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Une future coalition nationale tenterait de porter partout et à tous les intervenants l’agenda politique des femmes.

Comment passer d’un système masculin singulier à une société qui s’accorde au féminin pluriel? Près de 1200 Québécoises ont relevé le défi lancé par les organisatrices du Forum national des femmes et ont passé trois jours, fin mai, à ébaucher les grandes lignes de ce projet de société qui manque si cruellement au Québec préréférendaire de 1992. Elles ont, en cours de route, brassé la cage du féminisme, affirmé la nécessité du pluralisme et décidé de s’imposer comme une force politique incontournable. Pourquoi se contenter de moins, quand on a l’audace de vouloir « changer le monde »?

A l’origine de ce Forum, il y avait une résolution adoptée par la Fédération des femmes du Québec (FFQ) en mai 1991, et surtout le constat que les priorités des Québécoises étaient systématiquement laissées de côté depuis l’accord du lac Meech-dans le rapport de la Commission Bélanger-Campeau, entre autres. Souveraineté, indépendance, fédéralisme peu ou prou renouvelé? Le débat constitutionnel prenant des allures de Tupperware-jolis contenants, peu de contenu-, il fallait revenir à l’essentiel et discuter de projet de société. Or un projet de société, les féministes en ont un, facile à discerner à travers toutes les revendications qu’elles formulent depuis vingt ans. Mais comment arriver à cette « société équitable, égalitaire, démocratique, pacifique et non violente, ouverte au pluralisme et responsable de son avenir » ? En visant quelles cibles, par quels moyens?

Regroupées autour de la FFQ, et d’une coordonnatrice terriblement efficace, Rosette Côté (de la CEQ), des femmes représentant différents milieux-affaires, syndicats, associations féminines, CSF, communauté anglophone, communautés culturelles, jeunes et retraitées-ont organisé ces états généraux… généreux en idées sinon, toujours, en propositions concrètes.

Précédé, depuis le 8 mars, d’une vaste consultation régionale, outillé d’un document de travail très complet, le Forum a traité, en 50 ateliers et 8 tables rondes, de thèmes aussi majeurs que l’économie, le féminisme, le pluralisme, le pouvoir, le rôle de l’État, l’éducation. Des quelque 1200 femmes qui ont participé aux débats, la moitié provenaient des régions du Québec, les autres de Montréal et de Québec. Une répartition intéressante, qui s’est reflétée dans l’accent mis sur le développement et le pouvoir régional.

Autre particularité de ce rassemblement : la présence de femmes de communautés ethniques et raciales. Près de 200 en tout, selon Rosette Côté soit 16% des participantes et des personnes-ressources. Une vingtaine de groupes représentés, selon Fatima Houda-Pépin, du Centre maghrébin de recherche et d’information, membre du comité de coordination. Une telle participation laisse espérer un rapprochement entre les féministes « blanches, francophones et catholiques » et les femmes des communautés culturelles.

Le dimanche 31 mai, le Forum prenait fin avec la présentation d’un rapport-synthèse et la proposition de créer une coalition nationale du mouvement des femmes « dans sa pluralité et son pluralisme ». Plutôt que de prendre parti pour l’un des camps, souverainiste ou fédéraliste, ce regroupement, cette nouvelle « force politique », essaierait d’imposer partout et à tous les intervenants l’agenda politique des femmes. Cette plate-forme, inspirée de valeurs communes, comprend des mesures aussi bien économiques que politiques : politique de plein-emploi, politiques sociales non discriminatoires, réforme de la fiscalité, valorisation de l’école publique, éducation davantage axée sur l’interculturel, développement du pouvoir régional.

Que s’était-il passé depuis le vendredi pour en arriver là? En fait, de grands courants d’idées se sont imposés à l’assemblée dès l’ouverture et ont ensuite traversé tout le Forum. Courants ou nécessités? Il faut, ont scandé les conférencières invitées vendredi à définir les défis du féminisme, revenir à une vision globale des enjeux, devenir une force politique identifiée, développer des alliances avec toutes les femmes (et même avec des hommes), et rendre le mouvement des femmes réellement pluraliste et pluriel. Tout était là.

Henriette Lanctôt, présidente de l’Association des femmes d’affaires du Québec, en appelle à l’imagination, aux valeurs humanistes… et à l’audace, citant la féministe américaine Gloria Steinem : « Si vous demandez l’équité salariale, vous proposez une réforme. Si vous vous dites féministe, vous visez une transformation de toute la société. »

Plaidant pour une mise à jour plus radicale encore, la journaliste Francine Pelletier déplore les piétinements d’un mouvement dont « les revendications se sont rétrécies pendant les années 80, qui a troqué son grand idéal révolutionnaire-changer le monde-contre des objectifs immédiats, et qui manque désormais d’une perspective large, alors que les enjeux sont devenus planétaires. » « Nous agissons localement, mais nous ne pensons pas globalement, résume l’ancienne rédactrice en chef de La Vie en rose. Nous devons dénoncer la violence du KKK autant que celle exercée contre les femmes : les deux sont liées. » « Mais comment arriver à une vision globale quand on est prises à la gorge, obligées de lutter sans moyens contre la violence quotidienne faite aux femmes sans cesse mobilisées par des situations de crises? » , lui rétorque une travailleuse d’un refuge pour femmes violentées. Justement propose Francine Pelletier, il faut que les groupes de femmes, pour prendre un peu de recul, aient des lieux de réflexion politique. Il faut surtout que le mouvement lui-même se donne une voix politique, un « corps » qui puisse frapper fort aux portes du pouvoir, sur le modèle du National Action Committee (NAC), ce vaste lobby féministe représentant 500 000 Canadiennes.

Esmeralda Thornhill, avocate, membre du Congrès des femmes noires du Canada, lance ensuite un vibrant appel à l’ouverture : « Le féminisme québécois ne peut plus se voir comme monolithique. Il doit intégrer l’aspect des différences raciales, changer son discours et surtout affronter le racisme qui colore encore ses pratiques. » « Et les femmes pauvres? On les oublie ici, intervient Françoise David coordonnatrice de l’R des centres de femmes du Québec. La solidarité doit se développer entre races, mais aussi entre classes. »

Lors de la table ronde sur le pouvoir, très courue, la sociologue Maria de Koninck enfonce le même clou : « Les progrès statistiques sont réels mais insuffisants. Le progrès de femmes n’est pas le progrès des femmes. Nos stratégies ont eu cet effet pervers de créer parmi nous plus d’individualisme et deux classes de femmes. Il est prioritaire de redonner au féminisme sa dimension de mouvement social collectif, donc de dépasser les stratégies basées sur l’atteinte de droits individuels. »

Ce « glissement des batailles collectives aux luttes individuelles, poursuit l’ex-syndicaliste Monique Simard, a produit un féminisme de service-nécessaire, certes, pour répondre aux besoins criants des femmes-mais moins subversif et révolutionnaire que celui des années 70. Quand on doit, pour survivre, accumuler les demandes de subventions ou quêter à la Chambre de commerce, on perd de vue la finalité de son action. Il faut revenir à l’action politique, remettre en cause le fonctionnement même de la société, et pour cela s’assurer que le mouvement rejoigne toutes les femmes, y compris les pauvres, les immigrantes… »

« Et les lesbiennes! », l’interrompt Louise Turcotte, du groupe Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui, qui a pendant tout le Forum fait entendre cette autre voix minoritaire, rappelant que le féminisme québécois s’est bâti pour beaucoup sur l’énergie des lesbiennes.

Quelques participantes se sont élevées contre « la nostalgie du passé ». Le mouvement a perdu le radicalisme des débuts, toutes l’admettent; par contre, il s’est enraciné en profondeur durant les années 80, rejoignant ainsi beaucoup plus de Québécoises que « l’agitation des années 70 », et de façon aussi subversive, sinon plus : « Quand on (in)forme les Québécoises, dans les centres de femmes, on les change radicalement, les valeurs… »

Cela dit, toutes ont convenu de l’urgence d’une « force politique ». Mais de quel type? La veille, une suggestion avait surgi de la salle : « Pourquoi ne pas former un parti féministe? » Selon Monique Simard, un parti forcerait les autres formations à se positionner, servirait de levier. Pour sa part, la politicologue Evelyne Tardy en appelle à la prudence : les partis féministes passés ou existants, au Canada, en France, en Israël, en Espagne sont des échecs et ont drainé beaucoup trop d’énergies.

Un peu plus tard, dans un atelier consacré aux modes d’organisation politique, Claire Bonenfant, toujours militante active, déplorant que les femmes aient longtemps préféré l’influence au pouvoir, réaffirme l’importance d’accéder au pouvoir formel. Mais comment? L’infiltration des partis existants, entreprise depuis vingt ans, a donné des résultats mitigés faute d’une masse critique de femmes élues. Ne faut-il pas investir de nouveaux lieux de pouvoir et, profitant de la décentralisation en cours, envahir les conseils municipaux, les régies régionales de santé, les conseils régionaux de développement, les commissions scolaires, bref, tous les lieux régionaux de concertation? Et enfin, troisième voie, jouer politiquement la « force du nombre » des femmes, par un parti féministe ou une autre forme d’association.

Cette dernière option jugée prioritaire « La force politique, c’est quand le pouvoir ne peut pas agir sans toi! » n’élimine pas, cependant, la nécessité d’autres stratégies : soutenir les femmes au pouvoir; créer des alliances avec elles, avec des femmes de toutes les couches sociales et de toutes les minorités ethniques, avec aussi des groupes communautaires et mixtes; donner plus de visibilité, malgré le blocus des médias, aux réalisations du mouvement des femmes, et enfin, transformer en véritable « manifeste » les recommandations du Forum.

Ailleurs, discutant de développement régional, les participantes en sont arrivées aux mêmes propositions. Comme le résume Hélène Latérière, agente de recherche du CSF à Rimouski, « les femmes veulent imposer une vision du développement plus qu’étroitement économique et elles veulent aussi profiter du mouvement actuel de décentralisation. Même si elles sont conscientes de la mondialisation des marchés, elles misent sur des micro-projets, des petites entreprises, des créneaux spécifiques bien maîtrisés. Chez nous, par exemple, une femme de Bonaventure a créé les Cuirs fins de la mer et elle exporte ses produits à travers le monde. Il faudrait des réseaux pour soutenir ces projets et ces leaders, qui ne sont pas assez visibles… Parallèlement à l’axe du pouvoir, celui de l’élargissement du mouvement a traversé tout le week-end, donnant lieu à des échanges parfois très directs entre Québécoises d’adoption et Québécoises d’origine. Michèle Rouleau, de l’Association des femmes autochtones, surprise de voir autant de femmes blanches à une table ronde sur le pluralisme et la tolérance où elle pensait ne trouver que des femmes noires ou handicapées, et avouant ainsi, de bonne grâce, ses propres préjugés. Amanthe Batalian, du Congrès des femmes noires du Canada reprochant aux féministes d’exclure encore les femmes des communautés culturelles ou de ne pas tenir compte de leur spécificité et, pour contrer le racisme, proposant ensuite un travail sur la langue pour en bannir les expressions discriminatoires. Paule Sainte-Marie, de la Commission des droits de la personne, suggérant que femmes blanches et des minorités commencent par collaborer sur des dossiers particuliers. Guadalupe Vento, de Québec, prônant le jumelage d’individus, de familles ou de groupes de femmes. Si la foule circulant du Cégep du Vieux-Montréal à l’Université du Québec, pendant ces trois journées un peu épuisantes, comprenait plusieurs femmes noires, arabes ou latino-américaines, un groupe brillait par sa rareté relative : les jeunes femmes. La plupart, on le sait, ne se disent pas féministes.» « C’est normal, lançait en table ronde Lorraine Pagé, présidente de la Centrale de l’enseignement du Québec. Je n’étais pas féministe à 15 ou 17 ans. On n’est pas collectives de naissance et solidaires de tempérament. Cela s’apprend… » Celles qui sont féministes, comme Johanne Viau, 17 ans, sont marginalisées : « J’ai pas rapport avec les filles de mon âge. Selon elles, l’égalité est impossible parce que les hommes sont plus forts donc supérieurs! »

Quant au pouvoir, les jeunes ne le veulent pas sur un plateau d’argent et se méfient, entre autres choses, des programmes d’accès à l’égalité; « On est assez intelligentes pour prendre notre place seules! » Aux « vieilles » féministes, elles demandent de changer les règles du pouvoir, à commencer par celles du mouvement des femmes, puisque ses structures, trop hiérarchisées, ne leur « ressemblent pas ».

En majorité satisfaites, un millier de femmes sont sorties du Forum… en se posant tout de même quelques questions. La coalition nationale, qui sera mise sur pied par le comité de coordination du Forum, aura-t-elle dès cet automne une force de frappe suffisante pour influencer le débat politique? L’ouverture manifestée envers les femmes des communautés ethniques et raciales, à leur demande pressante, se poursuivra-t-elle en gestes plus concrets? L’événement aura-t-il suscité suffisamment d’enthousiasme pour imprimer un souffle nouveau à l’action quotidienne des femmes dans les régions, dans les groupes? Histoire à suivre.

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