce projet. Les deux premières s’embarquent pour Québec avec quelques hospitalières de Dieppe. Les femmes qui dans les salons parisiens rêvaient de dépenser leur fortune dans cette œuvre restent sur leur appétit, une pointe d’envie fichée en plein cœur. Les hommes ne sont guère plus en joie. De façon occulte, les Jésuites continuent d’agir. Leur action la plus décisive sera de permettre à La Dauversière, qui connaît l’existence d’un lieu nommé Montréal, d’exposer son projet à Olier. Ce dernier s’emballe, promet de recommander l’œuvre au Ciel, et verse une aumône substantielle. Le sort du futur établissement est décidé.

Dans les mois qui suivent, des associés sont recrutés pour former une compagnie, dédiée à la vierge, qui les guide depuis 1630 : la Société de Notre-Dame de Montréal pour la Conversion des Sauvages, qui devient propriétaire de Montréal. Le projet s’organise, comme par miracle, en quelques mois seulement,

L’action de Jeanne Mance

C’est alors qu’intervient Jeanne Mance. Sortie de nulle part, cette Champenoise de 33 ans qui ne connaît ni La Dauversière, ni Olier, ni Paul de Chomedey de Maisonneuve lance, dans les salons de la noblesse parisienne, une campagne en faveur de la mission de Montréal! Son action n’a de sens que si on admet soit le miracle des coïncidences, soit l’action des Jésuites qui la favorisent et la contrôlent.

Jeanne Mance est une femme de la très petite bourgeoisie, rien qui permette la fréquentation du beau monde, mais, cousine du jésuite Jean Dolebeau, elle entre en contact avec un confesseur bien placé qui lui ouvre des salons autrement inaccessibles. Elle procède alors avec une audace et une assurance rares. Elle parle de Montréal, du projet de fondation d’une colonie et de la nécessité d’y ouvrir un hôpital; elle parle d’un hôtel-Dieu pour le soin des malades et des blessés; elle parle d’une chapelle dont l’entretien lui incombera, ainsi qu’aux femmes qui l’accompagneront. De quel droit insère-t-elle son projet à l’intérieur de celui de la Société de Notre-Dame de Montréal?

Comment peut-elle le faire alors qu’elle ignore si elle sera agréée? Personne, semble-t-il, n’entretient de doute à son sujet. Bientôt, tout ce que Paris compte de femmes puissantes connaît son projet. Angélique Faure, veuve de Claude de Bullion sera la « bienfaitrice anonyme » sur qui Ville-Marie pourra compter. Par un intermédiaire, elle confiera à Jeanne Mance l’argent nécessaire à la fondation d’un hôpital sur l’île de Montréal.

Jeanne Mance, que rien n’arrête, quitte Paris à destination de La Rochelle! Là, entrant dans une église, elle tombe, oh! miracle, sur monsieur de La Dauversière. « S’étant tous deux salués sans s’être jamais vus ni ouï parler l’un de l’autre » , ils se présentent et La Dauversière n’a aucune peine à réaliser à quel point cette femme pourra être utile à l’entreprise ni à reconnaître en elle « la personne que la Providence nous envoie pour cette fin ». Le concepteur de Montréal n’offre pas à Jeanne Mance d’assumer, comme on l’a insinué, la charge de première ménagère de Ville-Marie. Il lui confie, au contraire, la tâche qui lui tient le plus à cœur : construire l’hôpital dont les Hospitalières de Saint-Joseph prendront plus tard possession. Une responsabilité supplémentaire incombera à la jeune femme : être l’«économe » de la colonie. Autrement dit, si Paul de Chomedey de Maisonneuve dirige l’expédition, son administration relèvera de Jeanne Mance.

Il y a quelque chose d’absolument inconvenant dans le destin posthume de Jeanne Mance que des siècles d’histoire mâle et religieuse ont longtemps privée de relief. Aussitôt admise parmi les membres de la Société de NotreDame de Montréal, dont fait également partie la cabaretière Marie de Gourmay, elle suggère aux deux fondateurs de publier un document publicitaire relatant les faits qui les ont conduits à la fondation de Montréal. Selon elle, un tel document inciterait des personnes généreuses à adhérer à la société. Publié en 1643, sous le titre de « Véritables Motifs de Messieurs et Dames de la Société de Notre-Dame de Montréal pour la Conversion des Sauvages de la Nouvelle-France » , le texte produit l’effet escompté. Ayant quitté le port de La Rochelle le 9 mai 1641, Jeanne Mance est arrivée à Québec avec près de deux mois d’avance sur de Maisonneuve. C’est elle qui, la première, affronte l’adversité. Elle défend l’initiative des associés de Montréal auprès du gouverneur de la Nouvelle-France, Monsieur de Montmagny, qui accepte difficilement qu’une structure administrative indépendante de la sienne soit créée en pleine vallée du Saint-Laurent. L’ampleur des sacrifices qu’il faudra accomplir en arrivant à Montréal est telle que Madame de la Peltrie sèmera la consternation à Québec en prenant fait et cause pour Jeanne Mance et en la suivant plus tard à Montréal… faisant craindre pour l’œuvre de Marie de l’Incarnation.

Jeanne Mance ne s’adonne pas à des « travaux d’intérieur », comme l’ont prétendu certains. En 1641, soldats, colons et ouvriers destinés à Montréal hivernent à Québec. Un incident incite Montmagny à faire interroger la plupart des personnes vivant dans l’entourage de Jeanne Mance et de Maisonneuve. A tous la même question est posée : Est-ce que Jeanne Mance a le pouvoir de commander? Oui, répond-on sous serment. Jehan Caillot précisant même avoir « oui dire à quelques uns de ses compagnons que le Sr de Maisonneuve se faschoit contre eux quand on ne obeissoit pas à la d. damoiselle Mance. »

Une tâche difficile

Il est possible que le 17 mai 1642, arrivant enfin au but de son voyage, Jeanne Mance n’ait rien de plus pressé à faire que de capturer des lucioles pour éclairer la lampe du sanctuaire improvisé sur la place royale… Mais ces jeux à la Fragonard ne cadrent pas avec la personnalité qu’elle dévoile dans d’autres circonstances. Leader et stratège, elle affronte toutes les crises et porte son action à un niveau supérieur. En 1649, c’est elle qui part pour la France; consciente des enjeux, elle provoque des changements à l’intérieur de la Société de Notre-Dame et obtient la garantie que Ville-Marie ne sera pas abandonnée.

Pour que survive le petit poste, il lui faut un soutien plus important que les quelques milliers de livres qu’on lui apporte de temps à autre. Il faut des soldats. des colons. Quelques mois après son retour, Jeanne Mance règle une partie du problème en confiant à de Maisonneuve l’argent de Madame de Bullion. On l’accusera, quand Montréal sera solide, de détournement de fonds. Entre-temps, l’argent destiné à l’hôtel-Dieu sert à recruter de vrais colons, de vraies familles et une autre femme au courage et à la volonté bien trempés : Marguerite Bourgeoys. Celle-là est du même métal que Jeanne Mance. Celles et ceux qui vivent en Nouvelle-France doivent subvenir à leurs besoins, travailler et n’être à la charge de personne.

Voilà pourquoi Marguerite Bourgeoys court à gauche et à droite, replantant la croix de Maisonneuve, veillant au culte de la vierge, soignant les malades. Son truc à elle, c’est l’éducation. En 1658, elle fonde la première école de Ville-Marie. En 1667, Jean Talon en témoigne, elle est à la tête d’une « espèce de congrégation pour enseigner à la jeunesse avec les lettres et l’écriture, les petits ouvrages de mains ». Trois ans plus tard, passant par-dessus la tête de ceux qui, au pays, s’opposent à ce que la Congrégation de Notre-Dame de Montréal soit régulièrement fondée, elle part en guerre. Le mot n’est pas trop fort puisqu’elle rejoint le roi qui fait le siège de Dunkerque. Impressionné ou vaincu par la témérité de l’amazone montréalaise, il reconnaît la nécessité de l’œuvre et s’engage à la subventionner… ce dont les rois de France s’acquitteront jusqu’en 1756!

Au début des années 1660, l’intérêt pour les affaires de Montréal est tombé. Les deux concepteurs, La Dauversière et Olier, sont décédés. De Maisonneuve est à la veille de tomber en disgrâce. Jeanne Mance veut que l’œuvre de mai 1642 reste entre les mains de ses artisans. C’est elle qui aurait provoqué le transfert de propriété de l’île de Montréal qui, le 9 mars 1663, était cédée par la Société de Notre-Dame de Montréal à la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice.

Les deux principaux fondateurs de Montréal, Jeanne Mance et Paul de Chomedey de Maisonneuve ont, par la suite, été écartés du pouvoir. Ville-Marie entrait dans le giron de la Nouvelle-France et cessait d’avoir une existence administrative autonome. Maisonneuve prenait sa retraite à Paris. Quant à Jeanne Mance, elle demandait l’hospitalité à l’Hôtel-Dieu de Montréal où elle est décédée en 1673. Aucune gloire posthume, ni bénéfice personnel n’a couronné la carrière de cette célibataire qui a véritablement vécu pour une seule cause : Montréal.

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. claudie gest

    Nous, en France, on sait depuis longtemps que Jeanne Mance est la co-fondatrice de Montréal pour avoir dans notre guide de la route historique du patrimoine culturel québécois (dans l’itinéraire Champagne) dans la partie de Langres : « Langres a vu naître Jeannne Mance, co-fondatrice de Ville-Marie… » guide que vous pouvez vous procurer en allant sur le site du Comité de Chomedey de Maisonneuve http://comite.maisonneuve.pagesperso-orange.fr/
    (guide qui a été fait de 1990 à 1992)
    Il y a aussi le film documentaire « la folle entreprise » d’Annabel Loyola qui nous explique tout ça très bien ! http://jeannemancefilm.wordpress.com/

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