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Entre saumon et peau de morue, boîte à fleurs et tarte aux pommes, frégate et bar chantant, l’économie de l’Est doit se dire que parfois, malgré ses déboires, elle est en bien bonne compagnie.

A Gaspé, Bonaventure ou Rimouski, de petites entreprises, nées de l’initiative de femmes, prospèrent sous leur direction.

France Guérette enseigne la fiscalité à l’Université du Québec à Rimouski. Elle est aussi associée dans une firme comptable. Comme si cela n’était pas suffisant, elle est aussi présidente de Baie des Chaleurs Aquaculture inc., une entreprise d’élevage de saumons de l’Atlantique en bassins terrestres. Un investissement qui frise les 11 millions $.

« Nous sommes les premiers dans le monde à avoir fait passer l’élevage du poisson du stade artisanal au stade industriel. » A Saint-Omer, en Gaspésie, les 36 bassins d’élevage se dressent comme autant d’immenses oursins lovés sur le bord du fleuve Saint-Laurent. L’expérience attire l’attention du monde entier.

En 1985, l’idée d’une équipe de scientifiques est vite devenue le projet et le défi de France Guérette et de trois autres actionnaires. « J’aime la pêche au saumon et je voyais également dans ce projet le moyen de faire diminuer le braconnage par un approvisionnement frais et régulier. » France Guérette n’est pas peu fière de sa première victoire qui a été de convaincre le gouvernement du Québec d’accepter l’aquaculture dans le programme de la Société de placement dans l’entreprise québécoise, ce qui a permis d’intéresser les investisseurs privés au projet. six personnes travaillent à Baie des Chaleurs Aquaculture inc. qui écoule son produit chez les grossistes de Montréal et de Toronto. Aujourd’hui on vient d’Écosse et de Norvège pour étudier cette technologie plus efficace et moins polluante que l’élevage traditionnel en mer.

De l’autre côté de la péninsule gaspésienne à Les Méchins, s’élève le chantier maritime de Denise Verreault. Verreault Navigation a 36 ans, à peu près le même âge que sa jeune présidente qui a acheté les actions de sa mère et de sa sœur à la suite du décès de son père, fondateur de l’entreprise.

« Avec un diplôme en éducation préscolaire, j’étais loin de la réparation ou de la construction de navires et du dragage. Mais même sans aucune connaissance, j’avais le goût de faire quelque chose avec ça. » De 15 employés en 1982, l’entreprise est passée à 250, devenant ainsi le principal employeur du coin. Denise Verreault a son franc-parler. « Je dois me battre continuellement contre les chantiers subventionnés par les gouvernements et contre la mauvaise réputation que le Canada s’est faite dans ce domaine. » Mais elle a le goût du travail bien fait et elle compte sur son équipe pour assurer la réputation de l’entreprise à travers le monde. Déterminée, elle projette de conquérir l’Asie et l’Europe où les ports ne cessent de se développer. « Moi, je ne prends pas mes décisions avec ce que j’ai au-dessus des épaules. Le « guts », l’intuition, ça ne trompe pas, il faut se faire confiance et foncer. »

C’est exactement ce que Claudette Garnier a fait il y a sept ans. En quête d’un travail après avoir quitté l’enseignement, elle apprend que dans un laboratoire d’Ottawa, on a trouvé le moyen de tanner la peau de poisson. Dans son village de Bonaventure, entouré des richesses de la mer, elle sent que cette découverte sera son avenir. « Je me suis rendue à Ottawa où la technique n’était pas complètement au point. Quand j’ai commencé, investissant toute ma prime de séparation, il a fallu faire beaucoup d’essais et je suis même allée à Lyon faire un stage en maroquinerie. Et j’ai dû travailler fort pour prouver que c’est du cuir et du bon cuir. » Résultat : douze à seize employés travaillent au tannage des peaux de flétan, de morue ou de saumon, à la taille et à la confection de 75 articles, allant du bracelet au manteau. Actuellement vendus dans des boutiques-québécoises, Les Cuirs fins de la mer inc. seront probablement distribués en France, un débouché extraordinaire pour la petite entreprise. « Je crois, dit-elle, que c’est un atout majeur de pouvoir réaliser un produit original sur place et je vois à ce qu’à toutes les étapes, la qualité y soit. »

Du plaisir de manger… à l’autonomie

« Il y a cinq ans, ça nous prenait 55 000 $ pour concrétiser notre rêve d’ouvrir un restaurant à Gaspé, mais on n’avait pas un sou. » Claudine Roy et Hélène Roy-aucun lien de parenté-font alors le tour de leurs amis et réussissent à ramasser 10 000 $. Le reste a suivi… Le restaurant La Belle Hélène s’est hissé, en très peu de temps, parmi les vingt meilleures tables du Québec. Néanmoins, l’histoire ne s’arrête pas là. Au second étage, les deux associées ouvrent le Bistrot Brise-Bise, un bar sympa qui présente près d’une centaine de spectacles professionnels par année et qui est vite devenu la plaque tournante du milieu culturel régional. Restaurant et bar réunis, trente employés et chiffre d’affaires d’un million $.

Claudine Roy admet qu’il fallait être un peu folle pour laisser un job de 40 000 $ au Département de santé communautaire pour se lancer dans l’aventure et assumer d’importantes responsabilités face au personnel et à la clientèle. Elle-même à la direction et son associée aux fourneaux travaillent avec passion; pour elles, la réussite c’est une affaire de cœur.

C’est aussi par la cuisine que Simone Coulombe devient femme d’affaires. Son entreprise, La mère de chez nous inc. a dix ans. Installés dans une toute nouvelle bâtisse dans le parc industriel de Saint-Fabien près de Rimouski, une vingtaine d’employés préparent pâtés, gâteaux et produits de toutes sortes à la manière d’antan. Les locaux sont fonctionnels et modernes, mais il n’en a pas toujours été ainsi pour Simone Coulombe qui avoue avoir commencé bien modestement : « A l’époque, j’avais un petit kiosque sur la route 132 et la pâtisserie était faite chez mes deux sœurs. Chaque matin, je transportais mes produits pour les vendre au bord de la route. » Actuellement, les produits de La mère de chez nous inc. sont distribués dans les supermarchés de Gaspé jusqu’à Saint-Georges de Beauce et on lorgne le marché montréalais. Cependant, l’expansion d’une entreprise ne va pas sans certaines difficultés. Simone Coulombe y fait face aujourd’hui : « On a grossi rapidement et il faut ajuster la production, assurer la formation du personnel et faire connaître les nouveaux produits… . Je dois aller chercher de l’aide, du soutien technique. » Depuis peu, les employés ont formé une coopérative et ont investi dans l’entreprise. « Moi, je voulais que chacun y mette du sien, ça aide à responsabiliser le personnel. »

Chaque matin, la Mont-Jolienne Dolorès Soucy se retrouve dans l’atmosphère feutrée de ses serres. « Mon mari, dit-elle, avait construit une petite serre pour s’amuser et moi j’aimais semer et admirer les résultats, alors on a décidé de faire plus grand. » Fleurs annuelles, tomates et concombres occupent les sept serres installées depuis 1987. Dès la première année, Dolorès Soucy songe à fabriquer du ketchup afin d’utiliser les surplus de tomates. Elle et son mari fondent donc une petite entreprise connexe, La Conserverie, qui écoule dans les marchés de la région du ketchup, de la gelée et des confitures. « Je me suis donné cinq ans pour atteindre la rentabilité, ne pas dépendre de personne et on s’en sort bien. » Les Serres Gido ont atteint leur vitesse de croisière avec 12 000 boîtes de fleurs cette année. Les efforts sont maintenant dirigés vers La Conserverie. De 10 000 pots produits l’an passé, on espère passer à 25 000 bientôt. Dès l’automne prochain, La Conserverie tentera de conquérir le marché de Québec. « C’est une fierté personnelle d’avoir atteint mon objectif et une certaine autonomie financière », insiste la patronne des petits pots.

Pour ces femmes, il est clair que le Bas Saint-Laurent et la Gaspésie ne doivent pas compter sur les gouvernements pour prospérer. « On donne trop d’importance à la politique, ça tue l’initiative personnelle, observe Denise Verreault. Pour moi, l’avenir est en Gaspésie, tout est à développer. Mais ici les gens sont défaitistes. On leur a fait croire qu’ils sont loin, qu’ici il n’y a rien à faire et ils l’ont cru. » Pour Denise Verreault et les autres, l’avenir de leur région passe par les petites entreprises; elles n’ont plus confiance dans les mégaprojets. « Nous, on aime cette région et on voulait y implanter une entreprise de qualité. La Gaspésie va vivre si on se prend en main. Il faut sortir des sentiers battus et faire preuve d’originalité, » insiste Claudine Roy. « On a beaucoup de ressources naturelles et c’est à nous de les développer, dit France Guérette, mais il faut de la recherche et le gouvernement doit aider les petites entreprises dans ce domaine. »

Claudette Garnier déplore que les femmes aient encore peur de se lancer en affaires. « Si moi je suis là, il peut y en avoir d’autres aussi », dit-elle. « Le développement régional, ça passe aussi par de bonnes structures, estime Simone Coulombe. Il faudrait par exemple un bureau commercial pour faire connaître à l’extérieur ce qui se fait chez nous. »

Participer au développement régional, c’est aussi faire avancer d’autres projets. A l’intérieur de son entreprise, Dolorès Soucy se préoccupe d’environnement et de récupération, ce qui permet de sensibiliser les gens à la conservation de leur territoire. A la commission scolaire Les Méchins, un cours de soudure a été mis sur pied pour répondre en partie au besoin de Verreault Navigation. Une collaboration évidente du milieu industriel avec celui de l’enseignement.

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