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« Les femmes doivent cesser d’être seulement des chroniqueuses, des miss météo ou des lectrices de nouvelles » . C’est justement ce que tentent de faire celles qui travaillent dans les radios communautaires.

Dans l’une des radios communautaires de l’Est du Québec, la femme chargée de coordonner et planifier la programmation de la station portait l’an dernier le titre d’adjointe au directeur. L’homme qui l’a remplacée, cependant, a eu droit au titre de directeur de la programmation.

Les radios communautaires sont nées de l’initiative de groupes de citoyens qui estimaient, à juste titre semble-t-il, que les radios dites commerciales ne répondaient pas aux besoins des communautés locales et encore moins à ceux des groupes minoritaires. Dès 1973, CKRL-FM venait au monde à Québec et six ans plus tard, on en comptait déjà une dizaine, regroupées au sein de l’Association des radiodiffuseurs communautaires du Québec. Le CRTC pousse alors la reconnaissance officielle de leur travail jusqu’à obliger les câblodistributeurs à réserver un canal communautaire sur le service de base. Les 23 stations réussissent actuellement le tour de force de diffuser en moyenne 120 heures d’émission par semaine avec un budget qui oscille entre 75 000 $ et 600 000 $ et surtout grâce aux deux mille bénévoles qui y travaillent. On ne sait pas combien de femmes, à l’instar de Marie-France Bazzo de Radio-Canada et Lili Tasso de La Presse, s’y font les dents. Dans les grands centres, elles représentent parfois la moitié des effectifs; mais très souvent, beaucoup moins. La radio communautaire mène à tout, mais encore faut-il y entrer! « Ce sont encore les hommes qui la font et ce sont eux qui la dirigent » , constate Justine Ackman, porte-parole au Québec du Réseau International des femmes, formé au Mexique en août 1992 lors de la dernière réunion de l’Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires (AMARC).

Parmi la soixantaine de bénévoles de la station CIEU-FM à Carleton, huit femmes; au conseil d’administration, trois femmes sur neuf membres; parmi les dix salariés, quatre femmes dont une animatrice qui prend le micro le jour, ce qui est exceptionnel et récent. « Quand j’ai commencé, c’était une radio de gars », explique Sylvie Ménard qui, à 30 ans, est directrice de la station et de la programmation depuis déjà trois ans. « Le micro était tenu par des gars, on y parlait de sujets de gars, à la manière de gars. J’ai vraiment fait des efforts particuliers pour faire entrer des femmes. Mais il est difficile d’intéresser les femmes à la radio. Quand j’affiche un poste, il y a cinq candidates pour trente candidats ».

France Bisson, anime à CFLX-FM de Sherbrooke Voix de service, une émission quotidienne de 9 h à midi. Jusqu’en 1992, aucune voix féminine n’avait jamais été entendue pendant ces heures-là : « Il y a cinq ans, c’était plus difficile parce que c’était vraiment un milieu d’hommes. Il n’y avait qu’une seule femme et elle était chroniqueuse à l’émission du samedi matin. Je rêve du jour où on entendra une morning woman! Les femmes doivent cesser d’être seulement des chroniqueuses, des miss météo ou des lectrices de nouvelles! »

Selon Justine Ackman, il y a certainement plus de femmes dans les radios communautaires qu’il y a cinq ans même si elles demeurent moins bien payées que leurs confrères masculins. « On voit apparaître ici et là des femmes aux postes de direction, à la programmation ou à la présidence, ajoute madame Ackman, elle-même animatrice à CKUT-McGill, mais les budgets restent souvent gérés par les hommes » . Les radios communautaires sont pauvres. Les femmes dans ces radios le sont encore plus.

France Bisson survit grâce aux prêts et bourses qu’elle reçoit pour ses études. Autrement, elle ne toucherait que le salaire d’animatrice : trois heures payées par jour (alors qu’elle en travaille huit) à 8 $ l’heure. Même scénario pour Nancy Bourdages, animatrice de l’émission 92, 5° le matin à CHOC-FM de Jonquière. En poste depuis le 26 octobre 1992, elle n’a perçu, en mars dernier, que dix semaines de paie. « Quand il n’y a plus d’argent, je deviens bénévole », dit-elle. Faute d’argent et de moyens, l’ingéniosité et le talent sont mis à profit pour faire les cent métiers de la radio. Dans la très grande majorité des cas, les gens des radios communautaires font eux-mêmes la recherche, la réalisation et le choix musical. Parfois une technicienne comme à CHUO-FM Ottawa ou un directeur musical, mais la règle générale est plutôt à l’austérité et à la débrouillardise.

Malgré les nombreuses invitations lancées régulièrement au grand public par les stations communautaires, les percées des femmes sont bien minces. Sont-elles moins disponibles? Moins intéressées? « Les femmes ont moins confiance en elles et la prise de parole est certainement une prise de pouvoir qui n’est pas évidente pour elles », explique Justine Ackman. Il semble aussi qu’elles aient un blocage collectif devant les boutons et la technique! Mais celles qui plongent y trouvent un lieu d’apprentissage hors du commun. Nancy Bourdages de Jonquière reconnaît que la radio a été pour elle une grande école : « J’avais la hantise de la technique! Ça me faisait peur sans que je sache pourquoi. En m’y plongeant, j’ai pris de l’assurance, je me suis disciplinée parce qu’il faut être bien préparée pour savoir quoi dire en ondes. J’ai aussi appris à me tenir debout devant la critique » .

Un porte-voix

Ex-réalisatrice et ex-animatrice de l’émission Ellipse sur les ondes CHUO FM à Ottawa, Denise Veilleux déplore le fait que « dans les FM Valium, les voix féminines soient utilisées pour pacifier et divertir et non pour informer » . Celle qui a pris la relève partage tout à fait ce point de vue. Pour Lyne Bouchard intervenante féministe depuis plus de douze ans, la radio est d’abord un porte-voix : « Elle multiplie d’un seul coup la portée de mon action ». Ellipse est une émission féministe d’actualité à laquelle participent une dizaine de chroniqueuses de la vie littéraire et artistique, de plein air, de consommation et de santé. Parmi elles, des mères de famille, des bibliotechniciennes, des ingénieures, des lesbiennes militantes ou des organisatrices communautaires. « Ce qui est essentiel pour nous, souligne Lyne Bouchard, c’est de préserver le travail en réseau et de l’étendre davantage » .

Pour beaucoup de femmes, la radio communautaire est plus qu’un outil d’expression; elle est une clé pour atteindre d’autres objectifs. Très souvent, il s’agit de s’adresser directement à d’autres femmes. « Ce que nous vivons comme femmes vaut bien la peine qu’on y accorde tout notre intérêt pendant une heure », affirme Denise Veilleux. Les animatrices de radio communautaire ne sont pas toutes féministes. Certaines s’en défendent même. Mais pour toutes, le plaisir et le pouvoir sont des éléments fondamentaux : elles sont seules maîtres bord de leur émission.

Apprendre sur le tas

Plusieurs animatrices d’émission, comme Lyne Bouchard, forment elles-mêmes leurs chroniqueuses quand celles-ci le demandent. Cependant, rares sont les stations qui offrent un programme de formation à la technique radiophonique et encore plus rares celles qui ciblent particulièrement les femmes. Les gens se forment plutôt eux-mêmes et entre eux.

Reconnues depuis toujours comme un haut lieu d’apprentissage, tant pour les salariées que pour les bénévoles, les radios communautaires sont aussi un immense plateau tournant où les gens bougent beaucoup et ne restent pas longtemps. Lyne Bouchard d’Ottawa envisage déjà son départ : « Dans deux ans, je pense que j’aurai formé une bonne relève et que les groupes de femmes de la région se seront approprié l’émission. C’est ce que j’espère de tout cœur » . Mettre en ondes une émission, faire de la recherche, opérer une console de sonorisation, bâtir une entrevue, la formation aura alors pris toute son importance.

Louise Boivin, formatrice à Radio Centre-Ville de Montréal (CINQ-MF), et Ariane Berthouille ont mis sur pied Ondes de femmes, un projet féministe de radiodiffusion. Aujourd’hui devenu un collectif, il permet à une soixantaine de femmes de différentes origines ethniques, issues d’une vingtaine de groupes, de recevoir de la formation, du support technique et de l’encadrement afin de produire, animer et réaliser leur propre émission de radio. Depuis avril 1992 Ondes de femmes diffuse des émissions en français, créole, grec, espagnol et chinois dans lesquelles les animatrices s’adressent à d’autres femmes pour les informer mais aussi pour les écouter. Et elles-mêmes sont écoutées : la station a reçu 27 appels téléphoniques à la suite d’une émission sur la toxicomanie réalisée par une hispanophone. C’est beaucoup plus qu’en reçoit n’importe quelle bonne émission de radio privée! « La direction de la station nous a soutenues tout au long de cette démarche, se réjouit Louise Boivin, même si ça dérangeait un peu d’avoir une émission féministe… »

De son côté, le Réseau international des femmes de l’AMARC tient à faire connaître aux femmes des programmes de formation qui ont bien fonctionné dans les divers pays, en plus d’échanger des idées et des cassettes d’émissions. Du El Salvador au Bénin en passant par la Thaïlande et le Québec, les femmes de radio font leur promotion. Au Zimbabwe, elles ont organisé des groupes de discussion pour celles qui gravitent autour de la station. A Nedlands en Australie, GRTR-FM organise chaque année un festival de la radio des femmes. A Croue en France, Radio Grésiraudan organise des ateliers de formation en technique informatique.

Toutes, elles veulent s’assurer que leur voix, leur expérience, leurs connaissances et leur vision du monde, mal reconnues dans la société et dans les médias de masse, soient reflétées et entendues dans les radios communautaires.

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