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Les femmes au foyer sont loin de constituer un groupe homogène. Il s’agit en fait d’une réalité de plus en plus éclatée, qui se vit différemment selon l’âge et les conditions socio-économiques.

Il y a 30 ans, lorsque je m’évertuais à jumeler travail à temps partiel et études à plein temps pour me donner une formation universitaire, ma mère ne comprenait pas mon acharnement. Ensuite quand elle m’a vue tenter de concilier travail à l’extérieur et maternité, elle me citait en exemple une belle-sœur et une amie de couvent qui, elles, restaient à la maison. A-t-elle compris lorsque je me suis séparée, sans pouvoir compter sur une pension?

Trente ans plus tard, les femmes au foyer sont à leur tour aux prises avec des pressions sociales adverses et des préjugés. Tout un revirement. « Le mot n’est pas trop fort», convient Francine Descarries, du Centre de recherche féministe de l’Université du Québec à Montréal et auteure, avec Christine Corbeil, de la recherche Les femmes au foyer : une réalité éclatée, effectuée pour le compte du Conseil consultatif canadien sur la situation de la femme. « Au début des années 80, une femme mariée sur deux faisait partie de la main d’œuvre active. Dès lors, le rôle des femmes au foyer à temps plein perd non seulement son attrait, mais encore sa légitimité et sa primauté » .

Peut-on parler de choix?

Les femmes au foyer ressentent vivement l’incompréhension et le peu de considération sociale dont elles sont aujourd’hui l’objet. « Lorsque j’ai décidé de rester à la maison à la naissance de mon premier enfant, on m’a fait sentir que j’étais à contre-courant, se rappelle Line Ferland, 32 ans, une résidente de Granby, mère de 3 enfants. On me disait : As-tu pensé à ton avenir? A ta sécurité financière? Comment peux-tu renoncer aux satisfactions professionnelles? J’étais révoltée du peu d’importance accordé à la présence d’une mère auprès de son enfant » . « On se sent marginale, le travail à l’extérieur est tellement plus valorisé, affirme Lucie Bissonnette, 27 ans, une ex-enseignante mère de 3 enfants. Des amies m’ont blessée par leurs remarques du genre « J’aurais l’impression que mon cerveau rapetisse si je devais rester à la maison. Je me sentais constamment remise en question » . Anne-Marie Rodriges, 39 ans, n’a pas prolongé son deuxième congé de maternité au-delà de la période rémunérée. « Quatorze mois à la maison après ma première maternité m’avaient appris à quel point la fonction de mère au foyer avait un côté isolant et non valorisant».

Line et Lucie ont choisi d’être mères au foyer afin d’avoir plus de temps pour transmettre à leurs enfants les valeurs auxquelles elles tiennent, dans l’espoir qu’ils deviennent des adultes équilibrés. Peu de femmes ont cette liberté. « Elles sont rarissimes constate Francine Descarries. Car, non seulement faut-il le vouloir, mais encore faut-il le pouvoir. Cela signifie avoir un conjoint dont le niveau de revenu est suffisant et qui a le désir d’être l’unique pourvoyeur » . C’est aussi un acte de foi dans l’avenir du couple. Plus nombreuses sont celles qui n’ont pas le choix de travailler à l’extérieur parce qu’elles sont chefs de famille monoparentale ou que le revenu du conjoint ne suffit pas. « Les immigrantes que nous accueillons ont besoin d’un emploi, affirme Anne-Marie Rodriges, coordonnatrice au Centre portugais de référence de Montréal. Même qu’elles ne prennent pas toujours toutes les semaines de congé de maternité auxquelles elles ont droit et rarement le congé parental » . A l’inverse, il y a celles qui restent à la maison parce qu’elles ne trouvent pas d’emploi ou ont de la difficulté à réintégrer le marché du travail après un arrêt.

Andrée Massé en sait quelque chose. Cette mère de 3 enfants, âgée de 33 ans, est à la maison depuis la naissance de son deuxième enfant. Mise à pied avant d’avoir sa permanence, elle n’a pu retrouver son poste de travailleuse sociale après son congé de maternité. Depuis, mon mari a accepté un poste à Bromont où les emplois dans mon domaine sont rares. Nous n’avions qu’une voiture, je ne pouvais pas regarder très loin. J’ai finalement travaillé à une chaîne de production pour avoir des relations avec d’autres personnes que les enfants, car mon mari voyageait beaucoup. Maintenant que j’ai une voiture, j’ai élargi mon territoire. Je n’ai encore rien trouvé. On me dit que je manque d’expérience et même que j’aurais besoin d’une mise à jour».

Il y a aussi celles qui n’ont pu faire autrement. « Je me suis mariée en 1950, raconte Jacqueline Alain-Dolbec, 67 ans, du Lac-Sergent. J’ai eu 5 enfants. Je travaillais alors chez Paquet, un grand magasin, à Québec. Dès que je suis devenue enceinte, j’ai dû démissionner. A l’époque, cela ne m’avait pas révoltée. Aujourd’hui, je trouve épouvantable de n’avoir pas eu le choix». Encore de nos jours, l’appartenance à certains groupes est synonyme de pression sociale. « Par exemple la communauté italienne valorise les femmes qui restent à la maison lorsqu’elles ont de jeunes enfants, constate Nadia Fazio, travailleuse sociale au Centro Donne (Centre des femmes italiennes de Montréal). Les jeunes femmes arrêtent de travailler sauf si une proche s’occupe des enfants. Les garderies ne sont pas très populaires chez nous! Celles qui envisagent de continuer à travailler ou de limiter le temps d’arrêt sont en général plus scolarisées. Mes amies du secondaire qui n’ont pas continué leurs études sont mariées, ont des enfants et restent à la maison » .

Une réalité éclatée

Le groupe des femmes au foyer est donc loin d’être homogène. En fait, il s’agit d’une « réalité éclatée», pour reprendre l’expression de Francine Descarries et de Christine Corbeil, et d’une réalité qui se vit différemment selon l’âge et les conditions socio-économiques. Combien sont-elles à avoir, par choix ou par obligation, comme activité principale le travail domestique et les soins aux membres de leur famille? « En 1992, les femmes représentaient la quasi-totalité (96% ) des 3, 4 millions de personnes dont l’activité principale était la tenue de maison » , lit-on dans le numéro de l’automne 1993 de Tendances sociales canadiennes, un bulletin de Statistique Canada. Ces femmes au foyer représentent 30% de la population féminine adulte et font partie de la population féminine dite « inactive » qui, elle, oscille autour de 40% .

Cette étiquette d’inactives que leur colle notre économie marchande fait bondir les femmes au foyer, car elle évacue totalement leur travail, qui n’est pas comptabilisé dans le produit intérieur brut (PIB). Il n’y a pas de méthode unique d’évaluation du travail domestique. Faut-il l’évaluer en fonction du coût de remplacement (le prix à payer pour faire exécuter les mêmes tâches par des tiers) ou en fonction du coût d’option (la valeur du travail compte tenu du salaire que pourrait gagner la personne qui l’effectue)? Une étude réalisée en juin 1992 par Statistique Canada révèle qu’en 1986, l’activité domestique correspondait au tiers environ de l’activité commerciale exprimée par le PIB. La valeur du travail ménager s’élevait alors à 198, 9 milliards de dollars, selon la méthode du coût de remplacement et à 159, 4 milliards, selon celle du coût d’option. Les femmes fournissent environ les deux tiers de ce travail.

Selon Marie-Thérèse Chicha, économiste et professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal, il y a encore « sous-estimation de la valeur du travail domestique accompli par les femmes. On ne considère pas certaines activités secondaires, des activités exécutées simultanément cuisiner en surveillant les enfants, par exemple-et des retombées intangibles comme l’équilibre psychologique des enfants ou la stabilité de la famille». Est-ce important de mesurer l’activité domestique? « Cela permet une meilleure compréhension du marché du travail, qui est influencé par le temps consacré au travail domestique, par les interruptions et les congés liés à la grossesse et à la responsabilité parentale. Sur le plan juridique, cela aide à la fixation des pensions alimentaires pour enfant. Enfin, l’analyse économique y gagne puisqu’on peut mieux prévoir la demande des biens et services de substitution au travail domestique. Statistique Canada élabore présentement un modèle pour préciser qui fait le travail et qui le reçoit, et mesurer le temps consacré à cet échange. Grâce à ce nouveau modèle, nous saurons sur qui pèse le fardeau et qui a besoin de services. C’est important dans un contexte de désinstitutionnalisation et de croissance des soins aux adultes dépendants » .

Reconnaître le travail au foyer

Les femmes au foyer n’ont pas attendu la publication de ces chiffres pour prendre conscience de leur apport économique et réclamer qu’il soit reconnu. La revendication d’un salaire pour la femme au foyer date du siècle dernier. Mise en veilleuse par la mystique féminine, elle a refait surface avec la montée du féminisme dans les années 70. Complexe et coûteuse-un salaire le moindrement significatif ferait grimper la facture annuelle à quelques milliards, cette revendication a cédé le pas à une demande d’allocation de garde. « Celles qui gardent leurs enfants elles-mêmes devraient recevoir la compensation à laquelle elles auraient droit si elles conduisaient leurs enfants à la garderie», suggère Louise Déziel-Fortin, présidente des Cercles de fermières. « Le budget de l’Office des services de garde devrait être redistribué entre tous les parents qui ont des enfants de O à 5 ans, et qui seraient libres de faire garder ou non leurs enfants», propose pour sa part Sylvie Pelland, présidente de l’Association des mères éducatrices. En août 1992, l’AFÉAS a adopté une résolution réclamant des gouvernements qu’ils « élargissent l’admissibilité à la déduction pour frais de garde à la mère ou au père qui reste à la maison avec ses enfants et qu’ils transforment cette déduction en un crédit d’impôt remboursable à cette personne » .

Cette approche se heurte aux mêmes arguments que le versement d’un salaire. La mesure risque de retarder ou de nuire au développement de places en garderie. Elle apparaît inéquitable pour les femmes en emploi qui doivent payer pour la garde de leurs enfants, en plus d’assumer une tâche domestique lourde qui allonge leur journée de travail à 9, 2 heures, contre 6, 7 heures pour les femmes au foyer (Tendances sociales, automne 1993). La mesure est jugée régressive, car elle perpétue la division traditionnelle des rôles en fonction du sexe. Enfin, elle est trop chère. Si la déduction actuelle pour frais de garde était transformée en un crédit d’impôt de 20% pour tous les parents ayant des enfants de 14 ans et moins, il en coûterait chaque année au seul gouvernement québécois 920 $ par enfant de moins de 8 ans et 460 $ par enfant de 8 à 14 ans, pour un grand total de 9 647 millions. Il s’agit d’un montant brut annuel duquel il faut soustraire ce que coûte déjà au gouvernement québécois la déduction pour frais de garde, soit 65, 6 millions de dollars.

Les organismes favorables à l’allocation de garde se défendent de prôner une idéologie d’arrière-garde. « Il ne peut s’agir d’un retour en arrière lance Sylvie Pelland, puisque le travail des femmes n’a jamais été reconnu. Nous voulons valoriser le travail des mères auprès de leurs enfants, avoir le choix et n’être pas pénalisées pour ce choix » . « Nous appuyons les mesures favorisant la conciliation travail-famille, rappelle Louise Déziel-Fortin. Nous reconnaissons que l’autonomie financière est un objectif souhaitable. Cela dit, les femmes qui gardent elles-mêmes leurs enfants ont droit à une compensation». « Les montants en cause ne sont pas suffisants pour qu’une femme abandonne sa carrière, rétorque Michèle Houle-Ouellet, de l’AFÉAS. Une société a les moyens de ce qu’elle veut. C’est une question de valeurs » .

De bien maigres gains

Malgré leur persévérance, les femmes au foyer n’ont réalisé que de maigres gains. Les politiciens n’ont pas honoré leurs promesses de trouver un moyen d’inscrire en leur nom des contributions au Régime de rentes du Québec. Tout au plus peuvent-elles soustraire, pour le calcul de la rente, toute période de revenu nul ou faible pendant laquelle elles s’occupaient d’un enfant de moins de 7 ans. En vertu des récentes modifications apportées à la Loi sur le régime de rentes, elles peuvent se prévaloir du partage de la rente de leur conjoint à la retraite. Mais il n’y a rien pour les femmes qui n’ont pas réussi à réintégrer le marché de l’emploi une fois le petit dernier à l’école, ni pour celles qui restent à la maison afin de prendre soin d’un proche dépendant. Depuis 1992, leurs conjoints ont toutefois droit (tout comme les aidants naturels en emploi) à un crédit d’impôt de 440 $. Deux régimes indemnisent les femmes à la maison en cas d’incapacité : celui de l’assurance-automobile et celui pour les victimes d’actes criminels. Des amendements récents les ont bonifiés pour les femmes au foyer qui s’occupent d’un enfant de moins de 16 ans ou d’un adulte souffrant d’une incapacité. Dans les deux cas, le principe est le même. La victime a droit à une allocation de frais de garde sans pièces justificatives, jusqu’à concurrence d’un plafond ajusté au nombre d’enfants. Au cours des six premiers mois d’invalidité, une indemnité de remplacement du revenu s’ajoute si la victime est privée d’un emploi qu’elle occupait ou d’assurance-chômage.

Le partage du patrimoine familial en cas d’échec du mariage procure une certaine sécurité, à la retraite notamment, et une indépendance relative aux femmes au foyer. « Le taux de divorce reste faible tant que les enfants sont à la maison, constate Nadia Fazio, de Centro Donne. Après, les femmes n’endurent plus de situations intenables depuis qu’elles ont droit au partage de certains biens».

Comme le proposent le Conseil du statut de la femme et plusieurs groupes de femmes, l’économiste Ruth Rose de l’Université du Québec à Montréal souscrit à une approche fiscale axée sur l’individu, qui rendrait plus visible le travail des femmes et leur profiterait directement. « Je suggère que l’on convertisse le crédit pour personne mariée ainsi que d’autres avantages fiscaux transférables entre conjoints-les déductions pour personnes âgées ou handicapées ou pour études-en crédits d’impôt remboursables. Ainsi, les personnes sans revenu pourraient en bénéficier elles-mêmes au lieu d’en faire profiter leurs conjoints » . Les gouvernements ne peuvent ici invoquer le manque d’argent puisque ces avantages fiscaux existent déjà et doivent être financés sous une autre forme. Les changements fiscaux récents ont pour base l’unité familiale. « Je favorise davantage, poursuit Ruth Rose, les mesures universelles qui ne tiennent pas compte du revenu familial, dont l’argent est directement versé au parent gardien quelle que soit son activité, et qu’il reste au foyer ou non » . Cette approche du crédit d’impôt remboursable rejoint celle de nombreux groupes de femmes pour qui la revendication de mesures spéciales pour les femmes au foyer est difficile à défendre, parce que leur situation comporte de hauts risques.

Les risques du métier

Le risque est d’abord économique. L’interruption du travail rémunéré a des conséquences à long terme. En plus du manque à gagner durant leur absence, les femmes qui s’absentent du marché du travail ne retrouvent jamais, après leur retour en emploi, le salaire qu’elles auraient gagné si elles y étaient demeurées. Selon une étude de Justice et Condition féminine Canada, lorsque cette absence dure 10 ans et plus, la perte est évaluée à plus de 80 000 $. Une interruption de travail de deux ans peut signifier des pertes de 30 000 $ et plus. Les emplois dont le salaire s’accroît le plus rapidement en fonction de l’expérience entraînent les pertes les plus élevées. Le manque à gagner des femmes qui sont restées au foyer a des répercussions sur les revenus du couple à la retraite, comme en témoigne Jacqueline Alain-Dolbec : « Mon seul revenu personnel me vient de la sécurité de la vieillesse. Je ne reçois rien de la RRQ et bien entendu, je n’ai pas de REER. Mon mari n’a pas une grosse pension et s’il venait à décéder, je ne recevrais pas beaucoup».

Les mariages ne sont plus éternels. Près de la moitié se terminent par une rupture qui se traduit fréquemment par un appauvrissement de la mère, incapable de trouver un emploi stable et bien rémunéré. La pension alimentaire est souvent insuffisante, voire difficile à percevoir. Pour les femmes qui ont été mariées, le partage du patrimoine constitue souvent un avantage, mais encore faut-il qu’il y ait un patrimoine. Or, les familles qui vivent avec un seul salaire ont la plupart du temps peu de biens et peu d’économies. « Nous n’avons pas les moyens de mettre de l’argent de côté dans le moment, reconnaît Lucie Bissonnette. Mon mari n’a pas plus de REÉR que moi » . Les conjoints de fait ne sont, quant à eux, pas admissibles au partage du patrimoine familial.

Les femmes au foyer interrogées sont conscientes de la précarité de leur situation. Elles savent ce que c’est que de gagner son propre argent, même si leur dépendance actuelle ne leur pèse pas trop, disent-elles. D’ailleurs, elles retourneront éventuellement sur le marché du travail. Lucie Bissonnette fonde ses espoirs sur son métier d’enseignante, alors que Sylvie Pelland s’attend à devoir « repartir à zéro». Elles ont aussi confiance que leur conjoint saura se montrer juste advenant une séparation. Aucune n’a signé d’entente particulière en échange de sa renonciation à un salaire. Aucune n’a eu la prévoyance de Marie-Andrée Amyot.

Marie-Andrée a 40 ans et est mariée depuis 15 ans. Elle a deux garçons de 9 et 13 ans. Elle raconte. « J’ai toujours eu le goût de rester à la maison. Alors, on a prévu le coup. Au cours des années où j’ai enseigné au collège avant la naissance des enfants, nous avons utilisé mon salaire pour investir et nous habituer à vivre avec un seul salaire. Le capital accumulé produit des revenus que nous pouvons utiliser au besoin. Tous les placements que nous faisons sont partagés également, de sorte qu’après 15 ans, nous avons tous deux un actif égal». Marie-Andrée ne sera probablement plus à la recherche d’un travail salarié, car elle a converti ses activités d’éducatrice en emploi autonome. En effet, sa curiosité insatiable et son séjour à la maison lui ont permis de compléter une maîtrise en information-journalisme, de connaître à fond le milieu scolaire et le marché de la consommation familiale. « J’ai même travaillé pendant un an à temps plein pour l’Association des consommateurs du Québec, à un moment où mon conjoint avait besoin d’un temps d’arrêt. J’ai commencé comme journaliste indépendante avec des sujets sur les enfants, la consommation, l’éducation. J’en fais toujours d’ailleurs » . Il n’y a pas que des risques financiers qui soient associés au statut de mère au foyer. En 1987, selon une étude de Linda McLeod 80% des femmes qui se retrouvaient dans des maisons d’hébergement pour femmes battues étaient des femmes au foyer. On ne saurait pour autant conclure que la majorité des femmes au foyer sont victimes de violence; on peut, en effet, penser que les femmes qui travaillent à l’extérieur ont les moyens de faire appel à d’autres ressources que les maisons d’hébergement lorsqu’elles subissent la violence de leur conjoint. Les femmes au foyer sont peut-être davantage vulnérables, et ont moins de moyens de s’en sortir lorsqu’elles vivent une situation de violence. A cela s’ajoutent un sentiment de vide et le manque d’estime de soi liés à l’isolement et au peu de considération sociale, des problèmes de stress, de fatigue et d’épuisement associés aux exigences de leur rôle. « Il faut négocier constamment avec les enfants et aller souvent au bout de sa patience», explique Line Ferland. L’investissement des mères au foyer est donc total sur les plans économique et affectif. Il est donc d’autant plus risqué. Mais de leurs inquiétudes face à leur situation financière future, à l’éventualité d’une rupture avec leur conjoint ou de « l’échec » de leur éducation, elles ont peu parlé.

Elles ont préféré insister sur les grandes joies et la qualité de vie qu’apporte le statut de mère au foyer. Elles ont aussi parlé de leur choix, qui est partagé par leur conjoint, de donner la priorité aux enfants et de ne pas céder aux diktats de la société de consommation. « Notre décision n’a rien à voir avec la division sexuée du travail, affirme Line Ferland. Mon mari pourrait tout aussi bien que moi s’occuper des enfants, et il aimerait cela! S’il devait perdre son emploi, nous inverserions les rôles si mes chances de revenus étaient meilleures que les siennes». « Pour rester à la maison et vivre d’un seul salaire, il faut avoir des goûts modestes, soutient Lucie Bissonnette. si j’avais pu gagner plus que mon mari, je lui aurais cédé le terrain». Line, Lucie, Andrée, Sylvie, Marie-Andrée, et leurs conjoints, réclament une place au soleil dans un monde où les valeurs matérielles ont la cote. Les gouvernements délieront-ils les cordons de leurs bourses comme elles le demandent pour reconnaître en argent sonnant leur contribution sociale et économique? « Les chances sont minces», estime Sylvie Pelland. « Pour n’être pas un piège, les mesures financières en faveur des mères au foyer doivent s’accompagner d’un changement des mentalités et de l’échelle des valeurs. Et cela, c’est loin d’être fait», croit Line Ferland.

Beaucoup de femmes actuellement au foyer souhaitent un éventuel retour sur le marché de l’emploi. L’important est donc d’aménager ce retour, de continuer à réclamer une meilleure adaptation du monde du travail aux réalités familiales, un partage plus équitable des responsabilités parentales et des responsabilités envers les proches dépendants, des mesures visant à réduire les effets à long terme du retrait des femmes de la vie active. Pour certaines, cette réintégration pose des difficultés particulières en raison de leur âge ou d’une interruption prolongée. Des mesures de soutien particulières en matière de recyclage, de reconnaissance des acquis, doivent donc être envisagées. Malgré cela, toutes ne pourront réintégrer rapidement le marché du travail. Certaines ne le pourront jamais. A celles-là, il faut donner une protection et une sécurité économiques décentes, quel que soit leur âge. La compensation due aux femmes plus âgées qui, obéissant aux règles sociales d’une époque, ont consacré toute leur vie à leur famille, ne devrait même pas être mise en question. Le risque de pauvreté est particulièrement élevé lorsqu’elles vivent seules. Leur voix est celle de l’expérience et mérite d’être entendue.

«Aujourd’hui, je trouve épouvantable de n’avoir eu aucun choix, révèle Jacqueline Alain-Dolbec. Si je revivais ma jeunesse, je ne resterais que quelques années avec mes enfants. J’ai mal vécu la vague féministe du début des années 70 à cause de cette façon d’ignorer certaines dimensions, et de lever le nez sur ce qu’on faisait. La maladie m’a empêchée d’aller travailler. J’avais 50 ans et je me trouvais complètement dépendante et condamnée à vivre avec de petits revenus. Maintenant, je sais que j’ai été pénalisée par les pratiques du temps et que les femmes ont été victimes d’injustices bien réelles. Si j’avais 20 ans, ce serait une priorité de me bâtir une sécurité. J’ai eu trois filles. Les deux premières ont passé du temps à la maison avec leurs enfants et je vois à quel point leur retour sur le marché du travail est exigeant. La plus jeune n’a jamais cessé de travailler. C’est ma féministe. J’ai beaucoup appris d’elle. Elle a travaillé pendant cinq ans dans une maison pour femmes violentées. Grâce à elle, j’ai évolué un peu plus vite et je me suis réconciliée avec un certain féminisme».

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6 Réactions

  1. Sylvie

    Le véritable enjeu est l’autonomie et l’indépendance de ces femmes. En étant femmes au foyer, elles sont en première ligne de la pauvreté lorsque que des accidents de la vie arrivent : divorce-décès-perte d’emploi du conjoint…. Le deuxième enjeu c’est la vieillesse et la retraite. Leur siyuation de femme au foyer les fragilise beaucoup dans leur avenir. En revanche il serait effectivement grand temps d’exiger un véritable partage du travail pour que chacun est du temps pour soi, pour sa famille, pour ses loisirs et son rôle de citoyen. Et cela est aussi important pour faire avancer l’égalité homme/femme.

  2. Adam

    J’ai beaucoup aimé votre article! Très intéressant! Merci!

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