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Le régime communiste donnait des apparences d’égalité aux femmes. Elles ne semblent pas pouvoir compter sur les changements politiques et économiques pour changer la situation.

La transition vers l’économie de marché dans les pays d’Europe de l’Est a provoqué de sérieuses perturbations économiques. Les équipements industriels étant délabrés, bon nombre d’entreprises ont fermé leurs portes. Cela a provoqué des mises à pied massives dans tous les pays en question, allant jusqu’à 30% de la population active. Lors de ces mises à pied, les femmes ont été les premières licenciées.

C’était la fin d’un mythe longuement entretenu par l’idéologie communiste, celui de la prétendue égalité entre hommes et femmes. Bien ancrée dans les constitutions respectives, elle garantissait, du moins théoriquement, les mêmes droits politiques et sociaux aux femmes et aux hommes, ainsi que l’égalité des salaires.

Mais la réalité fut tout autre. Les droits politiques des femmes en sont restés au vote, qui était fictif pour tout le monde dans le cadre autoritaire du communisme. Pour sauver les apparences, un « Conseil de la situation féminine » avait été instauré dans chaque pays, avec mandat de promouvoir les droits politiques des femmes. Mais en réalité, cet organisme n’avait d’autre fonction que de veiller à la fidélité des femmes au système politico-idéologique. Cette fidélité rendait bien entendu marginales toutes formes d’activité féminine non encadrées par le conseil, si bien que les manifestations politiques des femmes sombraient dans la grisaille générale. Ces conseils se sont éteints lors des mises à pied en question qui ont compromis une fois pour toutes le mythe de l’égalité.

Le droit d’accès au travail avait été strictement respecté ces dernières décennies, surtout dans les secteurs mal rémunérés et peu attrayants. En agriculture, dans le secteur manufacturier, en administration, la main-d’œuvre féminine dominait, à 75%, particulièrement en URSS, en Roumanie, en Bulgarie et en Pologne. Mais les apparences étant parfois trompeuses, ce taux élevé de participation à la main-d’œuvre masquait une autre situation. Dans les postes de cadres et dans les carrières par exemple, où les salaires et les avantages sociaux étaient de deux à trois fois supérieurs, les femmes n’ont jamais dépassé les 7% . Au nom de l’égalité, on avait fait sortir les femmes du foyer pour les confiner à des besognes routinières et souvent moyenâgeuses.

Aujourd’hui, la situation est loin d’avoir changé. Selon la presse locale de ces pays, dans plusieurs industries de Roumanie, de Bulgarie et de l’ex-URSS, les femmes travaillent de trois à quatre mois d’affilée sans percevoir de salaire. En Tchécoslovaquie, bon nombre de travailleuses sont retournées dans leur village natal pour assurer leur survie, rapporte la presse tchèque.

Sous le régime communiste, les femmes bénéficiaient d’un congé de maternité payé de douze mois et recevaient des allocations pour enfants allant jusqu’à 20% du salaire moyen. Les HLM pour mères solitaires, les soins de santé et les centres de vacances gratuits couronnaient ce bel édifice social où la femme devait s’épanouir. Mais ces avantages étaient toujours calculés en pourcentage d’un salaire, qui correspondait au coût d’une paire de bottes et d’une robe, ou, selon les préférences, au loyer et à 12 kilos de viande par mois. Cette comparaison n’est valable que pour la Hongrie et la Bulgarie où le niveau de vie était le plus élevé de tout le bloc, mais en Roumanie, par exemple, le salaire d’une femme était difficilement comparable à la valeur de 2 kilos de fromage.

On a sabré dans ces avantages sociaux depuis que la dégradation de la situation économique suit au trot les changements politiques en Europe de l’Est. Le congé de maternité payé est depuis longtemps oublié. Quant aux soins médicaux et aux vacances gratuites, on s’en souvient avec nostalgie. Légalement, les femmes possèdent les mêmes avantages qu’avant, mais en réalité elles sont victimes d’une insécurité sociale croissante puisque les fonds manquent pour financer ces avantages.

Et cette insécurité est en train de saborder la famille, un des piliers du système social en Europe de l’Est.

La famille menacée

Non-sens flagrant, on voulait la femme « émancipée», mais en même temps, l’idéologie lui consacrait la place de « gardienne de la famille», cette « cellule de base » de la société socialiste. En réalité, les individus ne pouvaient se passer de la famille sur le plan économique. La lutte de survie exigeait les efforts de deux personnes inséparablement liées. Deux contraintes majeures : la crise des logements, autre réalité atroce du système communiste, qui confinait un couple à un même logement quasiment à vie et l’impôt spécial de 15% pour les célibataires.

En dehors du phénomène classique de l’adultère, les relations hors mariage ont fait un grand nombre de « mères solitaires». Le système de valeurs sociales les considérait comme des marginales et on les traitait de dépravées. Des statistiques rendues publiques en 1990 par les médias soviétiques, bulgares et roumains montrent que ces pays leur doivent quelque 10% du taux de natalité, ce qui indique l’ampleur du phénomène. Depuis 1987, leur nombre a augmenté en flèche, ainsi que les divorces, affectant 40% des nouveaux couples. Les sondages en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Bulgarie indiquent que des jeunes de 22 à 28 ans renoncent au mariage comme forme de cohabitation. La raison en est tant le marasme économique général qui ne permet plus au couple d’assurer un niveau de vie convenable que la crise spirituelle de la société qui a emporté les tabous.

Femmes en affaires

Les femmes ont à regagner un niveau de sécurité sociale que la famille n’est plus en mesure de leur assurer. Plusieurs se lancent en affaires. Elles seraient à peu près deux fois plus présentes dans les directions des 3500 entreprises privées fondées en Europe de l’Est depuis 1989 qu’elles ne l’étaient auprès des entreprises étatiques. La presse locale en Pologne et en Bulgarie a même fait grand tapage autour de quelques « nouvelles riches » qui, sans être milliardaires, ont rapidement accumulé des fortunes considérables.

Mais les possibilités de l’économie de marché étant encore limitées, la principale « affaire » en Europe de l’Est reste la politique à laquelle les femmes participent de plus en plus dans le nouveau contexte démocratique. Les députées composent 28% des nouvelles assemblées nationales contre 7% par le passé, ce qui est une augmentation considérable vu les brefs délais. Pourtant, aucune loi spécifique n’a été votée. La variante est-européenne du féminisme qui se fait attendre sera probablement fort différente du mouvement dans les pays de l’OCDE, car en Europe de l’Est les femmes combattent les stigmates d’un passé diminuant au même titre tous les êtres humains.

En Tchécoslovaquie et en Bulgarie les intellectuelles participent activement au démantèlement du socialisme. La vice-présidente de la Bulgarie, élue démocratiquement, est une écrivaine. Par contre, dans des pays comme la Pologne et l’ex-URSS, les femmes sont moins présentes sur la scène politique en raison de l’influence catholique dans le premier et de l’absence totale de traditions civiques dans le deuxième. De façon générale, les femmes en Europe de l’Est sont beaucoup moins engagées que les hommes dans les conflits nationaux, probablement à cause de leur caractère sanglant.

Révolution sexuelle?

La sexualité connaît une libéralisation certaine dans les médias comme dans la vie quotidienne. L’homosexualité féminine, qui n’est plus prohibée, se manifeste timidement. Les amoureux n’ont plus à craindre la police des mœurs quand ils restent chez leur belle.

Un phénomène nouveau est apparu, celui de la « prostitution itinérante». Quelque 120 000 Tchécoslovaques, Polonaises, Hongroises, Bulgares et Roumaines faisant la navette entre l’Autriche, la Grèce, la France et l’Italie sont devenues un problème majeur pour les polices de ces pays tout autant qu’une source d’enrichissement extraordinaire pour les réseaux de vente de prostituées au Proche-Orient. Pour l’instant, les femmes de l’ex-URSS sont contenues à l’intérieur de frontières qu’elles ne franchiront qu’en janvier 1993…

Selon l’anthropologue montréalais Asen Balikci, qui vient de réaliser une récente étude de quatre mois en Bulgarie sur les relations familiales, ces Européennes de l’Est sont à la recherche de la sécurité et du bien-être qu’elles auraient perdus lors des troubles politiques et sociaux qui ont ébranlé leurs pays.

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