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Voir et être vue, savoir où l’on est et où l’on va, pouvoir s’échapper et avoir accès à de l’aide si nécessaire, trois éléments essentiels pour se sentir en sécurité. Des conditions que la Ville est encore loin de réunir.

Dans une rue peu passante, un homme marche devant vous. Vous ajustez votre rythme de façon à rester derrière lui. Vous lisez au parc. Un inconnu vient s’asseoir sur le même banc que vous. Vous pensez à changer de place. Vous préférez vous rallonger plutôt que de passer par un viaduc ou à travers des terrains vagues.

La peur au ventre, toutes les femmes la connaissent plus souvent qu’à leur tour et rares sont celles qui peuvent prétendre profiter des plaisirs de la ville à toute heure du jour ou de la nuit. A la question : Y a-t-il un endroit tout près d’ici-disons à moins d’un mille-où vous auriez peur de marcher la nuit?, 56% des Canadiennes ont répondu par l’affirmative. Seulement 17% des Canadiens ont fait la même réponse. Pour les deux sexes confondus, le Québec et Montréal remportent la palme de l’insécurité.

Malheureusement, la peur des femmes est fondée. Les statistiques de la police de la Communauté urbaine de Montréal révèlent que les agressions à caractère sexuel ont augmenté de 10% depuis un an. Mais ce n’est là qu’une mince partie de la réalité puisque la majorité des agressions à caractère sexuel ne sont pas rapportées. Pour avoir un portrait plus juste, il faudrait aussi considérer les vols et les voies de fait, l’exhibitionnisme et le voyeurisme. Il faudrait enfin ajouter le harcèlement, les graffiti et la publicité sexistes de même que l’affichage pornographique qui, pour n’être pas considérés comme criminels, n’en créent pas moins une atmosphère insécurisante. Surtout, les statistiques n’enregistrent pas l’autocensure des femmes, c’est-à-dire tous les calculs qu’elles font pour éviter les situations « à risque », toutes les sorties ou les activités dont elles se privent à cause de la peur, la manière dont elles modifient leur comportement ou leur tenue vestimentaire pour tenter de conjurer la menace de violence.

Michèle Charland a enseigné l’autodéfense aux femmes pendant de nombreuses années. Elle est aujourd’hui conseillère en sécurité urbaine. Avec d’autres, elle tente de faire prendre conscience que la sécurité des femmes est une responsabilité publique, collective. « L’autodéfense, dit-elle, c’est bon, mais c’est aussi infiniment triste. Cela dit aux femmes que pour survivre, elles doivent développer leur côté « guerrière », un peu comme si elles devaient faire un service militaire pour se sentir en sécurité. »

Parmi les responsables policiers municipaux et communautaires, le message fait lentement mais sûrement son chemin : si les femmes ont peur en ville, c’est la ville, et non les femmes, qu’il faut changer.

L’aménagement, un outil

Marie-Dominique Lahaise, conseillère en urbanisme, est de celles qui croient que l’urbanisme et l’aménagement peuvent être des outils pour augmenter le sentiment de sécurité en ville. « Une forte proportion des agressions contre les femmes, sous forme de harcèlement, de violence physique ou sexuelle, de vols de sacs à main, sont des « crimes d’opportunité » liés à l’organisation physique d’un site, à son achalandage, aux possibilités de prévoir les déplacements », dit-elle.

En d’autres termes, une station de métro à trois paliers, une rue déserte et mal éclairée, un stationnement souterrain, une série de terrains vagues, un arrêt d’autobus isolé, un boisé ou une haie qui dissimule une présence aux regards des passants ne créent certes pas la violence, mais ils augmentent les occasions d’agression. Un aménagement plus sécuritaire peut au contraire les réduire.

Qu’est-ce qu’un lieu sécuritaire? « C’est avant tout un lieu utilisé, soutient Mme Lahaise, un lieu agréable et donc fréquenté à toute heure par une diversité de gens, hommes et femmes, et où la surveillance s’effectue naturellement. L’animation d’une rue, d’une place publique ou d’un parc est de loin préférable à la surveillance par des agents de sécurité ou des caméras. »

En outre, un aménagement sécuritaire du point de vue des femmes repose sur trois principes : voir et être vue; savoir où l’on est et où l’on va; pouvoir s’échapper et avoir accès à de l’aide si nécessaire. Par où faut-il commencer?

«Pousser » sur la ville

En avril 1987, la Ville de Québec soumet à la consultation publique son projet de plan directeur. Nulle part le volumineux document ne fait référence aux femmes. Lors des audiences publiques un comité composé surtout d’universitaires et d’urbanistes féministes, soumet un mémoire, dont un chapitre porte sur la violence et la sécurité.

Le comité Femmes et Ville formulait alors dix propositions, depuis l’augmentation de l’éclairage et des rondes policières dans certains quartiers jusqu’à la localisation des stationnements et des arrêts d’autobus, en passant par l’interdiction de la publicité sexiste ou violente, le soutien de la Ville aux maisons d’hébergement pour femmes violentées et la formation des policiers et des policières. « Dans l’ensemble du mémoire, rappelle Dominique Masson, nous insistions sur la nécessité d’un aménagement qui combine logements, bureaux et espaces commerciaux de façon à éviter les quartiers vides après 17 h. »

A l’époque, ces recommandations sont tombées dans l’oreille de sourds. Mais l’idée de telles interventions publiques a fait son chemin. En juin 1988, à Montréal, un autre collectif Femmes et Ville présentait un mémoire aux audiences publiques sur l’aménagement du centre-ville. Au chapitre de la sécurité, il proposait notamment à la Ville de faire un inventaire systématique des lieux propices aux agressions et d’établir des critères de sécurité qui seraient appliqués dans tout projet d’aménagement. Il suggérait aussi la mise sur pied d’un comité de femmes, permanent et rémunéré, qui évaluerait l’impact de projets ou de programmes d’aménagement sur les conditions de vie des femmes et proposerait des mesures susceptibles de répondre à leurs besoins.

Ces femmes urbanistes avaient en tête des expériences menées à Londres, à Amsterdam et, plus près de nous, à Toronto. Depuis 1982, dans la capitale ontarienne, on a multiplié les études sur le sentiment de sécurité des femmes, notamment dans les parcs et le transport en commun. On a établi des critères d’aménagement sécuritaire pour différents types d’espaces. On a finalement mis sur pied le Safe City Committee (formé de membres du conseil municipal, de fonctionnaires et de représentantes de groupes de femmes) qui revoit les interventions de la Ville sous l’angle de la sécurité et propose des outils d’analyse et d’évaluation. Ce processus a conduit à des mesures concrètes : par exemple, après 21 h, les usagères et les usagers des autobus peuvent descendre sur demande et les garages souterrains résidentiels doivent respecter des normes relatives au design, à la signalisation et à la surveillance.

En mai 1989, le Comité exécutif de la Ville de Montréal chargeait un comité regroupant divers services municipaux de définir des orientations, d’effectuer des recherches et de faire des recommandations quant aux besoins des femmes en milieu urbain : sécurité, mais aussi design de logements, accès aux équipements pour les « parents-à-poussette », proximité des services, garderies, etc.

«J’accuse la peur»

Parallèlement, entre 1988 et 1992, le Secrétariat d’État parraine neuf conférences sur la sécurité des femmes dans autant de grandes villes canadiennes. La neuvième se tient à Montréal, en mars 1992, sous le thème J’accuse la peur. Elle réunit des groupes de femmes, des groupes communautaires, des municipalités de la Communauté urbaine de Montréal, la police, la Société de transport, etc.

La démarche comporte l’immense originalité de mettre l’accent sur le sentiment d’insécurité des femmes plutôt que sur les statistiques d’agressions. Elle mise aussi sur la responsabilité des pouvoirs publics et sur celle des hommes. Serge Bruneau, de Tandem-Montréal, résume : « On prend parfois la violence pour acquise et on se contente de la gérer plutôt que de s’attaquer à la source. J’entendais encore récemment quelqu’un dire qu’on devrait rencontrer les petites filles dans les écoles pour leur donner des moyens de ne pas se faire agresser. Mais personne ne suggère d’aller voir les petits gars pour leur parler du respect d’autrui. On parle de « tolérance zéro » face à l’alcool au volant; pourquoi pas face à la violence? »

Cette conférence donne lieu à des engagements concrets. La Société de transports de la Communauté urbaine de Montréal doit tenir compte de critères de sécurité dans le réaménagement de quatre terminus d’autobus. L’automne dernier, elle a réalisé une campagne publique sur la sécurité, avec un volet concernant celle des femmes.

De son côté, Montréal réactive le comité interservices créé en mai 1989. Coordonné par Anne Michaud, il a pour tâche de voir comment les services municipaux peuvent, chacun dans son secteur, se préoccuper de sécurité des personnes. Par exemple, le Service de l’habitation et du développement urbain doit en tenir compte dans la conception et dans l’évaluation des projets privés, entraînant le réaménagement ou la création d’espaces libres, de bâtiments à usage public et de stationnements souterrains. Tandem-Montréal, autrefois centré sur la prévention des crimes contre la propriété, élargit son action à la sécurité des personnes, notamment celle des femmes, et travaille sur cette question de concert avec les groupes communautaires et les groupes de femmes dans différents quartiers.

Anne Michaud travaille également à la réalisation d’un projet-pilote dans un quartier de Montréal. Il s’agit de faire avec des femmes des marches exploratoires dans certains sites ou équipements récréatifs d’un quartier de Montréal, par exemple un parc, des rues et ruelles, un terminus d’autobus, un aréna, dans le but d’en identifier les éléments sécurisants et insécurisants.

Ce concept de marches exploratoires Safety Audit a été développé par un groupe de Toronto, le Metro Action Committee on Public Violence against Women and Children (METRAC). « Notre objectif, explique Anne Michaud, c’est de formuler des recommandations précises pour certains sites, mais surtout de produire des outils d’enquête qui pourront être repris par d’autres femmes, dans d’autres quartiers. » Mais ce concept ne se limite pas qu’au milieu municipal.

A l’Université McGill, au printemps dernier, une centaine d’étudiantes, d’étudiants et de professeurs ont ratissé leur campus (58 bâtiments, aux alentours souvent mal éclairés), à la recherche de sites dangereux. Ils ont remis leurs recommandations à l’association étudiante et au bureau du doyen. Par ailleurs, depuis septembre, une patrouille piétonnière, formée d’étudiantes et d’étudiants bénévoles, exerce une surveillance sur tout le campus et offre un service d’accompagnement aux étudiants et aux membres du personnel, hommes ou femmes, qui en font la demande. Ce service est financé par l’association étudiante de McGill, avec les dons de corporations privées.

Des engagements pris à cette conférence par les différents participants, le Comité d’action Femmes et sécurité urbaine, qui regroupe le Secrétariat d’État, la Ville de Montréal, la CUM et son Service de police, neuf groupes de femmes, a pour mandat d’en faire le suivi. Ce Comité pourrait éventuellement mener ses propres projets. Pour sa part, le Secrétariat d’État s’engage à convoquer un événement-bilan pour 1993. « La sécurité urbaine est un enjeu majeur du programme Promotion de la femme du Secrétariat d’État, affirme Denise Boudrias, directrice pour la région du Québec. C’est un nouveau visage de la lutte pour éliminer toute forme de violence à l’égard des femmes. A quoi sert-il aux femmes d’avoir l’équité au travail si elles ne se sentent pas en sécurité pour y aller et en revenir? « En outre, poursuit-elle, des villes plus sécuritaires amélioreront les conditions de vie des femmes, mais aussi celles des enfants, des personnes âgées et handicapées, en fait, de toutes les personnes qui se sentent insécures à cause de leur sexe, de leur âge, de leur statut ou de leur handicap. »

Ailleurs…

A Montréal comme dans d’autres villes, les études, la recherche de moyens et les projets axés sur la sécurité abondent. On met en branle la machine de l’urbanisme, mais sauf pour quelques cas isolés, les changements concrets restent à venir.

La Ville de Québec s’apprête à mettre sur pied une commission consultative sur la condition des femmes en ville. « Ce sera une plate-forme que les femmes pourront utiliser pour faire connaître leurs besoins à l’Hôtel de ville, notamment sous l’angle de la sécurité, » souligne Winnie Frohn, responsable du dossier de l’aménagement et du transport au comité exécutif de la Ville de Québec.

A Hull, le Comité de coordination du poste de police communautaire de l’Ile veut mener une consultation publique auprès des femmes et faire avec certaines d’entre elles des marches exploratoires pour identifier la source de leur insécurité. Certaines de ces enquêtes terrain pourront donner lieu à des améliorations immédiates alors que d’autres pourront faire l’objet de recommandations au Conseil municipal. « Ce que je vise au bout du compte, déclare Sylvie Mantha, conseillère en prévention de la criminalité pour le Service de police de Hull, c’est la création d’un comité permanent Femmes et Ville qui soit consulté sur tout. »

A Ottawa, il y a deux ans, la conseillère municipale Diane Holmes a formé une coalition de groupes de femmes, de services municipaux, de la police qui vient de donner naissance à un Bureau de la sécurité des femmes Women’s Safety Bureau, un organisme indépendant, mais financé par la Ville. Ce Bureau fera des recommandations aux instances politiques municipale et régionale et soutiendra les femmes qui cherchent des moyens d’améliorer la sécurité dans leur voisinage. Comme à Toronto, les usagères des autobus d’Ottawa peuvent descendre sur appel après 21 h.

A Chicoutimi, c’est la Maison ISA, le (centre local de soutien et de lutte contre les agressions sexuelles) qui a pris les devants, réagissant aux situations d’agressions et au sentiment d’insécurité des femmes lorsqu’elles empruntent les sentiers qui relient le cégep à l’université. Elles ont identifié des solutions portant sur la surveillance, l’éclairage, l’émondage et l’entretien.

Leur démarche a commencé à porter fruit. La Sûreté municipale a augmenté le nombre de patrouilles dans les sentiers. Le cégep de Chicoutimi s’est chargé de l’émondage et prévoit installer une caméra… une fois que la Ville aura éclairé les sentiers, ce dont elle évalue actuellement la pertinence et le coût. L’Université a un projet global d’amélioration de la sécurité, incluant aussi l’installation d’une caméra.

Un nouveau créneau

Tous les groupes de femmes ne sont pas allés aussi loin que la Maison ISA, mais certains commencent à faire de la sécurité urbaine un nouveau créneau dans la lutte contre la violence. Par exemple, l’R des centres de femmes et le Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) ont mis au point un projet « de développement provincial de la sécurité des femmes en milieu urbain ».

Le projet, en attente de subvention, ciblerait une douzaine de villes comme Québec, Sainte-Foy, Rouyn-Noranda, Chicoutimi, Trois-Rivières, Shawinigan, Joliette, Montmagny, Victoriaville et Sept-Iles. Le but : amener chacune de ces villes à reconnaître le problème et à développer ses propres solutions. Le moyen : regrouper, dans chaque ville, différents intervenants et les amener à créer un événement public comme une conférence, une intervention théâtrale, une marche collective, etc.

Les organisatrices fourniraient d’abord un portrait-bilan de la sécurité des femmes dans chaque localité, notamment en constituant une liste de lieux et d’événements qui ont engendré de l’insécurité dans les 52 dernières semaines. Puis un comité représentant les groupes de femmes, la municipalité, le service de police et la communauté planifierait et réaliserait un événement de son choix. Idéalement, on souhaite élargir à ces localités la conférence-bilan organisée par le Secrétariat d’État en 1993 de façon à « démontréaliser » la problématique de l’insécurité.

Michèle Charland est l’une des organisatrices de ce projet. L’objectif pour elle, c’est d’en arriver à modifier la façon de penser la ville, plutôt que de se limiter à une intervention à la pièce de type « un peu d’éclairage par-ci, un peu de surveillance par-là ». « Les solutions reliées à l’aménagement et à l’urbanisme constituent une partie de la réponse, mais une partie seulement. Les villes iront-elles jusqu’à changer ce qui perpétue les comportements sexistes et l’inégalité, l’affichage pornographique? La sécurité, conclut-elle, n’est rien d’autre au fond qu’un gros programme d’accès à l’égalité. »

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