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Quelques « aînées » comme personnes-ressources, mais pas plus. Toute la place et toute la parole ont été réservées aux jeunes lors d’un week-end intensif sur le féminisme.

« Ya-t-il des féministes dans la classe? » Quelques rares mains se lèvent. Lyne Huet, 25 ans, originaire des Iles-de-la-Madeleine, était parmi les étudiantes qui n’ont pas réagi lorsque cette professeure d’université leur a demandé si elles étaient féministes. Il a fallu que l’enseignante explique qu’être féministe, c’est être en faveur de l’égalité des sexes, pour que Lyne endosse l’étiquette.

Parmi la centaine de femmes de 16 à 30 ans venues discuter du féminisme durant tout un week-end, à l’invitation du Carrefour des femmes de Lachute, quelques-unes refusent encore le terme. Chantal Christin, 27 ans, de Mont-Laurier, trouve que le vocable de féministe ne lui convient pas. Elle préfère se dire humaniste. Pour sa part, Geneviève Guindon, 25 ans, étudiante en sociologie à l’Université de Montréal, se dit ouvertement féministe depuis qu’elle a 14 ans. Elle a parfois l’impression de ne pas être de son temps. Comment est-elle devenue féministe? C’est, entre autres, la compagne de son père qui a exercé une grande influence sur elle.

D’autres jeunes femmes affirment aussi que c’est grâce à leurs aînées féministes, mère, tante ou sœur, qu’elles ont adhéré à la cause des femmes. Parfois, elles ont eu besoin d’un déclic. « Ma mère s’est mise à militer dans des groupes de femmes alors que j’étais adolescente, raconte Christine Wilcox, 28 ans, de Lachute. A l’époque, je ne me posais aucune question. C’est seulement quand je me suis retrouvée seule à la maison avec mon bébé que j’ai compris l’importance du féminisme » . A l’opposé, certaines attribuent leur féminisme au désir de ne pas ressembler à leur mère, trop traditionnelle.

Humanistes, féministes avouées ou du bout des lèvres, les jeunes femmes sont toutes parfaitement conscientes que l’égalité n’est pas encore acquise, même pour leur génération. Et elles n’acceptent pas la discrimination. Les jeunes sont sensibles à toutes les injustices, pas seulement celles qui concernent les femmes, selon Geneviève Guindon.

Des mots tels que tolérance, confiance, ouverture d’esprit, respect, teintent constamment leur discours. Elles se disent prêtes à accepter les différences de culture, d’orientation, de choix de vie. Plusieurs seraient même favorables à ce qu’une femme reste à la maison pour élever ses enfants, en autant que ça résulte d’un véritable choix. « Le féminisme, c’est de pouvoir exercer ses choix », déclare l’une d’elles.

Les mêmes luttes

Sur quoi ces femmes de la jeune génération sont-elles prêtes à travailler? Quelles situations souhaitent-elles combattre? « La violence, répond Lyne Huet, qui travaille dans une maison d’hébergement à Cap-aux-Meules. Il faut, entre autres, changer le système judiciaire qui culpabilise les femmes battues ou violentées » .

Plusieurs voient encore le marché du travail comme une source importante de discrimination. « Des femmes de mon âge ont vécu des histoires d’horreur à leur travail », s’exclame Geneviève Guindon.

« Le sexisme fait aussi en sorte que, souvent, on ne prend pas les femmes au sérieux. Par exemple, lorsque je suis allée m’acheter un système de son, accompagnée d’un copain, le vendeur ne s’adressait qu’à lui. C’est très subtil, mais c’est du sexisme. Souvent, on minimise la réalité que vivent les femmes. Il faut que ça cesse » . Manon Bévillard, 29 ans, coordonnatrice à la Maison des jeunes de Lachute, pense aussi que le sexisme existe sous une forme beaucoup plus subtile qu’autrefois. « Les jeunes hommes n’oseraient jamais se montrer franchement sexistes, mais, dans le fond beaucoup le sont encore » . Il faut travailler fort pour que son conjoint partage les tâches », assure une jeune femme. Pour la comédienne Marcia Pilote, 26 ans, les enfants font ressortir les inégalités qui subsistent entre les femmes et les hommes. « Quand un père est à la maison avec ses enfants, je trouve injuste qu’on dise qu’il garde! Je suis surprise de constater qu’aux réunions de parents à l’école, il n’y ait que deux pères sur vingt-cinq parents! Lorsque je vais souper chez des amis, je trouve injuste aussi de devoir lever mon verre à Roger, qui a fait la salade, alors que sa blonde a fait l’épicerie, le ménage, donné le bain au petit et que personne ne songe à la féliciter » . Elle explique ainsi ce décalage : « Les filles et les gars ne partent pas à égalité dans les tâches parentales. Nous, quoi que nous fassions, nous serons toujours moins présentes que nos mères qui, pour la plupart, avaient comme occupation principale de prendre soin de leurs enfants. Les garçons, au contraire, feront toujours plus que leur père qui, souvent, était absent et n’a même jamais changé une seule couche de sa vie ».

De son côté, Chantal Christin a un conjoint qui partage pleinement les tâches familiales. Cette mère de deux jeunes garçons ne vit pourtant pas la relation égalitaire qu’elle souhaiterait. « Mon conjoint ne s’est pas encore trouvé là-dedans. Je veux qu’il découvre sa propre identité, qui ne sera ni celle de l’homme rose, ni celle du macho, mais autre chose qu’il devra définir lui-même. Ce n’est pas à moi à le faire à sa place » .

Le pouvoir, connais toujours pas!

Et le problème plus large et pourtant fondamental du pouvoir? Ces jeunes femmes qui envahissent les universités admettent d’emblée que ce sont encore les hommes qui détiennent le pouvoir. Vont-elles y changer quelque chose par la force de leur nombre?

Ce n’est pas évident selon Nadine Goudreault, étudiante en service social à l’Université de Montréal. Malgré la composition très majoritairement féminine de son groupe, ce sont toujours des hommes qui sont à la tête de l’association étudiante, sauf l’an dernier, où c’est elle-même qui a assumé ce rôle. Pourquoi les jeunes femmes semblent-elles avoir un rapport au pouvoir aussi ambigu? Lyne Huet pense que c’est parce que les femmes conçoivent le pouvoir différemment, de façon plus intérieure et plus humaine. D’autres évoquent les difficultés liées à l’exercice du pouvoir, toujours plus grandes pour les femmes que pour les hommes : double tâche, préjugés, etc.

Geneviève Guindon constate aussi que les jeunes femmes prennent moins la parole que les jeunes hommes. L’automne dernier, elle a assisté à une conférence sur le féminisme. Six garçons et… deux filles se sont présentés au micro pour poser des questions alors que l’auditoire était majoritairement féminin. « Est-ce parce que nous n’osons pas? Parce qu’il nous manque des outils? Sommes-nous intimidées en présence des hommes? Je n’ai pas de réponse » . Malgré tout, plusieurs jeunes femmes souhaitent ardemment investir les lieux de pouvoir. « Je veux rejoindre beaucoup de monde, avertit Brigitte Chouinard, 20 ans, étudiante en travail social au cégep de Saint-Jérôme. Pour y parvenir, je pense qu’il faut viser loin ».

L’avenir du féminisme

Le féminisme a-t-il un avenir? Oui, répondent-elles sans hésitation. Tant qu’il y aura des injustices, il sera nécessaire. Par contre, elles sont très conscientes des embûches. L’individualisme et la compétition auxquels il faut faire face aux études et sur le marché du travail sont pointés du doigt. « La pauvreté est un autre obstacle, souligne Nancy Aubé, 24 ans, du Regroupement des femmes de l’Abitibi-Témiscamingue. Pour beaucoup de femmes, il faut souvent se battre pour manger. Dans ces conditions, comment revendiquer pour toutes les femmes? »

« Voilà pourquoi il faut se regrouper et s’afficher comme féministes, affirme Eugénia Doval, Québécoise originaire d’Argentine, inscrite en études féministes à l’Université Concordia. Sinon, les femmes ne défendent qu’elles-mêmes ou leur job. Il faut réhabiliter le féminisme et en faire quelque chose de positif pour inciter les jeunes à y adhérer » . « Pour cela, il faut faire prendre conscience des acquis du féminisme, poursuit Geneviève Guindon. On oublie trop facilement l’histoire. Si les jeunes ne savent pas ce que leur a apporté le féminisme, elles ne pourront pas juger de sa valeur et de son importance » .

La comédienne Marcia Pilote a de l’espoir. Elle se réjouit que les manuels scolaires de sa fille de sept ans ne comportent pas de passages sexistes. « J’ose espérer que dans quelques années, lorsqu’elle ira souper chez des amis, on ne lui demandera pas de lever son verre à l’homme de la maison qui a fait la salade » .

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