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Les féministes américaines ont leur nouvelle administration à l’œil et préparent déjà les prochaines élections.

« L’année des femmes » ont titré les journaux au lendemain de l’élection américaine du 3 novembre qui a porté Bill Clinton à la présidence, triplé le nombre de sénatrices élues et presque doublé celui des représentantes. « Le pouvoir politique demeure masculin », répondent les féministes. Les femmes n’occupent toujours que 6% des sièges au Sénat et 11% de ceux de la Chambre des représentants. « Les femmes, rappelle Colleen Dermody de la Feminist Majority Foundation, ne participent pas pleinement à la prise de décision. Elles ne sont en position de leadership ni au Congrès, ni dans les législatures des États, ni dans le milieu des affaires. Nous devons continuer à faire campagne pour la féminisation du pouvoir » .

Le nouveau président a choisi trois femmes comme membre de son cabinet, qui compte dix-sept personnes, en plus de confier à trois autres des fonctions hautement stratégiques. La nomination d’une ministre de la Justice, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, a fait les manchettes lorsque deux des candidates pressenties par Clinton, Zœ Baird et Kimba Wood, ont dû se désister pour avoir fait garder leurs enfants par des immigrantes illégales. « Qui nous dit que des hommes ne se trouvent pas dans la même situation? » , demandent les organisations féministes. On ne leur pose jamais la question! C’est finalement Janet Reno qui a été choisie. Cette nomination est jugée prometteuse vu ses interventions précédentes en Floride sur la perception des pensions alimentaires et la dénonciation de la violence contre les cliniques d’avortement.

La composition du cabinet Clinton déçoit. « Avant qu’il fasse de Janet Reno sa ministre de la Justice, Clinton n’avait pas nommé plus de femmes que Bush », note Pat Riley du National Women Political Caucus. « Le cabinet du nouveau président ne reflète pas le visage de l’Amérique ainsi qu’il l’avait promis, constate Colleen Dermody. La proportion de femmes ne correspond ni au nombre d’électrices (62% de toutes les personnes inscrites sur les listes électorales) ni au nombre de femmes dans la population (53% ), ni à leur présence au sein de la main-d’œuvre active (46% ) ». Néanmoins, le président Clinton aura l’occasion de démontrer sa volonté de donner aux femmes la place qui leur revient : des 4000 postes qui changent de titulaires à l’arrivée d’un nouveau président, un bon nombre sont encore à pourvoir.

« Même si le train exécutif a quitté la gare sans avoir assez de femmes à son bord, nous dit Jane Denowitz, directrice générale du Women’s Campaign Fund, l’élection de Clinton doit être perçue favorablement. Au moins avons-nous un président prochoix et en faveur de l’équité » . Soupir de soulagement aussi à la National Organization of Women (NOW). « Nous traitons maintenant avec une administration plus réceptive que celle des douze dernières années qui a laissé le pays dans une situation sociale et économique catastrophique, explique Marie-Josée Ragab, directrice des Affaires internationales. C’est déjà énorme » . L’élection du 3 novembre représente un pas en avant à d’autres points de vue, poursuit Jane Danowitz. « Des femmes se sont fait élire pour ce qu’elles sont, en misant sur leurs expériences. Patty Murray, nouvelle sénatrice de l’État de Washington, s’est décrite comme une « maman en baskets » ; Carol Moseley Braun, première sénatrice noire, a parlé ouvertement de sa situation de chef de famille monoparentale; Lynn Woollsey, nouvelle représentante de Californie, a fait valoir comme un atout son expérience d’assistée sociale. Autre progrès, la nécessité d’élire des femmes n’est plus à démontrer auprès de l’électorat. Enfin, nous disposons maintenant d’une masse critique d’élues sur laquelle nous pouvons bâtir ».

Mesures sociales et économiques

Les premiers décrets signés par Bill Clinton au lendemain de son investiture concernent l’avortement, une façon de souligner le 20e anniversaire du jugement de la Cour suprême (le jugement Rœ c. Wade) déclarant constitutionnel le droit à l’avortement. Le nouveau président a levé l’interdiction imposée aux fonctionnaires (des médecins d’hôpitaux militaires, par exemple) et aux employés des organismes financés par le gouvernement fédéral de pratiquer des avortements et d’en faire la promotion. Il a aussi demandé à sa secrétaire à la santé, Donna Shalala, de revoir le dossier de la pilule abortive RU-486, interdite aux États-Unis.

Ces mesures prochoix ne règlent pas pour autant la question du droit à l’avortement des Américaines. « Elles ne s’appliquent qu’au niveau fédéral, de sorte que le problème reste entier dans les États, fait remarquer Marie-Josée Ragab. Quant au RU-486, nous en sommes encore loin, car tout ce que Clinton a affirmé, c’est qu’il était réceptif à une étude sur les conséquences possibles de sa commercialisation. Or nous voulons son introduction immédiate à partir des études déjà effectuées en France et en prévoyant un encadrement médical adéquat. C’est nécessaire, compte tenu d’un taux de grossesses indésirées de 30% et de l’absence de services d’interruption volontaire de grossesse sur 83% du territoire non urbain ». Colleen Dermody qualifie de « pas de bébé » les annonces du président à qui elle reproche en outre son silence lors du meurtre récent, en Floride, d’un médecin qui pratiquait des avortements. « Clinton s’est contenté d’émettre un communiqué de trois lignes au lieu d’agir pour assurer la protection des victimes de harcèlement de la part des militants provie » . Ces derniers ne sont d’ailleurs pas près de diminuer leurs pressions. Moins d’une semaine avant l’entrée en fonction de Clinton, la Cour suprême a établi que les juges fédéraux n’avaient pas le droit d’interdire aux militants anti-avortement de bloquer l’entrée des cliniques où se font des interruptions de grossesse.

En février, le président Clinton annonçait à la nation américaine son programme économique en vue de réduire le déficit budgétaire tout en relançant l’économie. Des hausses d’impôts frappent tous les contribuables gagnant 30 000 $ et plus. Des compressions de dépenses affectent la Défense, la taille de la fonction publique (100000 emplois) et imposent un contrôle serré des budgets des programmes fédéraux. Les mesures de relance se traduisent par un important programme de travaux publics et des incitatifs fiscaux aux entreprises. « Clinton a été élu pour remettre l’économie américaine sur pied, ce qui ne pouvait se faire sans des mesures très rigoureuses, croit Marie-Josée Ragab. Malheureusement, les femmes seront les premières à en souffrir. D’une part, parce qu’elles n’ont pas encore le poids politique pour défendre leurs intérêts. D’autre part, parce que l’implantation de programmes leur donnant ce qui leur manque le plus, des garderies, des services sociaux et de santé, risque d’être retardée » . « Il faut espérer que les mesures de création d’emplois seront efficaces », commente Jane Danowitz. Elle estime toutefois que « la situation serait pire sans les mesures annoncées » et se console en pensant que « les femmes seront davantage épargnées par les hausses de taxes, étant plus nombreuses à avoir des revenus inférieurs à 30 000 $ » .

La tradition politique américaine veut qu’un nouveau président profite d’une lune de miel de cent jours. Celle de Clinton s’est terminée à la fin d’avril. Une coalition féministe dont faisait partie la National Organization of Women a souligné l’événement par une marche le 25 avril, histoire de rappeler au président leurs grandes préoccupations : les droits reproductifs, la violence faite aux femmes dans la famille et dans la société, la santé, la lutte à la pauvreté par une perception plus efficace des pensions alimentaires, la reconnaissance des responsabilités parentales sur le marché du travail et l’équité salariale (l’écart de salaire entre les femmes et les hommes est de 30% ).

Clinton a fait campagne en promettant de donner aux Américains un système public d’assurance-maladie. NOW, le Women’s Campaign Fund, la Feminist Majority Foundation, de concert avec l’ensemble des groupes de femmes, ont l’intention ferme de le forcer à tenir sa promesse, car la majorité des 40 millions d’Américains qui n’ont pas de couverture médicale sont des femmes. Le fait qu’Hillary Clinton soit personnellement responsable du dossier rassure Jane Danowitz, alors que Colleen Dermody préfère « attendre de voir » ce qu’elle fera.

Ordre du jour chargé

« Il serait injuste, croit Marie-Josée Ragab, puisqu’elles sont encore largement minoritaires, de demander aux élues et aux membres du cabinet Clinton plus qu’elles ne peuvent accomplir » . Par contre, insiste-t-elle, elles doivent « projeter l’image de femmes politiques qui se tiennent debout, de politiciennes sérieuses, honnêtes, intelligentes, à l’écoute des gens. Ce role model auprès des autres femmes et des jeunes, c’est cela le plus important » . Car c’est maintenant qu’il faut préparer les prochaines élections, en suscitant et en appuyant des candidatures féminines, en trouvant du financement. Dans le système politique américain, se faire élire au Sénat représente, a calculé NOW, un investissement de 10 millions de dollars alors qu’il faut 2 millions de dollars pour parvenir à la Chambre des représentants. La lutte ne peut se limiter au seul palier fédéral. « Il faut travailler à tous les niveaux, affirme Jane Danowitz, notamment dans les États, qui sont souvent des bastions conservateurs » . « Sans oublier d’investir tous les autres lieux de décision et de pouvoir », ajoute Colleen Dermody.

La dernière élection présidentielle a non seulement accru la représentation féminine au Congrès, mais elle a aussi démontré le poids de l’électorat féminin dans l’élection du président, de nombreux sénateurs et représentants. « Les femmes ont tendance à n’être pas assez exigeantes envers ceux qu’elles élisent, note Colleen Dermody. Or il est important de suivre de près la façon dont ils remplissent leur mandat, de leur faire comprendre que s’ils ignorent les priorités des femmes, ils pourraient avoir affaire à une forte opposition dans l’avenir ».

Finalement, toutes en conviennent, l’information est le nerf de la guerre : l’information que les organisations féministes acheminent à leurs sections locales et à leurs membres et qui analyse les grandes questions dans une perspective féministe; l’information que les femmes, localement et nationalement, réussissent à faire passer dans les medias. La tâche est ardue et demande de la ténacité. Il faut parfois provoquer la nouvelle par des actions d’éclat, un discours choc. La voie médiatique apparaît comme un complément indispensable. Les commentateurs de l’élection de novembre 1992 sont unanimes : le combat télévisé d’Anita Hill accusant le candidat à la Cour suprême Clarence Thomas de harcèlement sexuel a été un facteur déterminant dans l’élection au Congrès d’un plus grand nombre de femmes.

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