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En décembre dernier, le congrès de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec a adopté à l’unanimité une déclaration de politique sur la violence à l’égard des femmes. Plusieurs témoignages émouvants avaient précédé le vote. Des femmes ont expliqué la peur engendrée par la violence; des hommes ont dit : « C’est le temps qu’on s’en occupe». « Pour une fois, commente Michèle Brouillette, conseillère syndicale au Syndicat canadien des communications, de l’énergie et du papier, la salle ne se vidait pas. Les gens comprenaient que la violence n’est pas une question de femmes, mais une question de couple, de syndicat, de société » .

En l’espace d’un an et demi à peine, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et sa plus grosse composante, la Fédération des affaires sociales, la FTQ et certains de ses syndicats affiliés, comme l’Union des employés de service (local 298), ont adopté des déclarations ou des guides d’intervention sur la violence. Ce sont les conséquences de cette violence sur le rendement et la qualité de vie au travail qui ont incité les organisations à franchir la barrière artificielle, mais sacro-sainte, qui sépare la vie privée de la vie de salariée.

Il y en a parmi nous!

Il y a quelques années, à l’exécutif d’un syndicat CSN de la région de Québec, une militante a révélé qu’elle était battue par son conjoint, lui aussi militant dans le même syndicat. Personne n’a rien fait. Puis un jour, il lui a tiré dessus. Elle est aujourd’hui aveugle; il s’est suicidé. L’histoire, rapportée par Denise Boucher, présidente du Comité national de la condition féminine de la CSN, a eu l’effet d’une douche froide. « Les gens se sont dit : « Qu’est-ce qu’on aurait pu faire? Qu’est ce qu’on doit faire? »

Les conséquences de la violence sur le rendement et sur la qualité de vie au travail ont incité les syndicats à franchir la barrière qui sépare la vie privée de la vie de salariée.

La prise de conscience ne se fait pas toujours dans des conditions aussi dramatiques. Elle origine parfois d’un calcul bien simple. Si une femme sur sept (ou sur huit, dépendant des statistiques) est violentée par son conjoint, cela signifie que, parmi les 2000 personnes présentes au congrès d’une centrale, ou parmi les 350 membres d’un syndicat, on compte certainement des femmes abusées et des hommes agresseurs.

Mais est-ce bien le rôle des syndicats d’intervenir dans une situation qui se produit hors des lieux de travail? Dans le cas du harcèlement sexuel, l’enjeu était clair : les employeurs devaient garantir un milieu de travail exempt de harcèlement et les syndicats ont commencé à ne plus défendre ceux de leurs membres qui en étaient coupables. De la même façon, la question de la violence exercée par des bénéficiaires ou des clients sur des employés suscite actuellement beaucoup d’intérêt dans les syndicats, surtout ceux du secteur public. Mais en quoi la violence dans un rapport amoureux les concerne-t-ils? .

Dans les organisations, on se réclame d’un syndicalisme « à vocation sociale», qui ne veille pas seulement à négocier la convention collective, mais est aussi attentif à d’autres besoins de ses membres. « Nous nous sommes bien occupés d’aider les membres aux prises avec des problèmes d’alcoolisme, de toxicomanie ou d’analphabétisme. Pourquoi pas celles et ceux qui vivent le douloureux problème de la violence conjugale? »

Certains syndicats invoquent le pourcentage de membres féminins pour s’intéresser à la question. « Nous représentons 70% de femmes», dira-t-on à la Fédérations des affaires sociales. « A la FTQ, 30% des membres sont des femmes; la violence conjugale fait partie du vécu d’un certain nombre d’entre elles » . Et pourtant, en menant une enquête dans les rangs de cette centrale, Francine Burnonville a noté l’intérêt que suscite cette problématique, même dans les milieux masculins. « Ils sont surtout sensibles aux conséquences de la violence sur les enfants. Mais le message est passé : il n’y a pas de raison valable de battre sa femme » .

Un congé pour soigner mes bleus

Une autre raison qu’ont les syndicats de vouloir faire cesser la violence conjugale, c’est qu’elle pénalise la travailleuse qui la subit. Marie-Claude Morin, membre du Comité de condition féminine de la FAS-CSN, l’a remarqué dans son milieu de travail : « Des filles très sociables deviennent tout à coup très renfermées. Elles sursautent quand tu arrives à côté d’elles. Elles n’ont plus le temps d’aller prendre un café après le boulot » .

Louise Ste-Croix, de la même organisation syndicale, a un jour réalisé que les filles qui l’approchaient pour lui parler de leurs problèmes personnels étaient aussi celles qui portaient l’étiquette de mauvaises employées, à cause de leurs absences et de leurs retards.

L’étude réalisée par la sociologue Francine Burnonville pour le Service de la condition féminine de la FTQ révèle que les femmes victimes de violence conjugale ne peuvent travailler normalement. Elles sont nerveuses, stressées, repliées sur elles-mêmes; Pour cacher aux collègues de travail la violence qu’elles subissent et dont elles ont honte, elles auront souvent recours aux journées de maladie et aux journées de vacances. Si leurs absences se font trop fréquentes, l’employeur exigera un certificat médical. Et si les employées refusent de donner les vraies raisons de leurs absences, elles risquent la mesure disciplinaire ou le congédiement.

Un premier type d’action syndicale consiste précisément à éviter aux femmes violentées de subir des préjudices liés à leur condition. « Une compagne de travail avait reçu une lettre de suspension pour absences sans avis. Pour l’avoir ramassée chez elle, je savais qu’elle vivait de la violence. Avec son accord, je suis allée trouver le patron et je l’ai convaincu de retirer la mesure disciplinaire», raconte Marie-Claude Morin.

Francine Burnonville rapporte pour sa part qu’une déléguée à la condition féminine chez Bell Canada a souvent eu recours au programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels. Bien que les démarches soient souvent longues et complexes, cette pratique s’est révélée utile pour éviter que ses compagnes de travail violentées par leurs conjoints n’épuisent tous leurs congés et soient obligées de recourir aux congés sans traitement.

Pour compléter cette aide au cas par cas, les syndicats veulent faire inclure dans les conventions collectives des clauses permettant aux travailleuses victimes de violence conjugale de prendre des congés payés tout en conservant leur emploi. La FTQ dit vouloir s’assurer que cette disposition se retrouve dans les régimes d’assurance collective. La centrale veut aussi faire en sorte que les lois du travail reconnaissent le principe du droit d’absence aux victimes de violence. Pour le moment toutefois, cette intéressante avenue n’est qu’à l’étape d’intention.

Une grande oreille, une bonne adresse

Claude Gagné coordonne « l’armée » des quelque 800 délégués sociaux de la région de Montréal, ce réseau original, qui n’existe qu’à la FTQ et est constitué de quelque 1200 bénévoles qui aident et soutiennent leurs collègues de travail, de façon officieuse et au quotidien. La déléguée ou le délégué social peut orienter les personnes venues lui demander de l’aide vers d’autres ressources au besoin, mais son rôle principal est de rester en contact avec elles sur une longue période.

Lors de sa création il y a dix ans, le réseau était surtout mis à contribution pour des problèmes d’alcoolisme et de toxicomanie. De plus en plus de travailleuses et de travailleurs y font maintenant appel pour des problèmes familiaux, notamment de violence conjugale. Pour répondre adéquatement à la demande, la FTQ songe d’ailleurs à favoriser la jonction entre les réseaux de condition féminine, de délégués sociaux et de santé-sécurité.

Car voilà le deuxième type de réponse syndicale : soutenir et orienter les victimes, et parfois, les agresseurs, vers d’autres ressources. Tous les guides visent à outiller les responsables syndicaux pour les rendre aptes à intervenir auprès des femmes violentées, sans prétendre faire d’eux des spécialistes ou des thérapeutes. Ils expliquent les divers types de violence, le cycle de la violence, les mythes (violence causée par l’alcool, par la récession). Ils incitent les responsables, et même les simples membres, à en déceler les symptômes, à écouter les victimes sans les juger ni leur dire quoi faire, et à les diriger au besoin vers les endroits spécialisés (maisons d’hébergement, groupes pour hommes violents, CLSC, etc. ).

Un milieu de travail plus réceptif

Les guides, les sessions de formation, les discussions en assemblée syndicale visent aussi un autre objectif : sensibiliser le milieu de travail pour prévenir la violence. Car, faisait valoir Ginette Saumure-Letendre, de l’Union des employés(ées) de service lors d’une journée de consultation, « ce qui est épouvantable dans tout cela, c’est qu’en entretenant les préjugés, on isole la victime : elle reste seule avec son problème et elle ne se dévoilera pas, tant et aussi longtemps qu’elle sentira qu’elle risque d’être jugée».

La prévention, c’est l’objectif premier du Comité de condition féminine de la FAS. « Travailler le milieu, donner l’information, marquer clairement la désapprobation, c’est, précise la présidente Francine Lévesque, faire en sorte que les femmes concernées voient qu’elles peuvent réagir et qu’elles auront du soutien » .

Dans son guide, la FAS propose à chacun de ses syndicats de faire adopter en assemblée générale un énoncé de principe par lequel le syndicat « condamne toute violence en relation amoureuse, s’engage à supporter les victimes, prend tous les moyens pour promouvoir la tolérance zéro » . Le syndicat devra ensuite faire connaître cette prise de position et diffuser certains outils de « dépistage de la violence » et d’information sur les ressources disponibles. Si l’employeur partage cette prise de position, il pourra s’associer au syndicat pour organiser des journées d’information et de sensibilisation.

De son côté, la CEQ diffuse du matériel pédagogique. POUCE, en particulier, est un jeu de fiches sur la prévention en milieu scolaire de la violence à l’égard des femmes, utilisé en milieu scolaire et réalisé par la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants. La CEQ participe aussi à une table de concertation qui étudie la possibilité d’intégrer aux activités scolaires un programme de prévention de la violence dans les relations amoureuses.

Voici quelques années, à l’occasion du 8 mars, Claude Gagné a fait circuler dans son milieu de travail, Sidbec Dosco de Contrecœur, une lettre rose invitant les gars à se parler de violence conjugale. « Ça a suscité bien des discussions et trois gars sont venus me demander de les aider. Ce papier, le syndicat le repasse tous les ans » . Claude Gagné estime qu’être agent de changement fait partie intégrante de la tâche de délégué social. Il croit aussi que ce réseau peut être un bon lieu pour sortir la question de la violence du « ghetto » de la condition féminine. « Les femmes ont créé un réseau d’entraide pour elles. Mais si tu veux faire de la prévention, il faut parler aussi aux gars » .

Plus de chemin qu’il n’y paraît

Les syndicats semblent faire leurs premiers pas dans la lutte contre la violence conjugale. En un sens, c’est vrai. Mais toutes les autres batailles en matière de condition féminine avaient préparé le terrain. Michelle Brouillette précise : « Il y a une dizaine d’années, je me souviens qu’une fille souvent absente du travail pour raison de violence conjugale avait préféré perdre son emploi plutôt que de me laisser parler à son employeur. Si le milieu avait connu sa situation, elle aurait perdu le respect de tous. Aujourd’hui, ce n’est plus le même silence. Je réalise que tout ce qu’on a fait en milieu syndical, toutes les rencontres d’information, tous les 8 mars, ont créé une ouverture. Celle qui vit le problème peut davantage en parler » .

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