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On assiste dans l’archipel philippin à une prise de conscience généralisée et le mouvement féministe en prend le crédit.

Si l’on en croit Irene Tismo-Donato, coordonnatrice du Centre de ressources pour femmes (le CWR : Center for Women’s Resources) de Quezon City, en banlieue de Manille, l’ex-présidente Corazon Aquino, au pouvoir de 1986 à 1992, n’aura guère mieux traité les citoyennes philippines que son prédécesseur Ferdinand Marcos. A preuve : c’est en 1991 sous le règne de Cory, donc que Josephina, responsable d’un groupe féministe paysan, a été assassinée par la police. Il n’empêche que « le mouvement féministe philippin est en pleine effervescence » , constate Irene Tismo-Donato.

Invitée l’an dernier par le collectif féministe en solidarité internationale Cinquième Monde, celle-ci a, pendant trois semaines, sillonné le Québec et témoigné des conditions de vie des femmes philippines.

Les Philippines, le pays, on connaît mal. Les chaussures d’Imelda Marcos ont davantage défrayé la chronique que le difficile rétablissement des libertés civiques dans un pays qui a subi la dictature pendant vingt et un ans. Et peu de gens ont prêté attention à l’élection, en 1992, de ce Fidel Ramos qui fut chef de la Police sous Marcos et chef de l’Armée sous Aquino. Ramos ne voit guère d’un bon œil ces groupes de femmes qui, en dix ans, ont proliféré partout dans le pays grâce au CWR, et sont réunis sous deux bannières nationales : SAMAKANA, une organisation de femmes vivant en milieu urbain défavorisé, et GABRIELA, un regroupement de militantes nettement plus politique. « Ces organisations sont légales, mais nous sommes victimes de harcèlement de la part des militaires » , soutient Mme Tismo-Donato.

Un « double problème»

Vivre aux Philippines, c’est vivre dans un pays de 63 millions d’habitants dont le revenu annuel moyen se situe autour de 75 CA. L’archipel philippin s’industrialise, comme en témoigne la récente création de grandes zones industrielles destinées à la fabrication de produits d’exportation, mais son niveau de vie reste loin derrière celui de Singapour, de la Corée du Sud, de Taïwan ou de la Thaïlande, ces « pays nouvellement industrialisés » où le revenu annuel moyen avoisine, ou dépasse 10 000 CA. « La moitié de la population vit à la campagne sous un régime quasi féodal : les fermes appartiennent à de gros propriétaires terriens auxquels les paysans doivent remettre 70% des récoltes » , explique Irene Tismo-Donato. Le pays doit par ailleurs composer avec les effets, économiquement dévastateurs, du programme dit d’«ajustement structurel ». Comme tous les pays en voie de développement tombés sous la tutelle du Fonds monétaire international (FMI), les Philippines ont dû mettre en œuvre ce programme dont l’objectif est l’assainissement des finances publiques (c’est-à-dire, à toutes fins utiles, le remboursement de la dette; celle des Philippines s’élève à 33 milliards de dollars). « Toutefois, dit encore Irene Tismo-Donato, le gouvernement philippin consacre déjà entre 50% et 60% de son budget total au remboursement de la dette et refuse de réduire son budget militaire. Il coupe donc systématiquement dans les dépenses sociales (santé, éducation… ), qui accaparent à peine 2% du budget » .

Etre une femme dans un pays pauvre, cela équivaut à un double problème, estime la coordonnatrice du CWR. En ville, ce sont les femmes qui font les petits boulots mal rémunérés ou à temps partiel et voient aux besoins immédiats de la famille. A la campagne, à l’obligation d’assumer les tâches domestiques s’ajoute celle d’aider le mari aux champs, sans aucun salaire.

Une nouvelle Thaïlande?

Pour fuir la misère, les femmes s’expatrient. « Elles sont autour de 1650 à quitter les Philippines chaque jour. Elles vont surtout à Hong Kong, au Koweït, en Malaisie et au Japon où elles espèrent travailler comme hôtesses » , souligne Mme Tismo-Donato. Hôtesses parfois, mais plus souvent prostituées. Certaines partent en sachant déjà ce qui les attend là-bas; les autres, naïves ou mal informées, le sauront bien assez vite. Et pour celles qui restent, l’archipel philippin est en voie de devenir la nouvelle capitale asiatique du tourisme sexuel. Les principaux « clients » sont des hommes d’affaires de Taïwan mais aussi des Occidentaux.

La prostitution à vaste échelle et le tourisme sexuel constituent des phénomènes récents que l’on doit au développement des grandes zones industrielles. Mais on en constate déjà les effets : au premier chef, l’accroissement des cas de sida qui, comme en Thaïlande, tue de plus en plus les femmes et les très jeunes filles.

Ne cherchez cependant pas de statistiques là-dessus : elles n’existent pas. Et quand bien même on en aurait, elles seraient probablement fausses : en Asie du Sud-Est, le sida est l’objet d’une « sous-déclaration » systématique et volontaire. Fait plus troublant encore, « il n’existe nulle part aux Philippines de statistiques concernant exclusivement les femmes », comme le signale Mme Tismo-Donato. Aussi le CWR travaille-t-il actuellement à la création de banques de données pouvant transmettre « des chiffres fiables ».

Pour l’heure, on doit se contenter d’approximations faites à partir des informations recueillies par les groupes de femmes. Ainsi, dans ce pays où l’avortement est illégal-mais où l’État a dû implanter, à cause du FMI, un programme de contrôle des naissances qui limite à quatre le nombre d’enfants par famille, les femmes ont recours aux cliniques clandestines si elles peuvent payer; en milieu rural pauvre, elles sont souvent laissées à elles-mêmes et utilisent des moyens « naturels » : tisanes, massages… On sait que certaines en meurent, mais combien? De même on n’a aucune donnée précise sur le viol, l’inceste, la violence conjugale, le revenu des femmes, leur degré de scolarité…

Les percées du mouvement féministe

Malgré tout, on assiste aux Philippines à « une prise de conscience généralisée et le mouvement féministe doit en prendre le crédit », dit Mme Tismo-Donato. Il n’y a pas si longtemps, les femmes se faisaient rire au nez lorsqu’elles osaient parler d’inceste ou de violence conjugale; mais depuis trois ou quatre ans, ces problématiques sont abordées dans des forums à la Oprah Winfrey ou à la Claire Lamarche! Les femmes sont courtisées par les politiciens, elles sont invitées dans les émissions d’affaires publiques et de variétés… Jusqu’aux journalistes qui s’y mettent, remarque Irene Tismo-Donato d’un air amusé.

« Les groupes luttent en même temps sur tous les fronts : économique, politique, social, culturel » , poursuit-elle. Et les victoires sont parfois étonnantes. Le comité femmes du syndicat d’une entreprise a ainsi obtenu un congé « pour causes menstruelles », une garderie en milieu de travail, et un test « PAP » (pour le dépistage du cancer du col) annuel pour chaque femme. Le congé de paternité est maintenant reconnu dans la plupart des entreprises syndiquées. « Mais, à peine 3% des travailleurs philippins sont syndiqués », déplore Mme Tismo-Donato. Les syndicats se battent cependant à l’échelle nationale afin que certains des privilèges octroyés à leurs membres deviennent des droits dont pourront bénéficier tous les travailleurs (et, à plus forte raison, toutes les travailleuses).

En milieu rural, les groupes réclament que les femmes deviennent elles aussi propriétaires des fermes : c’est la priorité. Mais il faut également les informer sur des choses aussi élémentaires que les méthodes contraceptives. « Si on compare à l’Occident, tout reste à faire : on en est encore au début d’un processus d’éducation, de formation et de conscientisation » , précise Irene Tismo-Donato. Pour les deux prochaines années, le CWR veut perfectionner les méthodes d’éducation populaire qui permettront aux différents groupes de rejoindre et d’aider les femmes dans leurs milieux respectifs, d’installer de façon permanente et dans tout le pays des centres de femmes, et de grandir. « Le mouvement féministe philippin ne s’arrêtera pas », conclut Irene Tismo-Donato.

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