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Un portrait de ce que sont et de ce que font ces Québécoises de la terre. En 1988, 6 066 Québécoises détenaient des titres de propriété dans une entreprise agricole. Cinq ans plus tard, en 1993, leur nombre avait presque doublé. Au total, 46% des agricultrices inscrites au fichier du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) ont des parts dans une entreprise agricole, à titre de propriétaires uniques (8% ), ou de copropriétaires (38% ).

Le statut de copropriétaire ne change pas le monde, comme dit la publicité, mais il constitue un puissant incitatif à s’engager dans l’entreprise. C’est du moins l’une des conclusions d’une enquête, qui trace pour la première fois un portrait de ce que sont et de ce que font ces Québécoises de la terre, moins de dix ans après la semence féministe.

Chez la moitié de celles qui ont acquis des titres de propriété, la motivation au travail, les échanges sur les objectifs de l’exploitation et l’engagement dans la prise de décisions ont effectivement augmenté. Fait plus intéressant encore : celles qui détiennent au moins 50% des parts participent davantage à une plus grande variété de tâches; elles sont plus présentes que leur conjoint dans la gestion financière et les relations avec les institutions bancaires.

Second constat : la propriété d’au moins 50% des parts est de plus en plus populaire chez les femmes plus jeunes et chez celles qui sont installées en agriculture depuis 1986. C’est à ce moment que les conjointes de propriétaires uniques sont devenues admissibles à la subvention à l’établissement.

Quant à celles qui n’ont pas accédé à la propriété, les raisons d’abstention sont nombreuses : travail à l’extérieur de l’exploitation agricole, statut de salariée au sein de l’exploitation, manque d’intérêt, complexité des démarches et… opposition du conjoint.

Comptabilité plutôt que travail aux champs

L’analyse du partage des tâches au sein de l’exploitation agricole ne révèle aucune surprise : les hommes dominent dans les tâches manuelles : soin des animaux, travail aux champs, récolte. Les femmes assument aussi une part de ces tâches, mais leurs conjoints en ont la responsabilité principale. Ce dont les agricultrices ont pour leur part la responsabilité exclusive ou principale, c’est de la comptabilité et de la gestion des salariés.

Si la gestion financière est une responsabilité assez également partagée entre les deux conjoints, cet équilibre ne se reflète pas dans les décisions d’investissement et les achats, assumés surtout par les hommes. Les auteurs de l’étude concluent qu’en moyenne, les femmes occupent encore une place minoritaire par rapport à leur conjoint ou leur associé, parce qu’elles sont peu présentes aux champs et auprès des animaux-deux des tâches qui grugent le plus de temps, et parce qu’elles font des tâches de bureau plus que de la gestion proprement dite.

Pour leur travail sur l’exploitation agricole, 43% des répondantes se disent rémunérées, soit par un salaire, soit par une participation aux profits ou par des investisssements faits en leur nom. Près du tiers retirent un salaire d’un travail à l’extérieur de la ferme.

Radiographie d’un partage

Le Syndicat des agricultrices du Bas-Saint-Laurent a lui aussi fait enquête. Le profil des agricultrices de cette région ne diffère pas tellement de celui révélé par l’enquête des chercheurs de l’Université Laval. Mais cette étude, menée par Lise Moisan dans le cadre d’un mémoire de maîtrise en développement régional de l’Université du Québec à Rimouski, innove, car elle pose la question du lien entre copropriété et taille des entreprises.

Partage-t-on seulement les entreprises de petite taille? La réponse est non. Les femmes sont copropriétaires d’entreprises de toutes tailles, depuis le petit élevage de chèvres jusqu’à la grande ferme laitière, mais leur répartition est inégale. Toutes proportions gardées, les plus petites entreprises sont plus souvent partagées en parts égales, et les entreprises les plus grosses et les plus lucratives relèguent plus souvent les femmes au statut de partenaire minoritaire (moins de 50% des parts).

L’étude contient donc une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est qu’il est payant d’associer sa conjointe à l’entreprise. A preuve, dans la région du Bas-Saint-Laurent, les entreprises partagées sont en général plus prospères et plus dynamiques que les entreprises à propriétaire unique. La mauvaise, c’est que ces entreprises agricoles lucratives sont rarement partagées à parts égales.

Hésiterait-on davantage à partager équitablement l’avoir productif quand celui-ci est plus grand? La chercheuse a trouvé une réponse partielle à cette question. Elle constate que les entreprises les plus grosses et les plus lucratives font plus souvent que les autres l’objet d’un partage à trois ou plus : le père, la mère et un ou deux fils. Toutefois, ce partage avec la relève ne concerne qu’une vingtaine de gros agriculteurs. Dans la plupart des entreprises où les femmes sont partenaires minoritaires, le conjoint est le seul associé majoritaire.

Formellement, les données recueillies ne permettent pas d’en savoir plus. Mais pour avoir creusé le sujet et côtoyé des agricultrices, Lise Moisan a bien quelques intuitions. « Le mouvement des agricultrices, vigoureux dans la région, a eu un certain effet sur les mentalités. Mais il faut bien voir que c’est exactement à partir du moment où les subventions du MAPAQ ont été offertes que plusieurs agriculteurs ont accepté de faire le saute n copropriété. On constate maintenant que plusieurs s’en sont tenus à un mode minimal de partage, signe que le changement de mentalité est parfois superficiel. Je crois que le frein n’est pas tant la question du bien à partager que la question du pouvoir décisionnel qu’on ne veut pas diluer. De fait, la majorité des nouvelles copropriétaires n’ont pas autant de pouvoir que leurs conjoint » .

Par mariage plutôt que par choix

Une infime minorité d’agricultrices (5% ) ont suivi une formation en agriculture. La vaste majorité (83% ) ont été secrétaires, infirmières, enseignantes, avant de s’établir sur une exploitation agricole. C’est donc le mariage qui les mène à la ferme, non le choix professionnel.

Bien que, dans la majorité des cas, les deux conjoints soient issus du milieu agricole, la moitié des couples reprennent la ferme des parents du conjoint. Dans seulement 6% des cas, l’entreprise est transmise par les parents de la fille et même alors, une femme sur trois n’en possède aucune part. Fait intéressant : il y a davantage de copropriétaires égalitaires ou majoritaires chez les femmes quand l’exploitation a été acquise à l’extérieur de la famille.

Malheureusement, cette tendance à exclure les filles de la transmission du patrimoine ne semble pas près de se renverser, dans la mesure où les femmes elles-mêmes considèrent très rarement leur fille comme relève potentielle. Chez les répondantes de plus de 40 ans, 28% souhaitent transmettre l’exploitation à leur fils 2% seulement à leur fille et 19% à l’un ou l’autre.

Silo à moitié vide ou à moitié plein?

Depuis le milieu des années 1980, les Québécoises de la terre ont fait des pas de géantes en matière de reconnaissance économique et sociale. Cela coïncide avec le développement d’un mouvement des femmes en agriculture, représenté par la Fédération des agricultrices du Québec (FAQ), qui a fait de l’accession à la propriété son principal cheval de bataille. Par ailleurs, le MAPAQ a soutenu ce mouvement par des programmes de primes à l’établissement et d’accès à la propriété pour les conjointes et les conjoints. Bien des agriculteurs se sont alors laissé convaincre de céder au moins 20% des parts à leur conjointe.

Raymonde Chartrand, la présidente, se dit heureuse d’une telle percée en si peu de temps (la fédération n’a que huit ans). Il lui faut maintenant mettre en valeur le travail des agricultrices. « Plusieurs ne considèrent pas la gestion comme une contribution importante. La ferme est encore vue comme une histoire de bras, donc une histoire d’hommes. Chez les plus âgés, la femme fait la comptabilité, mais ne participe pas nécessairement aux décisions. Heureusement, les choses changent chez les plus jeunes. Le conjoint est plus conscient de la contribution de sa femme, surtout si elle met de l’argent dans l’entreprise ».

A ce propos, les auteurs de l’étude recommandent que pour être admissibles au programme d’aide à l’établissement les femmes acquièrent 50% des parts d’une exploitation agricole, plutôt que 20% actuellement. Le partenariat égalitaire ou majoritaire, on l’a vu, est le gage d’une plus grande participation des femmes dans l’entreprise. Le MAPAQ ne s’est pas prononcé sur cette recommandation, mais la présidente n’y semble guère favorable, par peur de léser celles à qui le conjoint refuserait de céder 50% des parts. « Mieux vaut avoir 20% que de continuer de travailler sans reconnaissance », soutient-elle.

Pour sa part, le MAPAQ se propose d’aider les agricultrices à occuper de façon plus efficiente les tâches de planification financière et de gestion, de plus en plus névralgiques. « On peut penser qu’avec tous les bouleversements que connaît l’agriculture, les entreprises qui se développeront seront celles qui sauront faire les bons choix : investir, grossir, ou diversifier? Les femmes ont une longueur d’avance sur leur conjoint, puisqu’elles assument déjà la comptabilité et la tenue de livres, déclare Jocelyne Parisé, responsable de la Direction des services aux agricultrices du MAPAQ. Il s’agit de les amener un peu plus loin, d’autant que les structures de formation existent déjà : cours par correspondance, cégep de rang » . (Formule originale d’apprentissage en gestion et exploitation d’entreprise agricole. Le cégep (celui de Lévis-Lauzon en particulier) se déplace là où un nombre suffisant d’agricultrices et d’agriculteurs sont prêts à retourner sur les bancs d’école entre la fin des labours d’automne et le début de la période des sucres).

Préoccupé par la relève, le Ministère pilote actuellement une étude exploratoire sur le cheminement et les obstacles que rencontrent les garçons et les filles devenus propriétaires de la ferme familiale. Les résultats ne seront connus qu’en octobre, mais déjà le MAPAQ a décidé de mener, avec d’autres partenaires, une campagne de sensibilisation des parents au fait que leur fille est une relève potentielle. « Peut-être qu’on met l’énergie à la mauvaise place si on cherche à intéresser les filles, sans avoir au préalable suffisamment valorisé le travail des mères » , souligne Chantal Doyon, présidente du Syndicat des agricultrices de la région de Québec et mère de deux fillettes et d’un garçon.« Le travail des femmes en agriculture comprend aussi le soutien à ceux qui travaillent, la qualité de vie les relations humaines. Cela n’est jamais comptabilisé ».

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