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Ce bus anglais promène ses deux étages dans les rues de Paris pour accueillir les prostituées. « Tu n’as qu’à venir me rejoindre à la Porte de la Villette, à 23 h 30. Il y a là un café, La Consigne, ouvert toute la nuit » . J’avais rendez-vous avec Magida, l’une des animatrices du Bus des femmes. Je n’avais alors qu’une bien vague idée de ce que j’allais y découvrir. Anny Roucolle, de l’Agence française de lutte contre le Sida, m’avait simplement parlé des origines de l’organisme, avant de me mettre en contact avec les responsables. « Nous avions constaté que les prostituées fréquentaient très peu les services institutionnels. Il fallait donc créer pour elles un accueil mobile où elles pourraient recevoir des services tout en restant dans leur propre milieu » . Grâce à la collaboration et au financement de l’AFLS, le Bus des femmes est entré en fonction à l’été 1990.

Nous sommes parties vers le Bus, stationné à quelques pas du café. Ce mercredi soir, et pour la troisième fois seulement depuis qu’il existe, le bus devait sillonner les boulevards extérieurs autour de la Porte de la Chapelle, là où les femmes sont encore plus isolées et exclues que dans les quartiers reconnus et organisés.

A notre arrivée, trois filles sirotaient un café, installées dans un semblant de petit salon aménagé au rez-de-chaussée. Car ce bus anglais, c’est d’abord un lieu de rencontre pour les femmes de la rue. Elles y entrent quand bon leur semble et savent qu’elles seront accueillies à la fois avec chaleur et discrétion. « Ici, au moins, on peut dialoguer, et personne ne prétend tout connaître, personne n’est là pour te diriger dans une autre voie » , me dit l’une d’elles, qui ne se prostitue qu’à l’occasion. « On n’est pas là pour réinsérer les filles, mais pour leur permettre de vivre un peu mieux, pour qu’elles sachent aussi qu’elles ont des droits, insiste Magida. Moi, quand j’étais dans la merde, le Bus n’existait pas. si j’avais pu y venir, je me serais bien sentie, au moins cinq minutes pendant la journée » .

Le Bus des femmes a ceci de particulier que toutes les animatrices qui y travaillent ont, comme Magida, déjà connu la prostitution; même que certaines n’en sont pas tout à fait sorties. « C’est une grande famille, et pour une fois dans ta vie, on ne te remarque pas par rapport à ce que tu fais, ou à ton passé. Au contraire, tu peux t’en servir comme outil pour aider les autres » , souligne Magida.

Après vingt-cinq ans sur le trottoir, Annie accueille et réconforte aujourd’hui ces femmes qui essaient, tant bien que mal, de se tirer d’affaire. Des mères, des travailleuses et des amoureuses qui, plus souvent qu’à leur tour, traversent de mauvaises passes. Tantôt, Annie propose d’aider celle-ci à régler ses démêlés avec la justice; tantôt, elle aide cette autre qui voudrait quitter l’enfer de la drogue. Ce soir-là, Annie a dû trouver un hébergement temporaire à une jeune fille qui avait été tailladée à l’abdomen par son « petit ami ».

Partenaires de santé

Le Bus compte également un médecin dans son équipage. « Le Bus a été créé par les femmes de la rue; nous ne sommes pas venus de l’extérieur, en tant que médecins ou qu’experts, imposer ce service. Et c’est pour ça que les filles viennent me voir. Ces femmes sont des partenaires importantes de la santé publique, elles peuvent faire beaucoup. On leur demande d’ailleurs beaucoup, mais on leur donne peu de moyens » , explique Alain Cantero. Il les reçoit dans un petit bureau aménagé à l’étage : demandes médicales de tout ordre, tests de dépistage ou conseils de prévention. « On tente aussi de leur faciliter l’accès aux soins, car la plupart d’entre elles n’ont pas la sécurité sociale » , ajoute le Dr Cantero. Peu à peu, l’équipe du Bus est parvenue à établir des collaborations dans le réseau officiel de la santé et des services sociaux. Désormais, les filles peuvent emprunter cette voie d’accès sans crainte d’être jugées ou rejetées.

Marie est venue au Bus passer un test de dépistage du VIH et chercher des préservatifs. « Ça m’inquiète un peu, j’attends les résultats. Ça fait quatre ans que je fais ça, mais depuis un an je prends toujours des préservatifs. Même si un client m’offre le million, maintenant je refuse; parce que j’ai peur. J’ai un enfant, il a 4 ans; c’est pour lui que je fais ça » . Tout comme Marie, la vingtaine de filles qui sont montées à bord ce soir-là en sont toutes ressorties les poches pleines de condoms.

Élizabeth, Jennifer, Patricia et Annie sont restées là, une partie de la nuit, à discuter : de la récession qui les frappe durement, elles aussi, et de la difficulté d’entretenir des relations d’amitié dans ce milieu où la concurrence est féroce. « Ça fait toujours des histoires, déplore Élizabeth. Et puis il y a toutes ces occasionnelles qui arrivent et qui coupent les prix » . « Et après, les clients nous disent à nous que c’est cher », ajoute Patricia.

Parmi ces occasionnelles, de plus en plus de toxicomanes qui, comme Magida, sont venues à la prostitution pour payer leur drogue. Mais les barrières et la rivalité qui, sur le trottoir, divisent les toxicomanes et les autres prostituées, disparaissent. « Dans la rue, les toxicos sont dévalorisées aux yeux des autres prostituées; ici, elles se parlent entre elles, c’est déjà beaucoup » , souligne Magida.

Du mardi au vendredi, le Bus des femmes fait escale, en soirée ou en après-midi, en quatre points de Paris : rue Saint-Denis, Porte de la Chapelle, rue du Cygne, et Cours de Vincennes. Et à chaque arrêt, entre vingt et trente femmes d’origine portugaise, française, algérienne ou ghanéenne viennent y faire une pause. Cette nuit-là, le Bus a fermé ses portes à 3 h 30. Les filles sont rentrées chez elles ou sont retournées sur le trottoir. Avec, cette fois, l’assurance d’un prochain rendez-vous, la semaine suivante.

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