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Après avoir immigré, j’ai senti un frustrant dédoublement de personnalité. Aujourd’hui, je suis réconciliée avec moi-même. J’avais souligné à ma façon mon premier anniversaire de vie québécoise en écrivant mes impressions. A l’époque, j’avais découvert le gâteau aux carottes, la Gaspésie, Michel Tremblay et Foglia. Je détestais les centres commerciaux, le beurre d’arachides et je me sentais encore Belge à 90 % .

Aujourd’hui, cinq autres années s’étant écoulées, je me sens Belgo-Néo-Québécoise. Même si mon passeport reste belge, de nouvelles racines ont poussé solidement en terre québécoise. Depuis deux ou trois ans, par exemple, je ne dis plus à tout bout de champ « chez nous », en parlant de la Belgique, en comparant tout avec elle. Forcément, tout y était plus beau. Ce pays que j’avais quitté pour suivre un Québécois qui m’avait accroché le cœur, j’avais plutôt tendance à l’idéaliser.

Fraîchement débarquée à Laval je me suis, du jour au lendemain, retrouvée sans amis au quotidien. Il y avait bien mon conjoint, mon travail, les gens que je croisais à la piscine ou en faisant mon marché… Mais comme ils me manquaient ces petits coups de fil, ces confidences, ces spaghettis autour d’une table, ces mille et un liens de complicité tissés au gré d’une vie… Ici, à part mon conjoint, je me retrouvais dans un désert affectif. J’ai tenté, parfois maladroitement, de provoquer des amitiés. Puis je me suis retirée dans une tour d’ivoire, essayant de m’accommoder de cette solitude. Les amitiés ne se planifient pas, elles naissent au hasard des rencontres, se nouent tranquillement. J’ai cependant surmonté mon isolement. Je possède un nouveau réseau d’amies, d’amis et de connaissances au sein duquel je me sens bien.

Deux ou trois ans après avoir immigré, j’ai ressenti un frustrant dédoublement de personnalité. La vie que j’avais menée pendant vingt-sept ans en Belgique et mon quotidien québécois résistaient à l’envie que j’avais de les fondre en un tout harmonieux. Au fil de mes visites en Belgique, je m’apercevais que mes amis ne connaissaient que l’ancienne Sylvie, comme si le temps s’était arrêté. Ils n’avaient qu’une idée vague et théorique de ma vie outre-mer. Tandis qu’au Québec, mes proches me découvraient au présent. Je me sentais amputée de ma jeunesse, de mes racines et de ma culture. Maintenant, je suis réconciliée avec moi-même.

Chez moi en Belgique

Les séjours annuels en Belgique, je les attends avec autant d’impatience que d’appréhension. A peine débarquée, je me sens tiraillée entre deux rôles, celui de revenante au pays et celui de guide touristique pour mon mari. Ma famille et mes amis, que je suis sincèrement heureuse de revoir, me happent littéralement. Certains débarquent le premier soir à l’improviste, d’autres me harcèlent pour obtenir un rendez-vous. Mon agenda se remplit à une vitesse folle. Aujourd’hui, courir d’une personne à l’autre, raconter trois fois par jour en quoi consiste ma nouvelle vie, me fait tourner la tête! Je gère mon emploi du temps avec davantage de fermeté; et tant pis pour les déçus!

Quant à mon conjoint montréalais, il adore la Belgique. En guide enthousiaste, je l’amène à Anvers ou à Bruges. Nous accomplissons notre petit pèlerinage bières belges et moules frites. Repus, nous faisons ensuite le tour de la Grand-Place, toujours éblouis.

Et moi et moi et moi… Je voudrais échapper à mes obligations pour me retrouver seule sur ces chemins de la vallée de la Meuse, que j’ai tant de fois sillonnés, flâner dans les rues bruxelloises. Ah, revenir incognito, me promener gratuitement, sans cette rentabilité qu’oblige un séjour bien occupé! Mais aussi, je m’en rends bien compte, pointe un brin de nostalgie du temps où j’avais mon appartement, mon travail, la vraie vie, quoi! En désignant à la vendeuse, les yeux brillants de convoitise, un cramique, des couques au beurre, une tarte au riz dans nos boulangeries odoriférantes, un bloc friable de « vieux Hollande » dans une fromagerie pimpante, mon accent bruxellois s’accentue, et je me sens à nouveau tellement chez moi. J’oublie alors complètement le Québec. Ces dernières années s’estompent comme par enchantement.

… et chez moi au Québec!

Mais de retour à Montréal, je me sens, un peu comme par magie, aussi revenir chez moi et je réintègre avec plaisir mon quotidien. Il y a quelques années, je me sentais parfois un peu suffisante par rapport à mon nouveau pays. Je lui reprochais un manque de charme, de sensualité, de saveur. Le Québec avait beau regorger de centres d’interprétation et de kiosques touristiques, je trouvais la campagne trop plate, les raisins de Provigo insipides, les choses en général trop neuves, aseptisées, manquant d’âme.

Au fil de ces six années, j’ai découvert, au-delà des centres commerciaux, des lotissements de banlieue, de la Place Jacques-Cartier et des Mac Donald, un Québec épicurien, plein de charme! La rue Saint-Denis, le cinéma de quartier Commodore, à deux pas de chez moi, avec ses sièges en velours fané et ses programmes doubles à 4, 99 $, mais aussi le rang des Lallier à Saint-Augustin, le lac Maskinongé, le minuscule village d’Ulverton, perdu dans l’arrière-pays de Drummondville, le parc des Grands Jardins dans Charlevoix. Quant à mes papilles gustatives, elles redemandent du savoureux bouilli de ma belle-mère!

Avant de m’envoler pour mon premier séjour au Québec une amie m’avait vanté la gentillesse des Québécois. Même après quelques années à leurs côtés, j’apprécie toujours leur ouverture, leur spontanéité et leur générosité. C’est ça, des racines; ce sont ces petits riens qui vous touchent, au quotidien, et qui font qu’on se sent bien chez soi.

A part le Saint-Laurent, les Monts Chic-Chocs en automne, les plages à perte de vue des Iles-de-la-Madeleine ou la Grand-Place de Bruxelles et les canaux de Bruges, ni le Québec ni la Belgique ne vous coupent le souffle. Moins tape-à-l’œil que la France qui nous séduit au premier regard, mes deux pays sont pourtant à découvrir et à aimer. Et aujourd’hui, j’aime le Québec!

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