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En France, la pilule abortive RU 486 est entrée dans les mœurs : déjà, pas moins de 100 000 femmes ont choisi de mettre fin à leur grossesse de cette façon. Comment serait-elle accueillie au Québec si jamais elle y venait?

Dès son apparition sur le marché français, il y a à peine cinq ans, le RU 486 a gagné instantanément la faveur populaire. Les femmes y ont vu un moyen rapide et efficace de mettre fin au cauchemar d’une grossesse non désirée. Cette technique gagne chaque année plus de terrain sur l’avortement chirurgical. On effectue en France environ 200 000 avortements chaque année. A l’heure actuelle, une interruption de grossesse sur quatre se fait par RU. La pilule abortive, efficace à 95%, fait désormais partie des mœurs de l’Hexagone.

La Dre Annie Bureau, présidente de l’Association nationale des centres d’interruption de grossesse et contraception (Ancic), au cours d’une entrevue accordée chez elle, à Paris, se remémore l’entrée en scène du RU. « Le RU, dit-elle, a été plébiscité par les femmes avant même d’être commercialisé! C’était la première fois qu’un médicament était autant médiatisé sans qu’on soit véritablement sûr qu’il allait marcher. Les journaux en ont parlé avant la presse médicale. Les femmes étant au courant de cette découverte elles ont réclamé l’avortement médicamenteux. C’était vu comme un miracle. » La « pilule miraculeuse » a été créée, en fait, dans les laboratoires de la société pharmaceutique Roussel-Uclaf, au début des années 80 par le professeur Étienne-Émile Beaulieu. Dix ans plus tard, elle était disponible, sans frais et sous contrôle médical, sur tout le territoire français, dans 793 établissements de santé.

C’est quoi au juste?

Le RU 486 est composé d’une substance qui empêche la progestérone, hormone de la gestation, de jouer son rôle. Sans progestérone, l’œuf ne peut pas faire son nid dans l’utérus. Il sera donc évacué. Simple, la technique pour obtenir ce résultat n’est pas pour autant appliquée à la légère. Voici comment les choses se passent selon la procédure fixée par la loi française : une femme découvre qu’elle est enceinte et choisit de ne pas poursuivre sa grossesse. Elle voit d’abord son médecin qui confirme son état, l’informe des étapes à suivre et la dirige vers une travailleuse sociale. Une semaine de réflexion doit s’écouler entre cet entretien et la prise du médicament. Il s’agit alors de prendre trois comprimés totalisant 600 mg. Le processus menant à l’avortement est désormais enclenché. Deux jours plus tard, pendant lesquels elle peut vivre normalement, la femme doit se rendre à l’hôpital ou dans un centre spécialisé où elle prendra des pilules de prostaglandine, visant celles-là à déclencher les contractions qui mènent à l’expulsion de l’embryon.

Cette fausse couche provoquée ne nécessite aucune intervention chirurgicale. La douleur, selon les témoignages recueillis, varie beaucoup d’une femme à l’autre et peut se comparer, au mieux, à celle de règles difficiles, au pire, à un accouchement. Le taux de complication est à peu près nul. On a cependant connu deux accidents cardiaques graves en cinq ans de pratique. Une femme en est morte. Depuis, cette méthode est contre-indiquée pour les femmes de plus de 35 ans et les fumeuses. Par ailleurs, on a diminué les doses de prostaglandine, réduisant d’autant les risques de problème cardiaque.

L’évacuation entraîne une hémorragie modérée avec caillots, comme lors de règles très abondantes, et dure en général de deux à trois heures. L’équipe médicale s’assure que l’œuf est bien expulsé. Si ce n’est pas le cas (5 fois sur 100), la femme devra par la suite subir un avortement chirurgical par aspiration.

Deux semaines après la prise de la pilule, une dernière visite médicale, avec échographie, permet de s’assurer que tout s’est déroulé comme prévu. L’avortement médicamenteux, assurent les recherches françaises, n’est pas toxique ou dangereux pour la santé des femmes : on a noté peu d’effets secondaires et le produit s’élimine rapidement de l’organisme sans laisser de trace. Selon une enquête menée à l’Hôpital Broussais, à Paris, où on utilise quotidiennement cette technique, les femmes apprécient la grande autonomie que leur laisse le RU. C’est elles qui accomplissent le geste. Pas de scalpel, de spéculum, de pince à griffe ou d’anesthésie. Surtout, elles apprécient que cette technique s’utilise tôt, au plus tard 48 jours après le début des dernières règles. Techniquement, plus rien ne s’oppose, à ce que la femme avorte seule, chez elle. « La loi française l’oblige à avorter à l’hôpital. Ce contrôle était nécessaire au début, durant la période d’essai. Mais maintenant, on peut relâcher ce contrôle, explique la Dre Bureau. Avec la prostaglandine orale, prise à des doses sans risque. hémorragique, comme c’est le cas actuellement, si elles le veulent, les femmes pourraient avorter à la maison. Ça, pour les femmes, c’est une perspective révolutionnaire. »

Vu du Québec

Le terrain serait-il propice à la commercialisation du RU-486 au Québec? Diverses tendances se manifestent.

Le Conseil du statut de la femme affirme que le RU offrirait un choix supplémentaire aux femmes désireuses d’interrompre un début de grossesse. Même ordre de pensée chez la plupart des intervenantes et des intervenants d’hôpitaux, de CLSC, de cliniques privées, de cliniques de planning que le CSF a consultés sur l’accessibilité à l’avortement : cette méthode permettrait de pallier les difficultés techniques associées à l’avortement précoce. Mais pas question de l’importer telle quelle. Des recherches faites selon des protocoles éprouvés comme celui de l’Organisation mondiale de la santé et une expérimentation clinique préalable sont essentielles pour garantir l’intégrité physique des femmes. Advenant la mise en marché du RU, il faudra, selon le CSF, exercer un contrôle rigoureux sur la prescription et l’utilisation du médicament.

La Dre Edith Guilbert, du Centre hospitalier de l’Université Laval, souhaite expérimenter le RU au Québec avec la conviction que le produit a des avantages certains en matière de planification des naissances. Elle croit cependant que la plus grande qualité de la méthode-son application en début de grossesse-pourrait être son pire défaut. Elle fait valoir que la décision d’interrompre une grossesse exige « un consentement éclairé». Si, chez certaines femmes, l’avortement est une évidence dès le départ, pour plusieurs autres, dit-elle, c’est un ultime recours qui demande mûre réflexion. De plus, selon elle, il n’est pas rare qu’une femme apprenne son état après avoir dépassé le délai prescrit par le RU. En ce sens, l’avortement médicamenteux ne pourra pas se substituer aux autres méthodes d’interruption de grossesse. La Dre Guilbert se dit, au total, favorable à la présence de cette option au Québec, « mais pas à n’importe quel prix». Pour sa part, la Société canadienne des gynécologues et obstétriciens a demandé au gouvernement fédéral d’autoriser l’usage du médicament au Canada, de même que le mouvement pro-choix canadien et l’Association canadienne pour le droit à l’avortement.

Au Québec, des milieux pro-choix émettent d’énormes réserves à l’égard du RU. « Quels sont les effets à moyen ou à long terme sur la santé des femmes? », demande Anne Saint-Cerny, de la Fédération québécoise pour le planning des naissances. « Des recherches font état de cas d’infertilité, de cycles menstruels rendus irréguliers. La technique peut entraîner nausées, vomissements, chutes de pression, saignements abondants (trois fois plus que lors d’un avortement chirurgical). Quelles seront les conséquences de ce cocktail chimique (RU et prostaglandine, associé parfois à des analgésiques et antibiotiques)? Il s’agit d’une technique lourde de conséquences qui nous inquiète beaucoup. Chose certaine, la méthode par aspiration a moins d’impact sur la santé des femmes » « C’est une procédure surmédicalisée et encore une fois, ce sont les femmes qui servent de cobayes » , renchérit Johanne Marcotte, du Centre de santé des femmes de Montréal. « Les recherches sur ce produit, sur ses effets sont limitées et censurées. Il faut refuser de voir les femmes servir de laboratoires et même s’opposer à l’expérimentation ici » .

«Le RU donne l’illusion de la simplicité. C’est le reflet d’une attitude de consommation en matière de contrôle de la fertilité», soutient pour sa part Louise Vandelac, professeure à l’Université du Québec à Montréal. Cette méthode banalise l’avortement. «Il faudrait étudier la question dans le cadre d’un débat plus large sur la sexualité humaine et les relations hommes-femmes», dit cette membre de FINRRAGE, Feminist International Network of Resistance to Reproductive and Genetic Engineering.

Dans RU 486, Misconceptions, myths and morals, trois autres membres de FINRRAGE, Renate Klein, Lynette Dumble et Janice Raymond, pointent du doigt les impacts possibles sur la santé : l’effet inconnu de la prostaglandine dans l’organisme, les liens avec d’éventuelles complications cardiaques, les pertes de sang, les our la fertilité future. Elles dénoncent le fait que 5% des femmes qui ont eu recours au RU doivent en plus subir un avortement chirurgical et soulignent que le taux de mortalité (1 sur 100 000) est le double de celui qu’entraîne l’avortement chirurgical. Bref, à leurs yeux, l’avortement médicamenteux paraît moins sécuritaire.

De toute façon, il faut bien comprendre que le risque de voir déferler à travers le pays des montagnes de pilules abortives est plutôt mince. Pour qu’un nouveau médicament soit autorisé à être commercialisé au Canada, le fabricant étranger doit en faire la demande. Le ministère fédéral de la Santé n’a pas l’intention d’agir autrement dans ce cas précis. Roussel-Uclaf, quant à elle, ne nourrit d’aucune façon le projet de s’implanter au Canada à court terme. La société pharmaceutique a peur des coûteux et interminables procès et surtout des menaces de boycott de tous ses produits, comme celles proférées par le lobby pro-vie américain. Prudente, la compagnie ne considère que les seuls pays où l’avortement est légal, non controversé et strictement contrôlé et réglementé. Depuis peu, le RU 486 est disponible en Grande-Bretagne, en Suède et en Chine. Au Canada, l’avortement est légal mais ne fait pas l’objet d’un large consensus social. Ce n’est donc pas demain la veille que le RU aura pignon sur rue chez nous…

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