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Psychiatrie critique

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A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

Depuis plus de vingt ans, le psychiatre américain Peter Breggin mène une guerre sans relâche contre les traitements psychiatriques « durs » qu’il estime plus dommageables qu’efficaces. Aux médicaments et aux électrochocs, il oppose l’écoute et l’empathie.

Peter Breggin a la verve d’un croisé et le sens de la répartie d’un vieux routier des médias qui aurait survécu à bien des attaques. Il est prompt à dénoncer les abus de la psychiatrie et se méfie comme de la peste des arguments scientifiques avancés pour justifier l’utilisation de certains traitements.

« Aux États-Unis, le recours aux électrochocs augmente à une vitesse affolante », soutient-il. En Californie, par exemple, les deux tiers des patients qui reçoivent des électrochocs sont des femmes et la majorité d’entre elles ont plus de 65 ans. Il n’est pas difficile de comprendre ce qui, dans notre société, peut faire en sorte que les femmes, âgées de surcroît, soient déprimées. Elles sont victimes de sexisme, de discrimination basée sur l’âge et quoi encore.

« Il faudrait commencer par voir si quelqu’un s’occupe d’elles, si elles se nourrissent convenablement, si elles ont des contacts avec leur famille, des liens avec la communauté et s’il n’y a pas lieu de les reloger dans une résidence où elles auront accès à tous les services nécessaires. Mais quel psychiatre se donnera tout ce mal? Il est beaucoup plus simple d’hospitaliser la patiente, de lui faire administrer des électrochocs qui endommageront son cerveau déjà fragile et de la retourner à la maison. »

Le discours de Peter Breggin est un véritable modèle de « rectitude morale ». Les victimes de la société patriarcale blanche, qu’elles soient des femmes, des personnes âgées, des enfants ou des Noirs, trouvent en lui un avocat convaincu. Il était de passage à Montréal l’automne dernier, à l’invitation des regroupements de ressources alternatives et de défense des droits en santé mentale. Agé de 56 ans, il partage son temps entre l’enseignement, l’écriture, la pratique privée et la direction d’un centre d’analyse critique de la psychiatrie.

« Quand j’ai commencé mes études, dans les années 50, raconte-t-il, il y avait encore en psychiatrie un courant très fort, fondé sur une approche thérapeutique psychosociale. J’avais alors de bonnes raisons de croire qu’il y avait une place pour une pratique de la psychiatrie orientée vers la réhabilitation sociale. » Par la suite, cette approche devait toutefois perdre du terrain aux États-Unis au profit des théories « biochimiques », qui attribuent plutôt l’origine des maladies mentales à des facteurs physiologiques et à des prédispositions génétiques. Peter Breggin n’hésite pas à remettre en question les fondements scientifiques de cette école, estimant que les chercheurs ont encore bien peu de preuves tangibles à avancer et que les partisans de la médication tâtonnent encore en minimisant les effets secondaires des traitements qu’ils proposent.

« Le lithium, par exemple, est présenté comme une substance dont le corps a besoin de la même façon que les diabétiques ont besoin d’insuline. On dit que c’est une substance sans danger que l’on retrouve dans la nature. Mais le lithium est toxique-au même titre que le plomb que l’on retrouve aussi dans la nature! Il provoque des troubles de mémoire et des problèmes de foie. Il atténue les réactions émotives.

« Si une personne fait consciemment le choix de prendre du lithium, comme d’autres choisissent de boire de l’alcool ou de fumer la cigarette, en pleine connaissance de cause, d’accord. Mais à titre de personne aidante, ce n’est pas la solution que je privilégie. Je dis plutôt : « Apprends à avoir plus d’emprise sur ta vie, à contrôler davantage tes sautes d’humeur et à comprendre ce qui les provoque. »

Haro sur les pilules

Le discours de Peter Breggin s’accommode mal des nuances. On peut d’ailleurs lui reprocher de s’aventurer parfois en terrain glissant. Aucun problème de santé mentale ne semble assez grave, à ses yeux, pour justifier le recours aux médicaments, même la schizophrénie. « Plus une personne est perturbée, soutient-il, moins on devrait lui prescrire de médicaments parce qu’elle a déjà du mal à voir clair dans son esprit. »

Aux États-Unis, déplore-t-il en estimant que la situation n’est pas nécessairement si différente au Canada, les compagnies pharmaceutiques et les psychiatres marchent trop souvent main dans la main, avec la bénédiction des instances gouvernementales. Les chercheurs qui réalisent les études requises pour la mise en marché des médicaments sont parfois actionnaires des firmes en question. « De telles alliances sont très dangereuses », prévient-il, en soulignant que les intérêts des consommateurs sont très mal protégés.

Le psychiatre n’hésite pas à faire une équation entre l’oppression dont certains sont victimes et l’incidence plus élevée de diagnostics de maladie mentale posés à leur endroit. « Selon certaines publications, qui présentent la chose comme une vérité médicale une femme sur quatre serait dépressive, comparativement à un homme seulement sur dix. Or, ce n’est pas du côté des femmes qu’il faut chercher l’explication de ce phénomène, mais du côté des hommes, dans ce que les hommes font aux femmes. Chaque fois que l’on accole une étiquette à un individu, on le fait pour mieux le contrôler et l’anéantir au lieu de chercher à faire face au problème en tant que société. »

Sa philosophie mise sur une approche globale des difficultés et des conditions de vie de la personne. « Les gens qui souffrent n’ont surtout pas besoin d’une personne en blouse blanche qui leur prescrira des médicaments. Ils n’ont pas besoin qu’on les blesse davantage. Ils faut leur apporter des services qui comptent. Peu importe que la personne qui leur fournisse soit un psychologue, un travailleur social ou un psychiatre. Il n’y a pas de grand thérapeute. Le soutien et la chaleur humaine que nous tentons de donner aux patients n’est rien comparativement à ce qu’ils y mettent eux-mêmes quand ils décident de prendre leur vie en charge. »

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