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Petits faits cocasses sur l’adaptation au Québec. Dans notre société « pitonneuse » à souhait et programmée jusqu’au bout des ongles, il est parfois difficile de s’imaginer que les codes de vie des gens autour de nous ne soient pas que binaires : noir et blanc, juste et faux, bien et mal. Pourtant, la tendance actuelle consiste à oublier que la communication est avant toute chose une mise en commun des habitudes, des croyances et des rêves. Que l’on soit une Québécoise d’adoption ou une Québécoise tout court, la rencontre entre nos différences culturelles, par définition mouvantes, ne se fait pas sans heurts. Il faut apprendre mutuellement à décoder au quotidien ces petits chocs. Et pourquoi pas en riant?

A la sempiternelle question : « D’où viens-tu? », à laquelle sont confrontées pratiquement toutes les immigrantes, à leur arrivée ou périodiquement, dans les lieux de travail ou les soupers d’amis, ces Québécoises d’adoption doivent trouver une réponse satisfaisante. C’est comme entrer dans le processus sensoriel, affectif et intellectuel de ce qu’on appelle l’adaptation quotidienne à la société d’accueil. Mais parfois, on peut aussi jouer avec la question. Yvonne Munoz, bonne vivante née en Algérie, travaillant à La Maisonnée, un centre d’aide et de liaison pour immigrants et immigrantes à Montréal, était dans l’autobus, en train de lire la Bible. Un monsieur, « très noir », dit-elle, engage la conversation avec elle sur le sujet. Au cours de l’échange, il lui pose la question clé. Elle lui répond qu’elle vient d’Afrique. Un peu interloqué, il répète cette réponse un peu succincte : « D’Afrique? » « Oui, d’Afrique du Nord ». Et la conversation continue. C’est à son tour de lui demander où il est né. Et le plus naturellement du monde, il lui précise : « A Paris ». La « Blanche d’Afrique » et le « Noir » de France éclatent de rire. Les préjugés viennent de voler en éclats, car nos deux personnages ont déjà commencé à penser au pluriel.

Comment devient-on Québécoise? Quand cesse-t-on d’être une immigrante? Toutes ces remises en cause traversent la pensée de celles et de ceux qui ont décidé de venir s’établir ici et de vivre « à la québécoise ». Mais le premier choc se produit souvent quand nous ne savons pas exactement quelles valeurs nous avons en commun. Lorsque, pendant une entrevue pour un poste de professeure dans une université québécoise, je me suis fait demander, après quelques louvoiements sur mes « airs » de voyageuse, sur mes capacités à parler plusieurs langues et mon attitude de Montréalaise aux multiples visages, si « je me sentais capable d’enseigner devant un groupe homogène » , je suis restée coite. D’après vous, c’est quoi un groupe « homogène »? J’ai dû rassurer mon interlocutrice sur mon identité « renouvelable » de Québécoise, en pensant que des « hétérogènes » comme moi devaient maintenant apprendre à mieux dialoguer avec des « homogènes » comme elle.

Quand vous rencontrez une personne, à moins 15 degrés Celsius, habillée en blouson et petites chaussures ou ressemblant au Bonhomme Carnaval, vous pouvez être sûre qu’elle est immigrante. Apprendre à s’habiller ici pendant l’hiver si long est tout un art et demande de longues années de patience et de découverte, car on se couvre, ou trop, ou pas assez. Quant à savoir comment marcher sur la croûte de glace lorsque le thermomètre avoisine les moins 20 degrés, l’énigme n’est pas encore résolue. A croire que la danse des canards est une invention québécoise! Parfois aussi, votre joie de vivre peut vous jouer de vilains tours. Si, comme Guadalupe Vento, originaire de Cuba, consultante au ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles à Montréal, vous souriez tout le temps, en attendant l’autobus pendant les terribles froids, vous aurez vite « mal aux dents pour mourir ». Ici, on ne sourit pas l’hiver, ça gèle les gencives!

Si les saisons québécoises prennent une grande place dans notre vie de tous les jours, parce qu’elles sont très marquées et très instables, il y en a une particulièrement éprouvante : le printemps. Vous savez ce moment où nous lorgnons le moindre petit bourgeon, celui où nous attendons le rayon de soleil qui va venir réchauffer notre peau encore toute engourdie par ce « maudit » hiver qui n’en finit plus! « On se sent comme l’ombre de nous-mêmes. Les gens, engoncés dans leurs habits et leurs habitudes, marchent sans apprécier les distances entre les passants, les yeux rivés au sol. Ils font comme si vous n’existiez pas. Alors on se cogne partout dans tout le monde. Malgré ma visibilité de minorité, j’étais devenue, à leurs yeux, transparente. Tannée, je me suis dit qu’ils n’avaient qu’à passer à travers… Alors, je ne bouge pas ou je cogne. Mais, ça a l’air qu’au printemps, je ne peux même pas devenir invisible! Sais-tu qu’au Québec, on ne s’efface pas de la même façon… » , raconte Néné Ami Bari, économiste guinéenne d’origine.

Les enfants : véritables passeports culturels

Comment apprend-on à s’apprivoiser mutuellement, sinon grâce aux enfants, qui ont leur franc-parler et ne savent pas encore comment se porte le fardeau de la différence? C’était l’Halloween à Québec, un beau soir d’automne, pas trop frisquet. Les enfants sont à la fête. Christian et Lydia Ntidenderera, arrivés depuis quelques années du Rwanda, frappaient aux portes avec leurs sacs de bonbons, leur père restant en retrait pour les accompagner, comme le font tous les parents. Après avoir fait le tour de la ville, ils arrivent devant la porte, superbement décorée de citrouilles fendues de lumière, de leurs voisins. Et là, Christian insiste : « Papa, pourquoi tu ne rentres pas avec nous? » « Je ne peux pas. C’est une fête pour les enfants. Et puis à part ça, j’suis pas déguisé… » , essaie d’argumenter le père. « Voyons, papa, c’est pas grave. Tu vas rentrer et tu vas expliquer aux autres que, d’habitude, t’es Blanc, mais, qu’aujourd’hui, tu t’es déguisé en Noir!! ! » Fier de l’idée surréaliste de son gamin, l’homme s’exécute, en pouffant de rire. Ça a marché, les petits voisins québécois l’ont cru. Mais, le lendemain matin, en croisant le papa à nouveau, ils sont un peu surpris et lui demandent : « Monsieur, pourquoi t’es encore déguisé? C’est fini, l’Halloween! »

Intrigante, cette couleur de peau, qui n’est pas la même que la mienne, pense ce petit Québécois de deux ans et demi, qui se promène pour la première fois dans le métro de Montréal. Il tire la manche de sa mère et s’exclame : « Maman, t’as vu le monsieur noir là-bas? Je suis sûr que, lui, il boit rien que du lait au chocolat! ». Des anecdotes de ce genre, Yvette Bonny, Québécoise haïtienne de vingt-cinq hivers, comme elle aime le dire en récolte à la pelle. Elle travaille comme pédiatre et hématologue à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont à Montréal et s’occupe particulièrement des enfants atteints de leucémie.

C’était Pâques et un petit bout d’chou la regardait intensément. La médecin venait d’arriver au Québec et était de garde à l’urgence. C’est alors que le petit garçon explique à sa maman qu’il vient de voir une « madame en chocolat ». A l’époque, il y avait encore peu de Noirs dans la ville. Depuis, Yvette Bonny se rappelle ce moment privilégié qu’elle avait partagé avec un adolescent. Un jour, il lui offre des Glosettes aux raisins et lui dit : « Goûte pour voir ce que tu goûtes ». Sans perdre son aplomb, elle lui répond : « C’est fondant dans la bouche » et ils éclatent de rire ensemble.

Ces histoires viennent toujours du cœur, car les enfants ont besoin de nommer avec leurs mots ce qu’ils ne connaissent pas. Yvette Bonny décide de rencontrer la petite fille d’un de ses collègues, qui est très malade. Après les premiers « Allô » d’usage, la petite ne la quitte pas des yeux. Elle semble réfléchir, puis d’une traite, elle lui dit : « Est-ce que c’est toi que le bon Dieu a oubliée dans le four? » « Comment ça, oubliée dans le four? », rétorque Yvette, un peu interloquée. « Ben, la maîtresse d’école nous a expliqué que les Blancs, ce sont ceux que le bon Dieu n’a pas assez cuits, les marrons sont juste à point, mais, par contre, les Noirs, il les a laissés trop longtemps dans le four » .

Ces riens qui nous secouent

En fait, ces petits chocs culturels permettent à celles venues d’ailleurs de se regarder vivre une nouvelle fois, d’exercer leur liberté intérieure, elles qui, pendant un certain temps, comparent tout avec leur pays d’origine pour essayer de décoder ce qu’elles ne comprennent pas encore. Mais ces « adoptées », bon gré, mal gré, n’ont plus la candeur des enfants. Parfois, elles se sentent rejetées ou frustrées et ont du mal à retrouver la beauté de certaines valeurs québécoises, comme la franchise, la retenue dans les relations qui correspond au respect de l’espace vital d’autrui, la netteté des sentiments comme des rues, la modestie, le sens de la fête…

Réaliser que les premiers rêves d’Amérique sont parfois brisés et qu’il faut s’atteler fermement pour en emmagasiner d’autres est un processus difficile et parfois tragique. D’autant plus que presque toutes les Québécoises et tous les Québécois d’adoption connaissent, à un moment donné, le paradoxe d’une citoyenneté canadienne qui se vit en terre québécoise. La transposition ne se fait pas facilement, surtout quand il faut donner son allégeance à la reine!

Mais quand ils se surprennent à dire « bonjour » au lieu d’«au revoir » en sortant de chez le dépanneur, à répliquer « bienvenue » au lieu de « y’a pas de quoi » ou « de rien » ou mieux encore, à dire « merci » au chauffeur en descendant de l’autobus, c’est que l’adaptation n’est pas loin. Ce sentiment de flottement dans la définition de l’identité de Québécoise d’adoption est en train de s’estomper.

Pour leur part, certaines Québécoises, comme celles que j’ai connues, ne semblent pas avoir de chocs culturels envers tous ces « autres ». Peut-être qu’elles ne nous « voient » pas, comme dirait Néné Ami Bari? Ou peut-être sont-elles gênées de ne pas considérer certaines attitudes comme des petits chocs quotidiens? Entre ce qui est culturel et ce qui est personnel, il y a parfois un abîme et c’est là-dessus qu’il faut échanger.

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