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Photographie de Micheline Milot

Laïcité, mode d’emploi

par 

Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Maintenir un Québec laïque, soit! Mais comment? Débat d’idées entre un défenseur de la laïcité « affirmée » et une protectrice de la laïcité « ouverte ».

Micheline Milot est professeure titulaire au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal. Spécialiste de la laïcité, elle est l’une des signataires du Manifeste pour un Québec pluraliste qui prônait, dans la foulée du rapport Bouchard-Taylor, une laïcité ouverte. Professeur émérite à l’Université de Montréal, le sociologue Guy Rocher est membre du mouvement Les intellectuels pour la laïcité. Il revendique une laïcité affirmée.

Micheline Milot croit que les mesures gouvernementales actuelles pour défendre la laïcité suffisent,mais qu’un travail de pédagogie reste à faire. GuyRocher préconise l’inscription légale du principe de la laïcité par l’amendement de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Là où les opinions de nos deux interlocuteurs convergent, c’est dans leur refus de caractériser la laïcité avec des dénominations particulières. Mme Milot préfère parler d’une « laïcité respectueuse des droits et libertés des citoyennes et des citoyens » plutôt que de laïcité « ouverte », alors que M. Rocher ne veut accoler aucun adjectif au mot laïcité, en insistant sur le fait que « la neutralité de l’État exige une laïcité authentique ». Point. En leur demandant de réagir àdes situations concrètes, la Gazette des femmes a voulu comprendre comment seraient appliquées ces deux visions dans le Québec moderne.

Gazette des femmes : Quelles sont les mesures que le gouvernement devrait adopter pour dissocier une fois pour toutes les institutions de la religion et ainsi affirmer la laïcité de l’État?

Micheline Milot : À mon avis, les mesures existent déjà, sauf qu’elles ne sont pas toujours bien comprises et sont, de ce fait, mal perçues. Le gouvernement a une fonction pédagogique qu’il n’assure pas.Des ajustements plus ou moins heureux ont été malencontreusement associés à des accommodements raisonnables qui permettent tout et n’importe quoi. Les balises sont claires,mais sans doute pas assez diffusées. L’État doit sans cesse veiller à maintenir l’équilibre délicat entre la tradition démocratique qui s’est développée au fil des siècles et les inévitables ajustements dans une population qui n’est plus — et ne sera plus jamais — homogène. La laïcité n’est qu’un dispositif qui allie des moyens (la séparation de l’État et de l’Église, la neutralité) pour assurer deux autres principes : la liberté de conscience et l’égalité des sexes. Comme dans la plupart des États de droit, ces deux principes sont formellement reconnus juridiquement, même si leur application n’est jamais parfaite. Donc, il y a un certain fétichisme autour du mot laïcité, comme si le fait de l’insérer explicitement dans un énoncé juridique avait pour effet de modifier en profondeur les comportements des individus.

Guy Rocher : Il est urgent de constitutionnaliser le principe de laïcité en l’inscrivant dans la Charte des droits et libertés de la personne.Nos législations souffrent d’un déficit en cette matière puisque la laïcité de l’État n’y est affirmée nulle part. Par contre, je m’oppose farouchement à une Charte de la laïcité, car les tribunaux pourraient la charcuter comme bon leur semble. Nous l’avons trop souvent douloureusement expérimenté avec la Charte de la langue française (la loi 101) au cours des dernières décennies. Il faut donc éviter à tout prix de proposer au gouvernement de s’engager dans cette voie. La laïcité est actuellement protégée, c’est vrai, mais de manière dispersée, par des lois qui peuvent être contestées et modifiées devant les tribunaux. Son inscription dans la Charte des droits et libertés de la personne renforcera les lois en vigueur, certes, mais de façon plus primordiale, elle empêchera leur remise en question.

Qu’est-ce que les femmes ont à gagner d’une laïcité dite ouverte (M.M.) ou dite affirmée (G.R.)?

G.R. : La protection législative de la laïcité assure que tous, hommes et femmes, seront traités de la même façon.Appliquer les mêmes règles pour tout le monde est un symbole important de l’égalité des sexes, une valeur démocratique fondamentale. Et cela empêche la création de disparités. On ne peut pas non plus faire abstraction du fait que plusieurs considèrent certains des signes les plus ostentatoires comme un rejet de l’égalité des sexes. Ce sont majoritairement les femmes qui demandent de porter des signes religieux comme le voile dans les institutions publiques. Mais au-delà de sa symbolique religieuse, beaucoup voient dans le port du voile la reconnaissance de la sujétion de la femme. Cette interprétation, généralement reconnue et acceptée, vient de trop loin pour qu’on puisse la nier complètement.

M.M. : Les femmes ont tout à gagner de vivre dans un État de droit qui ne leur dicte pas les comportements qui leur permettront de démontrer hors de tout doute qu’elles sont libres et autonomes. Ne soyons pas naïfs : l’interdiction des signes religieux dans les institutions publiques toucherait très majoritairement des femmes portant le voile. On prête souvent à la religion une emprise totalisante qu’elle n’a que très rarement sur les valeurs de l’individu et de femme en particulier. Il faut prendre garde qu’une volonté de protection à l’endroit des femmes issues des minorités masque en fait un postulat d’incomplétude de la femme. La laïcité qui ne dicte pas aux femmes comment s’habiller, comment croire, comment définir ce qui est bien pour leur vie favorise leur intégration à la sphère de la participation publique et démocratique, qu’elles soient croyantes ou non, pratiquantes ou non. Dans une société, personne ne détient LA vérité sur la manière d’incarner l’égalité et l’autonomie.

Selon vous, que doit-on faire du crucifix qui surplombe le siège du président de l’Assemblée nationale?

M.M. : En tant que dispositif protégeant la liberté de conscience et l’égalité, la laïcité suppose que l’État ne favorise ni ne défavorise aucune religion ou famille de pensée. Ainsi, il ne doit pas prendre des mesures ou laisser dominer des symboliques qui, même indirectement et involontairement, pourraient donner l’impression qu’il favorise certaines traditions et, par le fait même, certains citoyens et citoyennes.

G.R. : Il faudrait enlever le crucifix. La décision de le maintenir en place constitue une grave erreur. [NDLR : Le 22 mai 2008, jour du dépôt du rapport des commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor, qui recommandait que le crucifix soit retiré de l’Assemblée nationale, le gouvernement du Québec a déposé une motion réclamant son maintien. Cette motion a été adoptée à l’unanimité par les députés présents.] Ce crucifix est le symbole d’une époque révolue pendant laquelle le gouvernement québécois entretenait des liens étroits avec l’Église catholique. De plus, il est reconnu qu’une des trois valeurs fondamentales du Québec est la séparation de l’État et de la religion. Cette valeur, affirmée par le premier ministre lui-même, doit guider ce genre de décision.

Doit-on autoriser le port de signes religieux ostentatoires dans les institutions publiques?

G.R. : Il est primordial que tous les agents de l’État aient un devoir deréserve à l’égard de leurs croyances religieuses et politiques. Le port de signes religieux doit donc être interdit dans tous les organismes qui relèvent de l’État : institutions scolaires,ministères, agences, etc. Si un représentant de l’État affiche ouvertement ses opinions religieuses ou politiques, il ne représente plus un État neutre. Il est inconcevable d’invoquer des libertés personnelles quand on occupe un poste qui a une dimension collective et politique. L’État a une responsabilité de cohésion sociale qui est de plus en plus importante dans une société pluraliste comme la nôtre. Et c’est en établissant des règles claires, justes pour tous, qu’il facilitera le processus d’intégration. Le flou actuel peut paraître discriminatoire à l’endroit de certains groupes religieux; nous nageons dans une situation d’à-peu près, de presque arbitraire qui nuit à l’intégration.

M.M. : Les structures, les lois, les règlements de même que les politiques publiques doivent être neutres. La laïcité revêt essentiellement un caractère structurel et régulateur à l’échellede l’État et de ses institutions, elle ne s’incarne pas dans les individus. Exiger que les citoyens non chrétiens renoncent à toute expression religieuse parce qu’elle serait potentiellement contraire aux valeurs communes a une portée nettement discriminatoire. Si une société se veut inclusive, si elle conçoit la diversité comme une richesse, il paraît normal que la fonction publique reflète cette diversité, à la fois culturelle et religieuse. Avec l’immigration croissante, l’interdiction du port de signes religieux dans les institutions publiques affecte certainement le processus d’intégration et de reconnaissance de l’autre.

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1 Réaction

  1. jeanne gagnon

    Je suis d’accord avec la position de Guy Rocher. L’idée de constitutionnalisation de la laicité pourrait être une voie…mais je perçois également cette voie du côté de la Charte de la laicité.

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