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« J’ai mon bébé depuis six jours et je suis fatiguée, épuisée. Moi qui avais si hâte de l’avoir, ce petit Kelly ».

Karine Bédard est une jeune mère de famille monoparentale de 15 ans, étudiante à l’école secondaireMgr Richard de Verdun en banlieue de Montréal. Dans cette école, comme dans bien d’autres au Québec, le nombre de grossesses à l’adolescence est en constante progression. Aussi les autorités ont-elles décidé de mener une activité de prévention pour le moins originale.

Inspiré d’une expérience réalisée en Californie en 1989, le projet Bébé Boom consiste à transformer en parents les 285 élèves de 3e secondaire de cette école. « Il ne s’agit pas de jouer à la poupée », fait observer Darquise Baribeau, psycho-éducatrice et coresponsable de ce programme. « C’est un jeu très sérieux. Pendant onze jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, chaque élève, autant garçon que fille, a pris soin d’un nourrisson de farine comme si c’était un vrai bébé. Il fallait le nourrir, le changer de couche, le vêtir, lui parler, le bercer, consulter un pédiatre si nécessaire. Bref, accomplir toutes les tâches requises d’une jeune mère ou d’un jeune père » .

Un jeu sérieux

Pour faire comprendre aux jeunes ce que sont les véritables responsabilités de parents, plusieurs règles encadraient leurs activités quotidiennes. Ainsi le bébé devait-il être surveillé constamment par l’élève à l’intérieur comme à l’extérieur de l’école. Pas question, par exemple, de laisser le bébé seul sur le pupitre lors de déplacements dans la classe, ni de le ranger dans son casier ou dans son sac d’école. Toutefois, pour certains cours tels l’éducation physique ou les arts plastiques, les professeurs pouvaient autoriser la garde du bébé à la pouponnière installée près des salles de cours. Tout « mauvais traitement » était d’ailleurs signalé au Comité des grandes sœurs et des grands frères formé du personnel enseignant et d’élèves de 5e secondaire ou au Comité de protection de Bébé Boom.

Les jeunes parents devaient aussi tenir un journal de leurs activités, observations et réflexions : « Aujourd’hui, j’ai fait garder mon bébé par ma tante, car je suis allé magasiner. Ce soir, j’ai invité mon cousin à la maison. On voulait aller jouer au billard, mais je n’ai pas trouvé de gardienne », écrit un garçon. « Je trouve ça dur avec ma mère parce que depuis que j’ai le bébé, elle n’est pas capable de me parler sans parler du bébé », note une fille.

Le projet Bébé Boom a poussé le réalisme jusqu’à inclure l’administration d’un budget dans les obligations parentales. « J’ai pris conscience du coût de la vie, relate Luc Melançon au terme de son expérience de père. Après avoir payé le loyer, l’électricité, la nourriture, etc., il ne m’est resté qu’un dollar sur les 828 $ que j’avais reçus pour passer un mois l’équivalent de l’argent donné par le bien-être social à un chef de famille monoparentale avec un enfant. Et je n’ai même pas eu les moyens de me payer une gardienne » .

Les parents ont appuyé avec enthousiasme cette initiative de l’école, souligne Darquise Baribeau. Une mère lui a relaté une conversation avec son fils pour qui le métier de père devenait insupportable, le bébé pleurant-une cassette de pleurs était à la disposition des élèves-pendant qu’il mangeait : « En tout cas moi, quand je serai marié, c’est ma femme qui prendra soin des enfants ». « Ça mon fils, lui a-t-elle rétorqué, c’est ce qui veut dire être macho! »

En plus des parents, la population de Verdun a elle aussi été sensibilisée à cette initiative. « L’autre jour dans l’autobus, raconte Karine, un monsieur a dit que c’était effrayant d’avoir un bébé si jeune et d’aller encore à l’école! J’ai dû lui expliquer que c’était un programme scolaire obligatoire et il a été content de l’apprendre » .

A l’école Mgr Savard, la vie a maintenant repris son cours normal. Les couchettes et les bébés de farine ont été remisés. Une équipe est chargée de faire l’évaluation de cette activité auprès de toutes les personnes qui y ont participé : personnel enseignant, parents, élèves. Répétera-t-on l’expérience? A-t-elle été concluante? Il est encore trop tôt pour évaluer la portée de ce programme, mais ce que disent Karine, Luc et la plupart des élèves laisse déjà entrevoir des résultats concrets : « C’est bien beau un bébé, mais ce n’est vraiment pas pour tout de suite. C’est trop d’ouvrage ». Pendant onze jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les élèves ont pris soin d’un nourrisson de farine comme si c’était un vrai bébé.

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